De l'Uniformité.
Il est assez remarquable que l'uniformité n'ait jamais rencontré plus de
faveur que dans une révolution faite au nom des droits et de la liberté
des hommes. L'esprit systématique s'est d'abord extasié sur la symétrie.
L'amour du pouvoir a bientôt découvert quel avantage immense cette
symétrie lui procurait. Tandis que le patriotisme n'existe que par un
vif attachement aux intérêts, aux moeurs, aux coutumes de localité, nos
soi-disant patriotes ont déclaré la guerre à toutes ces choses. Ils ont
tari cette source naturelle du patriotisme, et l'ont voulu remplacer par
une passion factice envers un être abstrait, une idée générale,
dépouillée de tout ce qui frappe l'imagination et de tout ce qui parle à
la mémoire. Pour bâtir l'édifice, ils commençaient par broyer et réduire
en poudre les matériaux qu'ils devaient employer. Peu s'en est fallu
qu'ils ne désignassent par des chiffres les cités et les provinces,
comme ils désignaient par des chiffres les légions et les corps d'armée,
tant ils semblaient craindre qu'une idée morale ne pût se rattacher à ce
qu'ils instituaient!
Le despotisme, qui a remplacé la démagogie, et qui s'est constitué
légataire du fruit de tous ses travaux, a persisté très-habilement dans
la route tracée. Les deux extrêmes se sont trouvés d'accord sur ce
point, parce qu'au fond, dans les deux extrêmes, il y avait volonté de
tyrannie. Les intérêts et les souvenirs qui naissent des habitudes
locales contiennent un germe de résistance que l'autorité ne souffre
qu'à regret, et qu'elle s'empresse de déraciner. Elle a meilleur marché
des individus; elle roule sur eux sans efforts son poids énorme comme
sur du sable.
Aujourd'hui l'admiration pour l'uniformité, admiration réelle dans
quelques esprits bornés, affectée par beaucoup d'esprits serviles, est
reçue comme un dogme religieux par une foule d'échos assidus de toute
opinion favorisée.
Appliqué à toutes les parties d'un empire, ce principe doit l'être à
tous les pays que cet empire peut conquérir. Il est donc actuellement la
suite immédiate et inséparable de l'esprit de conquête.
_Mais chaque génération_, dit l'un des étrangers qui a le mieux prévu
nos erreurs dès l'origine, _chaque génération hérite de ses dieux un
trésor de richesses morales, trésor invisible et précieux qu'elle lègue
à ses descendants_[8]. La perte de ce trésor est pour un peuple un mal
incalculable. En l'en dépouillant, vous lui ôtez tout sentiment de sa
valeur et de sa dignité propre. Lors même que ce que vous y substituez
vaudrait mieux, comme ce dont vous le privez lui était respectable, et
que vous lui imposez votre amélioration par la force, le résultat de
votre opération est simplement de lui faire commettre un acte de lâcheté
qui l'avilit et le démoralise.
La bonté des lois est, osons le dire, une chose beaucoup moins
importante que l'esprit avec lequel une nation se soumet à ces lois et
leur obéit. Si elle les chérit, si elle les observe parce qu'elles lui
paraissent émanées d'une source sainte, le don des générations dont elle
révère les mânes, elles se rattachent intimement à sa moralité, elles
ennoblissent son caractère; et lors même qu'elles sont fautives, elles
produisent plus de vertus, et par là plus de bonheur, que des lois
meilleures qui ne seraient appuyées que sur l'ordre de l'autorité.
J'ai pour le passé, je l'avoue, beaucoup de vénération; et chaque jour,
à mesure que l'expérience m'instruit ou que la réflexion m'éclaire,
cette vénération augmente. Je le dirai, au grand scandale de nos
modernes réformateurs, qu'ils s'intitulent Lycurgues ou Charlemagnes: si
je voyais un peuple auquel on aurait offert les institutions les plus
parfaites, métaphysiquement parlant, et qui les refuserait pour rester
fidèle à celles de ses pères, j'estimerais ce peuple, et je le croirais
plus heureux par son sentiment et par son âme sous ses institutions
défectueuses, qu'il ne pourrait l'être par tous les perfectionnements
proposés.
Cette doctrine, je le conçois, n'est pas de nature à prendre faveur. On
aime à faire des lois, on les croit excellentes; on s'enorgueillit de
leur mérite. Le passé se fait tout seul; personne n'en peut réclamer la
gloire[9].
