Une rencontre.
Vous n’attendez pas de moi, sans doute, le récit détaillé de ces années
d’épreuves; je vous en ai dit assez pour pouvoir les franchir d’un bond
et arriver à l’aventure qui me força de hâter mon changement de
position.
Je revenais un matin d’Auteuil, où j’avais rapporté quelques
_commandes_, lorsque, en arrivant à l’extrémité d’une des avenues,
j’aperçus une calèche découverte rapidement emportée par des chevaux
sans conducteur, et dans laquelle une femme seule poussait des cris
perçants. L’attelage venait vers moi, en suivant le milieu de la route.
Par un mouvement instinctif, je laissai tomber la règle à mesurer que je
tenais à la main, et, au moment où la calèche arriva près de moi, je
m’élançai à la tête des chevaux.
Ils me traînèrent quelque temps, puis se ralentirent. Je pus saisir une
des rênes, et, la tirant brusquement, je forçai l’attelage à reculer.
Les roues allèrent heurter le mur d’un parc qui bordait le chemin, et la
calèche s’arrêta.
Comme je m’efforçais de calmer les chevaux en les flattant de la main et
de la voix, je fus rejoint par le cocher, qui avait été précipité de son
siége sans recevoir aucune blessure. Il se rendit bientôt maître de
l’attelage, se retourna vers sa maîtresse, dont les cris avaient cessé,
et nous nous aperçûmes alors seulement qu’elle était évanouie.
Je l’aidai à la dégager de son chapeau et de la douillette fourrée qui
l’enveloppait. L’air frais la ranima; elle rouvrit les yeux, mais pour
tomber dans une crise nerveuse qui nous effraya. Il n’y avait autour de
nous aucune habitation ni aucun moyen de secours.
--Remontez vite sur le siége, dis-je au cocher, et gagnez Passy, on vous
indiquera un médecin.
Il approuva l’expédient, reprit les rênes et partit.
Je restai debout à la même place, jusqu’à ce qu’il eût tourné l’allée:
alors je me baissai pour prendre ma règle à mesurer, et mon regard
s’arrêta sur quelque chose de brillant; j’avançai la main, c’était un
bracelet à fermoirs de diamants!
Je courus aussitôt dans la direction prise par la voiture, mais elle
avait disparu. Je continuai jusqu’à Passy, où toutes mes informations
furent inutiles. On avait bien vu passer une calèche peu auparavant,
mais elle ne s’était point arrêtée.
Je me trouvais dans un grand embarras. Le bracelet devait avoir une
valeur considérable, et, à tout prix, je voulais le rendre. Mais comment
retrouver la personne qui l’avait perdu?
En le regardant avec plus d’attention, j’aperçus, par bonheur, un petit
écusson émaillé qui occupait le centre du fermoir: je pensai qu’en
consultant les principaux joailliers, ils pourraient reconnaître les
armoiries et me tirer d’embarras.
Je me rendis, en conséquence, au Palais-Royal; j’entrai dans un des plus
riches magasins et je présentai le bracelet, en demandant le
renseignement désiré.
Le commis parut émerveillé de la beauté de la monture. Il appela le
joaillier, qui déclara, au premier coup d’œil, que c’était un
bracelet de mille écus. Je ne pus retenir une exclamation d’étonnement.
--Et connaissez-vous les armes gravées sur le fermoir? demandai-je.
Le joaillier répondit négativement.
--Alors je vais ailleurs, repris-je, en tendant la main pour redemander
le bracelet.
Le marchand me regarda et voulut savoir comment j’étais détenteur d’un
pareil bijou. Pressé de continuer mes recherches, je répliquai
rapidement que je l’avais trouvé, et comme, à bout de patience, je
refusais de répondre davantage, il glissa le bracelet dans une de ses
montres, la referma à clef et déclara qu’il ne le rendrait qu’à son
légitime propriétaire.
Exaspéré, je voulus le reprendre de force; il en résulta un débat à la
suite duquel je fus arrêté et conduit chez le commissaire du quartier.
Il fallut nécessairement raconter à celui-ci tout ce qui s’était passé
dans l’avenue d’Auteuil. Pendant ce temps un nouveau joaillier avait
reconnu l’écusson; c’était celui d’un général devenu dignitaire de
l’Empire. On voulut vérifier l’exactitude de mon récit, et je fus obligé
de me laisser conduire à l’hôtel qu’il habitait.
