M. Michel.

L’histoire que j’ai à vous raconter, dit-il, pourrait se résumer en

quelques phrases, car elle ne renferme guère que des observations. La

vie d’un philosophe n’est point celle d’un aventurier, et le drame pour

lui est dans les idées bien plus que dans les incidents; mais j’ai

promis de me faire connaître à vous, et, pour cela, j’ai besoin de dire

par quelle série de faits et d’inductions j’ai pu être conduit à devenir

ce que je suis. Peut-être ces détails, qui ont tant d’intérêt à mes

yeux, n’en auront-ils que médiocrement aux vôtres. Si je vous fatigue,

songez qu’un vieillard ne peut repasser par les chemins qu’il a

parcourus depuis trente années sans s’arrêter à certaines places. Cette

revue du passé, que je commence à votre intention, je la prolongerai

peut-être pour moi-même. Le flot des souvenirs m’emportera, et je

pourrai oublier les auditeurs; mais les auditeurs sont des amis, ils se

montreront indulgents.

--Dites qu’ils seront trop heureux de vous écouter, reprit Françoise, en

remplissant le verre de son voisin et le plaçant à portée de sa main.

Racontez à votre manière, allez, mon bon monsieur Michel. On sait bien

que des ignorants comme nous ne peuvent pas tout comprendre; mais ça

fait toujours du bien de se décharger le cœur. Il y a des instants,

moi, où je dirais mes projets et mes chagrins à mes fausses fleurs;

faites de même et ne vous inquiétez de rien. Dès que ça vous intéresse,

ça ne pourra pas manquer de nous faire plaisir.

Le vieillard adressa à la grisette un sourire attendri et commença:

--Il est des destinées qui s’annoncent de loin, et que l’homme peut

deviner dès son enfance; dans la mienne, au contraire, tout a été

imprévu. Né, en 1774, d’une des familles les plus riches et les plus

titrées de la Touraine, je fus élevé par ma mère qui était veuve, dans

le château dont nous portions le nom, sans rien savoir des troubles qui

commençaient à agiter la France, et préparaient la grande Révolution de

89. Uniquement appliquée aux œuvres de charité, ma mère vivait

étrangère à tous les événements publics, et moi-même mes occupations les

plus sérieuses étaient la chasse ou les travaux de mon atelier de

tourneur, établi dans une des salles du château. Pour récréations,

j’avais les promenades à cheval et les visites aux fermiers; car la

noblesse campagnarde de nos provinces ne vivait point à l’exemple de

celle des villes, éloignée du peuple qui rendait en haine ce qu’on lui

donnait en mépris; loin de là, mêlés à nos paysans, nous les regardions

comme une part de notre existence. C’étaient de vieux serviteurs dont

les pères avaient connu nos pères, dont les fils avaient grandi avec nos

fils; nous les connaissions tous par leurs noms, nous savions l’histoire

de chacun d’eux; nous étions leur recours dans toute disgrâce, comme ils

étaient notre appui dans tout besoin, et cet échange de services avait

établi entre le noble et le vassal une solidarité qui les liait toujours

d’habitude et souvent d’affection.

Cependant, lorsque la Révolution éclata, ma mère, entraînée par

l’exemple de la noblesse du voisinage qui passait à l’étranger, se

décida à me faire partir pour l’Allemagne. En arrivant à Coblentz, j’y

trouvai un de mes parents: c’était un cousin du même âge que moi, et

qui, n’étant point encore chef de nom et d’armes, se faisait appeler

alors le chevalier de Rieul. Il s’était lancé dans ces intrigues de cour

par lesquelles l’émigration espérait arrêter l’expansion victorieuse de

la république. Il me présenta aux chefs du parti royaliste, mais leurs

projets et leurs prétentions me causèrent, dès le premier entretien, une

surprise mêlée de répulsion. Élevé dans la pratique d’une égalité

presque fraternelle, rien n’avait altéré la droiture de ma raison, et

les hommes étaient restés pour moi des créatures diversement douées mais

pétries du même limon. Les principes révolutionnaires contre lesquels

mes compagnons s’indignaient, étaient précisément dans mon esprit, sans

y avoir jamais pensé; je croyais ce qu’ils repoussaient, et je

repoussais ce qu’ils voulaient défendre; évidemment le hasard m’avait

mal guidé: je m’étais trompé de camp!

Je ne songeai donc qu’à regagner au plus tôt la France, et les

événements ne tardèrent pas à m’y aider.

La Prusse et la Hollande s’étaient résignées à la paix après la bataille

de Fleurus; le règne de la Terreur venait de cesser, le Directoire

favorisait ouvertement la rentrée des proscrits; je me préparais à

profiter, avec une partie de la noblesse, de cette clémence inespérée,

lorsque j’appris la mort de ma mère. Cette affreuse nouvelle hâta mon

départ. Je quittai précipitamment Vienne, suivi de mon cousin, et nous

arrivâmes ensemble à Paris.

