Terme inévitable des succès d'une nation conquérante.
La force nécessaire à un peuple pour tenir tous les autres dans la
sujétion est, aujourd'hui plus que jamais, un privilége qui ne peut
durer. La nation qui prétendrait à un pareil empire se placerait dans un
poste plus périlleux que la peuplade la plus faible; elle deviendrait
l'objet d'une horreur universelle. Toutes les opinions, tous les voeux,
toutes les haines la menaceraient, et tôt ou tard ces haines, ces
opinions et ces voeux éclateraient pour l'envelopper.
Il y aurait sans doute, dans cette fureur contre tout un peuple, quelque
chose d'injuste. Un peuple tout entier n'est jamais coupable des excès
que son chef lui fait commettre. C'est ce chef qui l'égare, ou, plus
souvent encore, qui le domine sans l'égarer.
Mais les nations victimes de sa déplorable obéissance ne sauraient lui
tenir compte des sentiments cachés que sa conduite dément. Elles
reprochent aux instruments le crime de la main qui les dirige. La France
entière souffrait de l'ambition de Louis XIV, et la détestait; mais
l'Europe accusait la France de cette ambition, et la Suède a porté la
peine du délire de Charles XII.
Lorsqu'une fois le monde aurait repris sa raison, reconquis son courage,
vers quels lieux de la terre l'agresseur menacé tournerait-il les yeux
pour trouver des défenseurs? À quels sentiments en appellerait-il?
Quelle apologie ne serait pas décréditée d'avance, si elle sortait de la
même bouche qui, durant sa prospérité coupable, aurait prodigué tant
d'insultes, proféré tant de mensonges, dicté tant d'ordres de
dévastation? Invoquerait-il la justice? il l'a violée. L'humanité? il
l'a foulée aux pieds. La foi jurée? toutes ses entreprises ont commencé
par le parjure. La sainteté des alliances? il a traité ses alliés comme
ses esclaves. Quel peuple aurait pu s'allier de bonne foi, s'associer
volontairement à ses rêves gigantesques? Tous auraient sans doute courbé
momentanément la tête sous le joug dominateur, mais ils l'auraient
considéré comme une calamité passagère. Ils auraient attendu que le
torrent eût cessé de rouler ses ondes, certains qu'il se perdrait un
jour dans le sable aride, et qu'on pourrait fouler à pied sec le sol
sillonné par ses ravages.
Compterait-il sur les secours de ses nouveaux sujets? il les a privés de
tout ce qu'ils chérissaient et respectaient; il a troublé la cendre de
leurs pères et fait couler le sang de leurs fils.
Tous se coaliseraient contre lui. La paix, l'indépendance, la justice,
seraient les mots du ralliement général; et par cela même qu'ils
auraient été longtemps proscrits, ces mots auraient acquis une puissance
presque magique. Les hommes, pour avoir été les jouets de la folie,
auraient conçu l'enthousiasme du bon sens. Un cri de délivrance, un cri
d'union, retentirait d'un bout du globe à l'autre. La pudeur publique se
communiquerait aux plus indécis; elle entraînerait les plus timides. Nul
n'oserait demeurer neutre, de peur d'être traître envers soi-même.
Le conquérant verrait alors qu'il a trop présumé de la dégradation du
monde. Il apprendrait que les calculs fondés sur l'immoralité et sur la
bassesse, ces calculs dont il se vantait naguère comme d'une découverte
sublime, sont aussi incertains qu'ils sont étroits, aussi trompeurs
qu'ils sont ignobles. Il riait de la niaiserie de la vertu, de cette
confiance en un désintéressement qui lui paraissait une chimère, de cet
appel à une exaltation dont il ne pouvait concevoir les motifs ni la
durée, et qu'il était tenté de prendre pour l'accès passager d'une
maladie soudaine. Maintenant il découvre que l'égoïsme a aussi sa
niaiserie; qu'il n'est pas moins ignorant sur ce qui est bon que
l'honnêteté sur ce qui est mauvais; et que, pour connaître les hommes,
il ne suffit pas de les mépriser. L'espèce humaine lui devient une
énigme. On parle autour de lui de générosité, de sacrifices, de
dévoûment. Cette langue étrangère étonne ses oreilles; il ne sait pas
négocier dans cet idiome. Il demeure immobile, consterné de sa méprise,
exemple mémorable du machiavélisme dupe de sa propre corruption.
Mais que ferait cependant le peuple qu'un tel maître aurait conduit à ce
terme? Qui pourrait s'empêcher de plaindre ce peuple, s'il était
naturellement doux, éclairé, sociable, susceptible de tous les
sentiments délicats, de tous les courages héroïques, et qu'une fatalité
déchaînée sur lui l'eût rejeté de la sorte loin des sentiers de la
civilisation et de la morale? Qu'il sentirait profondément sa propre
misère! Ses confidences intimes, ses entretiens, ses lettres, tous les
épanchements qu'il croirait dérober à la surveillance, ne seraient qu'un
cri de douleur.
Il interrogerait tour à tour et son chef et sa conscience.
Sa conscience lui répondrait qu'il ne suffit pas de se dire contraint
pour être excusable, que ce n'est pas assez de séparer ses opinions de
ses actes, de désavouer sa propre conduite, et de murmurer le blâme, en
coopérant aux attentats.
Son chef accuserait probablement les chances de la guerre, la fortune
inconstante, la destinée capricieuse. Beau résultat, vraiment, de tant
d'angoisses, de tant de souffrances, et de vingt générations balayées
par un vent funeste, et précipitées dans la tombe!