Au moment où nous arrivions à l’hôtel, le cocher qui se trouvait dans la
cour me reconnut et s’approcha. Quelques paroles suffirent pour me
justifier; le commissaire s’excusa en alléguant la nécessité de la
défiance et j’allais me retirer, après l’avoir prié de remettre lui-même
le bracelet, lorsque la femme du général, avertie que j’étais là, me fit
demander.
Malgré ma répugnance, il fallut céder, et, après avoir traversé
plusieurs salons richement décorés, j’arrivai à un boudoir où elle
m’attendait.
Je l’avais entrevue si rapidement le matin qu’il m’eût été impossible de
la reconnaître. Sans être belle, elle avait, dans toute sa personne,
quelque chose de doux et de caressant, qui vous attirait dès le premier
coup d’œil. Elle se leva vivement à mon entrée, courut à moi et me
prit les mains avec une reconnaissance expansive dont je fus surpris.
--Ah! venez, dit-elle, j’ai besoin de vous voir et de vous remercier.
Je voulus protester contre l’importance qu’elle donnait à un service que
tout autre eût pu lui rendre, mais elle m’interrompit, me fit asseoir
près d’elle et commença à m’adresser des questions sur mon nom, mon
état, ma position.
Je répondis avec une contrariété évidente. Elle crut sans doute que je
redoutais des offres d’argent qui eussent blessé ma fierté, car elle se
hâta de dire:
--Pardon, monsieur Michel, si je vous interroge ainsi; mais la seule
récompense que je puisse vous proposer est mon amitié.... et il faut
bien connaître ses amis!
Je répondis qu’elle me faisait trop d’honneur.
--Ne dites pas cela, reprit-elle, avec une sensibilité sincère; si le
général se fût trouvé à Paris, il eût mieux réussi à vous remercier: un
homme fait des offres de service à un autre homme sans l’humilier: mais
je suis seule et je ne puis... Je n’ose vous proposer que ma
reconnaissance... ne la refusez pas, Monsieur.
Elle me tendait la main, je la pris et la baisai avec émotion.
--Madame me récompense au delà de ce que je mérite, répliquai-je; et
désormais c’est moi qui serai son obligé.
Elle me regarda, jeta un rapide coup d’œil sur mon costume, et fit un
geste d’étonnement.
Je compris que j’avais oublié mon rôle d’ouvrier, et me levant
brusquement:
--J’espère bien, du reste, que si Madame a besoin d’employer un
tourneur, elle se souviendra de moi, ajoutai-je en saluant du pied.
--Votre adresse? continua la jeune femme, dont le regard continuait à
m’observer.
Je lui remis une des cartes imprimées que j’avais toujours sur moi.
--Vous reviendrez me voir, dit-elle, d’un ton qui exprimait bien moins
l’ordre que la prière.
Je le promis en demandant à quelle heure on pouvait parler à madame la
baronne.
--Vous, à toute heure, répondit-elle; seulement ne m’appelez point par
mon titre, on pourrait vous confondre avec tout le monde, mais par mon
nom de baptême. Quand vous viendrez, demandez madame Nancy; c’est le mot
de passe pour mes amis.
Je la remerciai et pris congé d’elle; mais au moment où j’allais partir,
une femme de chambre annonça plusieurs noms parmi lesquels fut prononcé
celui du chevalier de Rieul.
Ce dernier se montra en effet à l’entrée du boudoir donnant le bras à
une dame en grande parure et suivi de deux autres groupes.
Il ne parut d’abord frappé que de trouver un homme portant mon costume
dans un pareil lieu; mais à cette première surprise en succéda une
seconde plus marquée.
Il s’arrêta court, me regarda fixement et jeta un cri: il m’avait
reconnu!
Je fis un mouvement vers la porte pour m’échapper; il quitta vivement le
bras de la dame qu’il conduisait, me saisit par la main et me ramena
vers la fenêtre du boudoir, comme s’il eût voulu s’assurer qu’il ne se
trompait pas.
--Dieu me damne! c’est bien lui, s’écria-t-il.
--Quoi! vous connaissez monsieur Michel? demanda vivement la femme du
général.
--Michel, répéta le chevalier; il a donc aussi changé de nom en
changeant de costume?
Madame Nancy parut stupéfaite.
--Que parlez-vous de changement de costume, reprit-elle; monsieur
serait-il donc déguisé?
--Et si habilement, continua de Rieul, que j’ai eu peine à le
reconnaître. Je ne soupçonnais point un pareil talent à ce cher duc...
--Comment, s’écria la dame en grande toilette, monsieur serait...
--Mon cousin, madame la comtesse.