Le premier soin du chevalier fut de faire effacer nos noms des listes

d’émigrés, et de réclamer les biens de sa famille, qui, par un heureux

hasard, n’avaient point été vendus. Quant aux miens, ils étaient perdus

sans retour. Les bois que nous possédions dans le Poitou avaient été

abattus; les fermes de Bretagne morcelées et acquises par différents

propriétaires; enfin, le domaine de la Brisaie acheté par un citoyen

Michel sur lequel on ne put me donner aucuns renseignements.

Mais en livrant à un autre le château de mes pères, la nation n’avait pu

lui vendre mes souvenirs; ce sol qui ne m’appartenait plus n’en restait

pas moins le théâtre de mon passé, et j’étais toujours sûr d’y trouver

le coin de terre où ma mère reposait. Je ne pris donc aucune autre

information, et je partis pour la Touraine.

Quand j’atteignis le bourg de Preuilly, auquel touchait la terre de la

Brisaie, le jour commençait déjà à tomber. Je traversai le village

rapidement; mais, arrivé aux dernières maisons, je m’arrêtai, le cœur

oppressé d’une inexprimable angoisse. Je venais de parcourir un pays

ravagé où je n’avais vu que futaies détruites, champs en friche et

maisons incendiées! Dans quel état allais-je trouver notre ancien

domaine? Le château existait-il encore, et, s’il existait, le nouveau

propriétaire me permettrait-il d’y entrer? Voulant m’éclairer à cet

égard, je m’approchai d’une vieille femme qui filait près de sa porte,

et je lui demandai la route du château.

--Tout droit devant vous, répondit-elle sans lever les yeux.

A cette réponse, mon cœur battit de joie.

--Et peut-on le visiter? ajoutai-je.

--Pourquoi non? répliqua la vieille.

--Alors M. Michel ne l’habite pas?

--M. Michel! répéta-t-elle, en me regardant, que veut le citoyen à M.

Michel?

--Je désirerais le voir et lui parler.

--Alors que le citoyen passe son chemin; ce n’est pas ici la porte du

château.

Je m’éloignai surpris de la brusquerie de la vieille femme, et

m’adressai, un peu plus loin, à un jeune garçon d’une quinzaine

d’années, qui répondit avec un empressement jovial à mes premières

questions: mais à peine eus-je prononcé le nom de M. Michel, que sa

figure changea d’expression; il me regarda d’un air défiant, tourna les

talons et disparut derrière la dernière maison du village.

Je demeurai encore plus étonné que la première fois, et ne sachant que

penser de cette visible répugnance des vieillards et des enfants à

parler du nouveau propriétaire de la Brisaie.

Cependant, je continuai ma route et j’arrivai devant la grande avenue.

Rien n’avait été changé. C’était la même barrière verte ombragée par

deux tilleuls; les mêmes poteaux ornés de lions de pierre; la même allée

de frênes au bout de laquelle s’élevait le château. Celui-ci m’apparut

bientôt de plus près, éclairé par le soleil couchant. Tout y était dans

le même état qu’au moment où je l’avais quitté. Le même pied de biche,

incrusté d’acier, pendait à la chaîne de la cloche d’entrée; le même

banc sur lequel s’asseyaient les vieillards, se dressait au-dessous. Je

revoyais la petite porte par laquelle ma mère s’échappait, le matin,

pour visiter les malades du voisinage, et je reconnaissais son seuil

usé, sa serrure dépeinte par l’usage. J’appuyai le doigt sur le ressort

secret qui la faisait agir; la porte s’ouvrit et je me trouvai dans la

cour.

Là tout était également à sa place: les vignes, soigneusement taillées,

encadraient les fenêtres du rez-de-chaussée; les rosiers du Bengale,

mêlés aux jasmins blancs, ombrageaient, comme autrefois, le grand puits;

les mêmes caisses d’orangers étaient disposées le long du perron. Pas un

brin d’herbe dans les allées sablées, pas une mousse sur les seuils!

tout sentait l’habitation sans que rien annonçât le propriétaire

nouveau.

Comme j’arrivais près du portail, un chien sortit de la niche de pierre:

c’était Fingal, notre ancien gardien; il ne me reconnut pas, sans doute,

car ses aboiements attirèrent à la porte du pavillon d’entrée une jeune

paysanne qui me demanda ce que je voulais.

Je fis quelques pas pour lui répondre; mais en m’apercevant de plus

près, elle joignit les mains.

--Que Dieu nous aide! c’est le jeune maître! s’écria-t-elle épouvantée.

--Comment le savez-vous? demandai-je tout surpris.

