Les deux cousins.
Ma première idée fut de regarder autour de moi et de chercher quel bien
je pouvais faire à ceux qui m’entouraient.
Je fus frappé, dès le premier coup d’œil, de tout ce qui leur
manquait. Beaucoup de terres restaient en friche; les routes étaient mal
entretenues; les édifices d’exploitation insuffisants, mal placés; il y
avait des prairies arides, d’autres noyées sous les eaux; partout les
richesses du sol se trouvaient inutiles ou mal exploitées. Je fis part
de mes observations à maître Leroux qui plia les épaules.
--Cela doit être, dit-il; tout travail d’amélioration exécuté par les
fermiers n’aurait pour résultat que d’élever le prix du prochain bail.
Nos paysans le savent et se contentent de vivre sur la terre louée, sans
se soucier d’une augmentation de valeur qui amènerait une augmentation
de redevance. Telle est chez nous la constitution de la propriété, que
les dépenses et l’industrie ne tournent qu’au profit du propriétaire. La
part est ainsi faite à chacun: celui qui exécute tout, n’a rien; celui
qui n’exécute rien, a tout! et l’on s’étonne, après cela, que nos
paysans se montrent indifférents à tout perfectionnement; qu’ils
persévèrent dans leur routine; qu’ils cultivent au jour le jour; comme
si ce n’était pas pour eux prudence et nécessité.
Je demandai au vieux notaire quels remèdes il voyait au mal, et il me
parla d’avances faites aux cultivateurs par des caisses agricoles, de
baux à longs termes, enfin de ces domaines congéables, en usage dans
certaines provinces, et au moyen desquels le fermier, devenu
_propriétaire de superficies_, ne pouvait être renvoyé qu’après paiement
de toutes les améliorations accomplies par lui.
Je réfléchis longtemps à ces moyens, et des idées toutes nouvelles
s’éveillèrent en moi.
Je fis d’abord, avec les fermiers de la Brisaie, de nouvelles conditions
qui, en leur assurant les bénéfices de toute amélioration, donnaient une
prime d’encouragement à l’intelligence et au zèle. Je leur procurai les
avances de fonds nécessaires; je rétablis les routes; je bâtis des
greniers pour les récoltes.
Mais, après avoir songé aux instruments matériels de l’exploitation,
restait à s’occuper des instruments humains. Il fallait distribuer les
emplois, régulariser les activités, car, à la Brisaie comme ailleurs,
tout était laissé au hasard. Je m’efforçai de mettre chacun à sa place.
L’un des fermiers avait un fils qui avait combattu deux ans dans les
bandes du Maine commandées par Jambe-d’Argent. Ennemi de tout travail,
il passait sa vie dans les fourrés, adonné au braconnage et souvent
assailli de mauvaises pensées; je le fis venir; je lui proposai une des
places de forestier, et le vagabond dangereux devint le gardien le plus
vigilant du domaine. La fille d’Antoine, Mariette, était causeuse,
alerte, avenante, mais peu disposée aux travaux sédentaires de la
maison; j’engageai les fermiers à lui confier les denrées qu’ils
envoyaient chaque jour au marché voisin, et la médiocre ménagère devint
marchande habile. Une pauvre veuve, affaiblie par la maladie,
languissait misérable et inutile; j’en fis une surveillante pleine de
sollicitude pour les petits enfants qui ne pouvaient suivre leurs mères
aux travaux des champs; enfin, il y avait au village un jeune orphelin
auquel l’ancien curé avait autrefois donné des leçons à fin d’en faire
un prêtre, et qui, pris de passion pour l’étude se refusait à toute
autre occupation; je le chargeai de présider aux veillées des paysans,
de leur raconter, de vive voix, ce que les livres lui avaient appris, de
tenir leurs sentiments et leur intelligence en éveil, d’être enfin, pour
eux, une sorte de bibliothèque vivante et de professeur journalier qui
pût les intéresser et les instruire.