Tout le monde se récria de surprise; quant à moi, je regardais toujours
la porte, que j’essayais de gagner; mais le chevalier me retint.
--Oh! vous ne vous échapperez pas ainsi, mon bon, dit-il en riant;
fermez la porte, colonel; et vous, mesdames, permettez-moi de vous
présenter un parent, excellent gentilhomme, sur ma parole, philanthrope
de premier ordre et un des plus riches propriétaires de la Touraine.
On s’inclina et je fus obligé de rendre le salut, tandis que la femme du
général, qui était d’abord restée muette de surprise, racontait ce qui
s’était passé le matin et comment je me trouvais là.
--Mais pourquoi ce costume? demanda la dame conduite par de Rieul.
--Comment vous ne devinez pas, ma chère, s’écria le petit homme à
culottes courtes que l’on avait appelé colonel et que je reconnus alors
pour un de nos émigrés de l’armée de Condé; c’est un habit de guerre:
avec un costume d’ouvrier on entre partout sans inquiéter les jaloux.
--Les jaloux, reprit la dame; ainsi vous pensez que quand monsieur a
rencontré Nancy ce matin...
--Il venait, comme Jupiter, de doubler quelque malheureux Amphitryon!...
Les femmes sourirent, et je m’aperçus que les regards se fixaient sur
moi avec une curiosité qui n’avait rien de malveillant; l’explication
supposée par le colonel émigré avait évidemment donné à mon déguisement
quelque chose de galant qui en relevait la vulgarité.
Je ne crus cependant pas devoir accepter les bénéfices d’une pareille
erreur. Je déclarai que mon costume était celui de la profession que
j’avais adoptée, et, comme le vieux gentilhomme paraissait douter,
j’expliquai brièvement les motifs de ce changement, apportant pour
preuve la carte remise à la femme du général et qu’elle tenait encore.
A cette révélation, la bienveillance fit subitement place à un
étonnement moqueur: des exclamations partirent de tous côtés. La dame,
qui avait déjà parlé, et que madame Nancy nommait sa sœur, s’écria
que c’était impossible; le colonel répétait que, même en Angleterre, il
n’avait jamais entendu parler d’une pareille excentricité; le chevalier
seul se déclara convaincu et raconta mes essais à la Brisaie, pour
prouver que _j’étais capable de tout_. Aux regards qui se fixèrent alors
sur moi, je compris qu’on me croyait fou. Tout essai de justification
eût été inutile: je me hâtai de saluer pour prendre congé; mais madame
Nancy s’avança vivement.
--Je n’avais pu offrir que ma reconnaissance à monsieur Michel, dit-elle
avec une émotion pleine de grâce; monsieur Henri de la Brisaie me
permettra-t-il d’y joindre mes témoignages de sympathie et d’admiration?
--Ah! le ciel vous sert à souhait, Nancy, s’écria sa sœur
ironiquement; vous qui avez appris à lire dans le _Contrat social_ et
que l’on a dressée au respect pour les amis du genre humain, vous avez
trouvé votre héros.
--Il est vrai, dit la jeune femme, d’un accent pénétrant; ce que
Monsieur vient de dire, ce qu’il a fait surtout, excite en moi un
respect, un attendrissement que je voudrais en vain cacher: maintenant
que je connais le noble emploi de ses journées, je crains d’en détourner
à mon profit quelques instants... et j’ose à peine renouveler ma prière
de tout à l’heure...
--Et moi, je demande à Madame la baronne la permission de me la
rappeler, répliquai-je, en baisant la main qu’elle me présentait.
Puis, saluant tout le monde, je sortis bien décidé à revenir.
Ainsi que je vous l’ai dit, je touchais au terme fixé par moi-même à mon
espèce d’enquête pratique; la rencontre que je venais de faire me décida
à hâter ma _transformation_. J’avais porté assez longtemps la livrée du
peuple, et je m’étais assez mêlé à ses plaisirs, à ses misères, à ses
vices pour apprendre ce que j’avais voulu savoir; je déposai la veste de
travail et rentrai dans les rangs des privilégiés que je devais aussi
étudier.
Mais avant de renoncer à la condition que je venais de traverser, je
voulus veiller au sort de ceux que j’avais connus.