--Oh! c’est lui! répéta la jeune fille sans me répondre et en regardant

autour d’elle; Jésus! par où est-il venu?

Je lui appris que j’avais ouvert la petite porte.

--Et personne ne vous a vu? ajouta-t-elle.

--Personne.

--Entrez, alors, entrez vite. Quel malheur, mon Dieu! que le vieux père

soit sorti.

Je l’avais suivie dans une pièce basse que je reconnus pour le logement

du gardien Antoine. Je me rappelai alors tout à coup que ce dernier

avait chez lui une petite fille, encore enfant lors de mon départ, et

je me retournai vivement vers mon interlocutrice.

--Est-ce possible que vous soyez Mariette! m’écriai-je.

--Ah! vous n’avez donc pas oublié mon nom? monsieur Henri, dit-elle en

souriant et rougissant à la fois.

Je courus à elle, je lui pris les deux mains et je la regardai en

répétant:

--C’est Mariette! Mariette qui m’apportait tous les dimanches du pain

béni... que j’asseyais sur mon cheval pour remonter l’avenue... à qui ma

mère apprenait à lire!...

Et tout ému à ces souvenirs, je l’embrassai avec autant de joie et de

tendresse que si j’eusse trouvé une jeune sœur.

La pauvre fille se mit à pleurer.

--Ah! monsieur Henri est bien bon de se rappeler tout cela, dit-elle,

quel bonheur que monsieur Henri soit revenu en bonne santé!

--Ainsi, vous n’avez point quitté le château, repris-je: le père Antoine

est toujours gardien?

--Toujours, monsieur Henri.

--Et vous êtes contents de votre nouveau maître, M. Michel?

Mariette tressaillit.

--Ne prononcez pas ce mot-là, dit-elle tout bas, vous surtout... On

pourrait soupçonner...

--Quoi donc? demandai-je, subitement ramené au souvenir de ce qui

m’était arrivé en traversant le village.

--Rien, rien, dit précipitamment la jeune fille; le mieux est de se

taire... D’autant que voici quelqu’un, écoutez!

Fingal venait en effet d’aboyer; et, en regardant par la fenêtre, nous

aperçûmes le père Antoine qui traversait la cour avec un homme vêtu d’un

large pantalon et d’une carmagnole bleue.

--Seigneur! dit Mariette effrayée, c’est le municipal; il va vous

arrêter s’il apprend qui vous êtes!

Mais il en était déjà instruit. Je m’étais heureusement muni, en

quittant Paris, de toutes les pièces qui prouvaient ma radiation de la

liste des émigrés. Je les présentai à l’agent de la commune, qui les

trouva en règle et me complimenta sur mon heureux retour, en ajoutant

que le château était justement vide pour le moment, et que je pourrais

encore me regarder comme chez moi.

--M. Michel n’est donc point ici? demandai-je.

--Il doit arriver... dans quelques jours, répliqua Antoine avec

embarras.

--Mais, en attendant, le citoyen Henri pourra reprendre possession de

son ancienne chambre, fit observer le municipal; il la trouvera

absolument telle qu’il l’a laissée.

--Est-ce vrai? m’écriai-je; je veux la voir alors; et si Antoine pense,

qu’en effet, je puisse attendre ici le retour de son nouveau maître?...

--Certainement, il n’y a pas d’empêchement, dit timidement le vieux

gardien.

--Alors, je reste! m’écriai-je.

Et, sans rien écouter davantage, je m’élançai vers l’escalier, je

franchis le corridor et j’arrivai à l’appartement de ma mère qui

précédait le mien.

Je craindrais d’allonger ce récit outre mesure, mes amis, si je voulais

vous dire tout ce que j’éprouvai dans cet instant et pendant les heures

qui le suivirent. Pour comprendre de pareilles émotions, il faut avoir

traversé l’exil et trouver, au retour, une de ces maisons vides où les

souvenirs sont des regrets.

Antoine était retourné au village pour reprendre les papiers que j’avais

dû confier au municipal; je m’étais enfermé, et je passai une partie de

la nuit à parcourir ces chambres désertes, où chaque place, chaque objet

me parlait de ma mère! enfin, la fatigue l’emporta; je m’endormis.

Il faisait jour depuis longtemps lorsque je fus réveillé par la voix de

Mariette, qui me demandait à travers la porte, _si je voulais recevoir

les fermiers_. Je compris qu’Antoine les avait avertis et qu’ils

venaient pour féliciter leur ancien maître.

Je les trouvai, en effet, réunis dans la salle d’attente avec le vieux

notaire, M. Leroux. A ma vue, celui-ci tendit les deux bras..

--Le voilà, s’écria-t-il; c’est bien lui, mes amis, Dieu nous a écoutés!