Une foule d’autres aptitudes sans emploi furent ainsi utilisées
successivement. Je trouvai un commis pour la comptabilité des
exploitations agricoles, un mécanicien pour le perfectionnement des
outils, un maître d’école pour les enfants.
Ceux-ci se réunissaient en hiver, dans une salle bien chauffée, que je
leur avais fait préparer, et qu’ornaient des modèles d’instruments, des
gravures, des échantillons de produits formant une sorte de musée
agricole. En été, ils s’établissaient sous une tente, au haut d’un
tertre, entouré de haies vives, et au pied duquel coulait une fontaine:
là, les leçons étaient données sous le ciel, parmi les chants des
pinsons et les senteurs de menthes et d’églantines. Les charrettes, en
revenant le soir des prairies, passaient près de l’école en plein air,
et prenaient les plus petits enfants qui arrivaient aux fermes
éloignées, couchés sur l’herbe fleurie.
Ainsi, la prospérité de chacun aidait à la prospérité de tous, et les
cœurs devenaient plus confiants et plus tendres dans cette atmosphère
de joie; car il n’y a que le bonheur injuste qui déprave; celui que l’on
a mérité par ses œuvres améliore et encourage; il est comme une
manifestation visible de l’équité de Dieu.
Ces succès joints à des études longtemps poursuivies, me faisaient
entrevoir le système d’association humaine que je devais compléter plus
lard. La mauvaise organisation de l’ordre social établi commençait à me
frapper; je crus qu’il était de mon devoir d’appeler l’attention des
_hommes de bonne volonté_ sur les transformations déjà accomplies à la
Brisaie, et sur celles que le temps devait amener; je fis imprimer une
_Adresse aux propriétaires français_, dont je répandis les exemplaires à
profusion.
J’attendais le résultat de cet appel avec une certaine impatience,
lorsque l’arrivée de mon cousin vint m’arracher à cette préoccupation.
Depuis son retour de l’émigration, le chevalier s’était fixé à Tours, où
sa fortune, son nom et ses habitudes lui avaient bientôt acquis une des
premières places dans la _jeunesse dorée_ du pays. Or, ceux qui n’ont
point habité la province à cette époque, ne peuvent même soupçonner ce
qu’était la jeunesse oisive de l’Empire. Recrutée dans cette portion de
la noblesse qui avait refusé de se rallier au mouvement national, dans
la bourgeoisie assez riche pour acheter coup sur coup plusieurs
remplaçants, et dans quelques familles privilégiées, que la complaisance
d’un préfet ou la corruption d’un chirurgien militaire affranchissait de
la conscription, elle se trouvait presque uniquement composée des
égoïstes, des corrompus et des lâches que la grande contagion de la
gloire n’avait pu entraîner, et qui, au milieu de cette tempête de
fortes ambitions et de généreux courages, avaient, maintenu à tout prix
leur inutilité malfaisante. Régnant despotiquement dans les villes
dépeuplées d’hommes, ces élus se livraient sans réserve aux plus
monstrueux excès, et, tandis que le reste de la nation dépensait sa
force à combattre l’Europe coalisée, on les vit employer la leur à
essayer des vices et à inventer des orgies.
Celles-ci, du reste, étaient presque des batailles. On les avait vus
chancelants et aveuglés par l’ivresse, tirer le pistolet en prenant un
de leurs compagnons pour but, ou s’élancer par une fenêtre et broyer
leurs membres sur le pavé. A Tours, une société formée sous le nom de
_tribu de Caraïbes_, avait entrepris de vivre à la sauvage dans une des
îles de la Loire. Hommes et femmes y passaient les journées sans autres
vêtements que l’air du ciel, courant parmi les herbes, se poursuivant
dans le fleuve, buvant et dansant sous les saulaies. Quelques-uns
imaginèrent enfin, à la suite d’une orgie et pour porter plus loin
l’imitation, de lier au poteau un des Caraïbes et de l’entourer de feu,
en l’engageant à répéter son chant de guerre. Les cris du patient
attirèrent heureusement des pêcheurs, qui le délivrèrent et le
reconduisirent chez ses parents à demi-mort[C].