Le père Jérôme prospérait, grâce à sa bonne conduite et à son activité;
j’accrus cette prospérité par des avances qui lui permirent d’agrandir
sa fabrication: Barrier, vieux, malade et sans ressources, continuait à
poursuivre ses inventions au milieu des tortures de l’impuissance et de
la misère; je lui assurai une place à l’établissement des
_Petits-Ménages_, en lui fournissant tout ce qui pouvait aider à ses
recherches; quant à Farandole et à Robert, tombés aux dernières limites
de la dégradation, je ne pus que leur constituer un petit revenu
inaliénable qui défendît leurs derniers jours contre la faim. Quitte
ainsi envers mes amis du peuple, j’abordai le monde des riches et des
puissants.
Je rencontrai chez madame Nancy, outre sa sœur et le colonel émigré,
son beau-frère, une grande partie de l’ancienne noblesse et de la
nouvelle. Ou touchait à la fin de l’Empire, dont les hommes prévoyants
pouvaient déjà soupçonner la chute prochaine; les intrigues, des
royalistes avaient recommencé, et, afin de les mieux dissimuler, ils
avaient soin de se montrer dans les salons fréquentés par les officiers
et les fonctionnaires les plus dévoués à l’empereur.
Je passais presque toutes mes soirées chez madame Nancy, dont l’amitié
expansive avait fini par me devenir nécessaire: c’était près d’elle que
je retrouvais du courage dans mes jours d’abattement, et de la sympathie
dans mes jours d’espérance. Toujours prête à s’associer à vos
enthousiasmes, devinant vos tristesses sans vous en parler, et sachant
rétablir l’équilibre dans vos sentiments troublés, elle devenait, au
bout de quelque temps, la ménagère de votre âme, et y maintenait tout en
ordre, sans mouvements et sans bruit.
Cette merveilleuse faculté qui en faisait pour moi l’idéal de la femme,
n’avait malheureusement trouvé d’emploi ni avec sa sœur, qui l’avait
toujours enviée et haïe, ni avec le général, accoutumé à la rude
existence des camps. Je fus le premier à la remarquer et à en jouir. Ce
fut pour madame Nancy une sensation toute nouvelle que de se voir utile
au bonheur de quelqu’un; elle en éprouva une joie qui participait de la
reconnaissance.
Plusieurs mois s’écoulèrent pour tous deux dans un enchantement qui est
resté le plus doux souvenir de ma vie. La différence d’âge ne se faisait
point sentir entre nous, car l’âge est presque autant dans les goûts que
dans la somme des années. Etranger jusqu’alors à toute affection
individuelle, j’entrais dans ces nouveaux sentiments avec la jeunesse du
cœur, tandis que madame Nancy, vieillie par de précoces souffrances,
y apportait toute l’énergie que la maturité donne aux passions chez les
femmes. Nous nous aimions pourtant sans nous l’être dit, presque sans le
savoir, et cette ignorance volontaire éloignait de notre esprit toute
angoisse.
La chute de l’Empire et le retour du général vinrent troubler cette
innocente intimité; mais ce fut pour peu de temps. Le débarquement de
l’empereur à Cannes rappela ce dernier sous les drapeaux, et madame
Nancy alla habiter sa _villa_ d’Auteuil où je continuai à la voir tous
les jours.
Le colonel avait suivi les Bourbons à Gand, tandis que la comtesse sa
femme était demeurée à Paris avec le chevalier de Rieul. Les relations
de parti en couvraient d’autres plus intimes, mais l’habileté des deux
amants les sauvait du scandale; car dans ce monde frivole, où tout
s’arrête à l’apparence, la corruption expérimentée est plus sûre que
l’honneur. La comtesse masquait d’ailleurs son indulgence pour elle-même
sous sa sévérité pour les autres. Mes assiduités auprès de sa sœur
excitèrent ses critiques, et, par suite, les malignes suppositions de
ses amis. J’en fus instruit sans pouvoir me décider à interrompre des
rapports qui étaient devenus la sérieuse occupation de ma vie.
Cependant, ces rapports avaient insensiblement perdu leur charme
paisible. A l’affection indulgente des premiers mois avait succédé une
ardeur jalouse, inquiète, querelleuse. Bien que devenus plus
indispensables l’un à l’autre, nous nous séparions souvent malheureux et
brouillés. Une de ces querelles fut assez vive pour me laisser, le
lendemain, un ressentiment qui me décida à ne point retourner ce jour-là
à la _villa_ du général. Je maintins assez bien ma résolution pendant
les premières heures; mais, peu à peu, mon courage faiblit, les
hésitations commencèrent; je pensai aux torts que je pouvais avoir, à
l’inquiétude de madame Nancy lorsqu’elle ne me verrait pas, et, tout en
discutant sur ce que je devais faire, je pris la route d’Auteuil.