Tous les paysans poussèrent une exclamation joyeuse, en prononçant mon

nom. Je courus à M. Leroux que j’embrassai, puis à tous les fermiers,

auxquels je serrai la main, l’un après l’autre. Il y eut un moment de

confusion et d’attendrissement général. Ils m’adressaient, tous à la

fois, les mêmes questions. Enfin pourtant le notaire parvint à leur

imposer silence.

--Par la sangoi! nous sommes dans la tour de Babel, dit-il, en mettant

sa canne entre les paysans et moi; on vous prendrait pour un club de

vieilles femmes; voyons, _citoyens cultivateurs_, c’est assez

_fraterniser_! il ne faut pas fatiguer le jeune gars.

Je l’interrompis en assurant que l’empressement de ces braves gens ne

pouvait me fatiguer et que j’étais touché jusqu’au fond de l’âme de

leurs témoignages d’affection.

--Oh! pour de l’affection, ce n’est pas ce qui leur manque, reprit le

notaire gaiement, et ils en ont donné des preuves. Quand on a voulu

vendre le domaine, tous sont venus me trouver en m’apportant leurs

économies, pour qu’on le rachetât en votre nom.

--Se peut-il? m’écriai-je attendri.

--Malheureusement la chose était impossible, continua maître Leroux.

N’ayant plus, comme émigré, le droit de posséder, vous aviez perdu, à

plus forte raison, celui d’acquérir. Ils voulurent alors acheter, sous

leurs propres noms, les fermes et le château; mais je leur fis observer

que l’on soupçonnerait infailliblement leur intention, et qu’ils

s’exposeraient à mille persécutions, aussi renoncèrent-ils à leur

projet.

--Et ce fut alors que le citoyen Michel se présenta comme acquéreur!

demandai-je.

--C’est-à-dire que je me présentai pour lui, répliqua le notaire.

--Vous, maître Leroux!

--Moi, cher monsieur Henri, et aussitôt l’acquisition faite, j’eus soin

de publier partout que ledit citoyen Michel était un des plus chauds

sans-culottes de Paris, ami intime de ce qu’il y avait de mieux dans le

gouvernement, et en position de faire regarder comme un partisan de Pitt

et de Cobourg quiconque prétendrait vexer ses fermiers.

--Et le moyen vous a réussi?

--Assez bien pour que tous les gens du domaine aient été à l’abri des

visites domiciliaires, des impôts forcés et des réquisitions.

Les paysans confirmèrent le fait d’une voix unanime.

--Aussi j’espère, reprit le tabellion d’un air riant, que M. Henri sera

satisfait de l’état dans lequel il retrouvera la Brisaie.

--Satisfait pour vous, mes amis, répondis-je un peu étonné du manque de

tact de maître Leroux; mais il faut surtout en féliciter le citoyen

Michel...

--Au diable le citoyen Michel! s’écria le notaire avec un geste de folle

gaieté; il n’y en a plus! le terrible sans-culotte était un homme de

paille que nous pouvons brûler maintenant; le vrai Michel c’est nous

tous, ou plutôt c’est vous seul, monsieur Henri, vous à qui nous avons

eu le bonheur de rendre sans retard et sans dommage ce qui lui

appartient.

Maître Leroux m’apprit alors comment il avait eu l’idée de racheter la

Brisaie avec l’argent des fermiers, pour un patriote supposé dont il

avait fait un épouvantail, et cette explication me fit comprendre

l’impression produite par le nom de M. Michel sur les gens du pays. Ceux

qui croyaient à son existence n’osaient en parler de peur de se

compromettre, et ceux qui étaient dans le secret gardaient le silence de

peur de se trahir.

Je n’ai pas besoin de vous dire quel avait été mon étonnement, puis

quelles furent ma reconnaissance et ma joie: Je ne pus que serrer encore

une fois la main à ces braves gens en les remerciant, moins avec des

paroles qu’avec des larmes. Mais, à ce moment même, je sentis naître en

moi le ferme désir de reconnaître ce bienfait par le dévouement de ma

vie entière; c’était comme un défi de générosité jeté à mon âme. Je

résolus de me montrer aussi généreux, aussi bon pour tous les hommes que

quelques hommes venaient de se montrer pour moi.

Ce ne fut d’abord qu’une sensation, un élan, mais qui se transforma

bientôt en une résolution réfléchie. On ne tient pas assez compte, dans

l’éducation, de l’influence des premiers événements qui nous révèlent

sérieusement les hommes. A notre apparition dans le monde, nous

ressemblons tous à ces curieux qui se précipitent instinctivement vers

l’entrée que prend la foule. La vie se présentait à moi par le côté du

dévouement, je dirigeai mon activité vers cette porte, sans trop savoir

d’abord jusqu’où elle me conduirait.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 42 / 87 题