Mais, cette fois, les plaintes de la famille réveillèrent l’autorité; on
commença une enquête, on parla d’arrestations, et le chevalier, qui
avait été un des acteurs les plus compromis dans cette folle saturnale,
s’effraya et prit la fuite.
Il arriva à la Brisaie, où il me demanda de le cacher. Quelle que fût ma
répugnance, je dus l’accueillir; mais le lendemain de son arrivée, une
escouade de gendarmerie se présenta accompagnée du procureur impérial.
A leur entrée, le chevalier avait pâli et s’était levé. Un des
magistrats s’avança vers nous, en demandant le maître de la maison. Je
me nommai, il fit signe à tout le monde de se retirer, ordonna de garder
les issues, et nous restâmes seuls.
Le juge d’instruction s’était assis devant une table, des papiers à la
main; mon cousin, saisi, se tenait en arrière et caché dans l’ombre: je
me trouvais seul debout devant le procureur impérial.
C’était un homme grand, sévère, magistral, dont tous les mouvements
révélaient la haute opinion qu’il avait de ses fonctions et de lui-même.
Il me regarda avec gravité et dit d’une voix solennelle:
--Je viens remplir un devoir pénible, Monsieur, d’autant plus pénible
que je dois l’exercer contre un homme qui, par son rang et son
éducation, semblait destiné à soutenir le bon ordre au lieu de le
troubler.
Je m’inclinai sans rien trouver à répondre en faveur du chevalier.
--J’ai lieu de croire, du reste, ajouta le procureur impérial, en
remarquant mon silence, que notre visite à la Brisaie était prévue.
--Je dois avouer que je la craignais, répliquai-je.
--Ainsi, vous aviez conscience de la culpabilité de l’acte commis?
reprit-il.
Je répondis avec embarras, mais affirmativement.
Les deux magistrats se regardèrent.
--C’est une franchise digne de celui qui a écrit l’_Adresse aux
propriétaires français_, dit le juge d’instruction d’un accent railleur.
Elle ne sort pas moins des habitudes que son livre.
--Vous l’avez lu? demandai-je avec l’empressement d’un auteur convaincu,
qui désire connaître l’effet produit par son œuvre.
--Oui, Monsieur, dit le procureur impérial en s’avançant vers moi, et la
preuve, c’est que nous venons au nom de la loi pour en arrêter l’auteur.
Le chevalier ne put retenir un cri d’étonnement. Je regardai les deux
magistrats, persuadé que j’avais mal entendu.
--Vous venez m’arrêter? répétai-je.
--Comme prévenu d’avoir imprimé un écrit pouvant nuire à la sûreté de
l’État, continua le juge d’instruction; crime prévu par l’article 102 du
Code pénal.
Le coup était si inattendu que je restai d’abord muet. Enfin, revenu de
ma première surprise, je me fis répéter l’accusation, et je voulus
savoir ce que l’_Adresse aux propriétaires français_ pouvait avoir de
dangereux pour la sûreté de l’État.
--Vous le demandez? s’écria le procureur impérial, avec une sorte
d’indignation; quand vous y proclamez hautement votre horreur pour la
guerre et pour les conquérants... ce qui est une attaque évidente contre
Sa Majesté l’Empereur et un plaidoyer indirect contre la conscription;
quand vous déclarez que la propriété n’est pas constituée au profit du
plus grand nombre... ce qui est une invitation à changer les lois qui la
régissent; quand vous proclamez enfin la nécessité d’institutions qui
n’ont été ni votées par le corps législatif, ni promulguées par le sénat
conservateur, ni recommandées par les décrets impériaux. On ne saurait
réprimer trop sévèrement, Monsieur, des déclamations qui tendent à faire
croire au peuple français qu’il lui manque quelque chose, et le devoir
de tous les magistrats est de combattre ceux que Sa Majesté l’Empereur a
si justement flétris du nom d’_idéologues_.
Je voulus répondre; mais comme tous les accusateurs publics qui trouvent
qu’il n’y a plus rien à dire quand ils ont fini de parler, il
m’interrompit en déclarant que le moment de plaider la cause n’était
point venu. Le juge d’instruction ajouta que j’avais reconnu moi-même
l’existence du délit en avouant que je craignais leur visite. Je dus
alors expliquer comment je l’avais cru provoquée par la présence du
chevalier. Les regards des deux magistrats se dirigèrent vers ce
dernier.
--Ah! je comprends, dit le procureur impérial; le mandat d’amener
allait, en effet, être signé, lorsque Monsieur a quitté Tours,
heureusement pour lui que le jeune Destouches se trouve hors de danger,
et que ses parents ont retiré leur plainte.
Le chevalier fit un geste de joie.
--Le ministère public pouvait néanmoins poursuivre, continua le
magistrat; mais il eût fallu compromettre des noms estimés, affliger des
familles honorablement placées, nous avons cru qu’il était plus sage
d’étouffer tout débat et d’éloigner la personne compromise.
--M’éloigner, répéta le chevalier inquiet, comment cela, Monsieur?
--En quittant le pays sans retard, reprit le procureur impérial; notre
indulgence est à ce prix.
Le chevalier déclara qu’il partirait le jour même, et sortit
précipitamment.
Après de longues perquisitions faites dans le château et la saisie de
mes papiers, on me fit monter, avec deux brigadiers, dans une voiture
fermée autour de laquelle se rangèrent les gendarmes.
En quittant l’avenue du château, j’aperçus le chevalier qui, penché à la
portière de sa calèche de voyage, me fit un signe d’adieu.
Il prenait libre et joyeux la route de Paris, tandis qu’on m’emmenait
prisonnier à Tours.
Ici Françoise qui avait déjà poussé plusieurs exclamations ne put se
contenir.
--Est-ce bien possible, cria-t-elle, et ce sont des juges qui ont fait
cela?
--Pourquoi pas? dit Marc; les juges ne sont pas chargés d’être justes,
ils sont chargés d’appliquer les lois. Tu es dans la rue parce que tu ne
peux payer un loyer; cela inquiète les bourgeois: en prison! Tu demandes
de quoi acheter du pain parce que tu en manques, cela ennuie ceux qui
ont dîné: en prison! le juge ne dit pas que la loi est bonne; mais il
dit que c’est la loi.
--Alors il faut la changer! reprit vivement la grisette. Quel mal y
aurait-il donc à ce que tout le monde fût heureux, comme à la
Brisaie?..... Oh! si j’avais pu vivre là! vous m’auriez donné les
enfants à soigner, pas vrai, monsieur Michel? pauvres chéris! comme je
les aurais aimés, caressés, pomponnés; rien que de voir un enfant,
tenez, ça me fait venir des larmes de joie!... Et dire même que le
mien... je ne puis pas...
Elle s’arrêta pour essuyer ses yeux.
--Il est certain que si on choisissait, reprit le Furet, ça ne serait
pas de courir comme un barbet dans les rues de Paris et de dormir par
nichées dans un garni. Pour ma part, je préférerais coucher dans les
foins et conduire une bonne paire de bœufs. Deux fortes bêtes, comme
ça, qui vous obéissent et font de bon ouvrage sous votre main, ça doit
donner du plaisir.
--Moi, j’aime mieux les moutons, reprit Brousmiche; j’aurais été si
heureux d’en avoir à garder. On est en plein air et on vit tout seul
avec son chien... ce qui fait que personne ne rit de vous.
--Eh bien! voilà ce que M. Michel voulait, reprit Françoise; mettre
chacun à sa place: et dire qu’on lui en a fait un crime! J’espère au
moins que vous n’êtes pas resté longtemps en prison?
--Six mois seulement.
--Six mois!
--Qui me profitèrent plus que toutes les années passées à la Brisaie.
--Comment cela?
--Parce que ce fut pour moi l’occasion de révélations inconnues et le
point de départ d’une nouvelle vie.