Indépendamment de ces considérations, et en séparant le bonheur d'avec
la morale, remarquez que l'homme se plie aux institutions qu'il trouve
établies, comme à des règles de la nature physique. Il arrange, d'après
les défauts mêmes de ces institutions, ses intérêts, ses spéculations,
tout son plan de vie. Ces défauts s'adoucissent, parce que toutes les
fois qu'une institution dure longtemps, il y a transaction entre elle et
les intérêts de l'homme. Ses relations, ses espérances se groupent
autour de ce qui existe. Changer tout cela, même pour le mieux, c'est
lui faire mal.
Rien de plus absurde que de violenter les habitudes, sous prétexte de
servir les intérêts. Le premier des intérêts c'est d'être heureux, et
les habitudes forment une partie essentielle du bonheur.
Il est évident que des peuples placés dans des situations, élevés dans
des coutumes, habitant des lieux dissemblables, ne peuvent être ramenés
à des formes, à des usages, à des pratiques, à des lois absolument
pareilles, sans une contrainte qui leur coûte beaucoup plus qu'elle ne
leur vaut. La série d'idées dont leur être moral s'est formé
graduellement, et dès leur naissance, ne peut être modifiée par un
arrangement purement nominal, purement extérieur, indépendant de leur
volonté.
Même dans les États constitués depuis longtemps, et dont l'amalgame a
perdu l'odieux de la violence et de la conquête, on voit le patriotisme
qui naît des variétés locales, seul genre de patriotisme véritable,
renaître comme de ses cendres dès que la main du pouvoir allège un
instant son action. Les magistrats des plus petites communes se
complaisent à les embellir. Ils en entretiennent avec soin les monuments
antiques. Il y a presque dans chaque village un érudit qui aime à
raconter ses rustiques annales, et qu'on écoute avec respect. Les
habitants trouvent du plaisir à tout ce qui leur donne l'apparence, même
trompeuse, d'être constitués en corps de nation, et réunis par des liens
particuliers. On sent que, s'ils n'étaient arrêtés dans le développement
de cette inclination innocente et bienfaisante, il se formerait bientôt
en eux une sorte d'honneur communal, pour ainsi dire, d'honneur de
ville, d'honneur de province, qui serait à la fois une jouissance et une
vertu. Mais la jalousie de l'autorité les surveille, s'alarme, et brise
le germe prêt à éclore.
L'attachement aux coutumes locales tient à tous les sentiments
désintéressés, nobles et pieux. Quelle politique déplorable que celle
qui en fait de la rébellion! Qu'arrive-t-il? que dans tous les États où
l'on détruit ainsi toute vie partielle, un petit État se forme au
centre: dans la capitale s'agglomèrent tous les intérêts; là vont
s'agiter toutes les ambitions; le reste est immobile. Les individus,
perdus dans un isolement contre nature, étrangers au lieu de leur
naissance, sans contact avec le passé, ne vivant que dans un présent
rapide, et jetés comme des atomes sur une plaine immense et nivelée, se
détachent d'une patrie qu'ils n'aperçoivent nulle part, et dont
l'ensemble leur devient indifférent, parce que leur affection ne peut se
reposer sur aucune de ses parties.
La variété c'est de l'organisation; l'uniformité c'est du mécanisme. La
variété c'est la vie; l'uniformité c'est la mort[10].
La conquête a donc de nos jours un désavantage additionnel, et qu'elle
n'avait pas dans l'antiquité. Elle poursuit les vaincus dans l'intérieur
de leur existence; elle les mutile, pour les réduire à une proportion
uniforme. Jadis les conquérants exigeaient que les députés des nations
conquises parussent à genoux en leur présence; aujourd'hui, c'est le
moral de l'homme qu'on veut prosterner.
On parle sans cesse du grand empire, de la nation entière, notions
abstraites qui n'ont aucune réalité. Le grand empire n'est rien, quand
on le conçoit à part des provinces; la nation entière n'est rien, quand
on la sépare des fractions qui la composent. C'est en défendant les
droits des fractions qu'on défend les droits de la nation entière; car
elle se trouve répartie dans chacune de ces fractions. Si on les
dépouille successivement de ce qu'elles ont de plus cher; si chacune,
isolée pour être victime, redevient, par une étrange métamorphose,
portion du grand tout, pour servir de prétexte au sacrifice d'une autre
portion, l'on immole à l'être abstrait les êtres réels; l'on offre au
peuple en masse l'holocauste du peuple en détail.
Il ne faut pas se le déguiser, les grands États ont de grands
désavantages. Les lois partent d'un lieu tellement éloigné de ceux où
elles doivent s'appliquer, que des erreurs graves et fréquentes sont
l'effet inévitable de cet éloignement. Le gouvernement prend l'opinion
de ses alentours, ou tout au plus du lieu de sa résidence, pour celle de
tout l'empire. Une circonstance locale ou momentanée devient le motif
d'une loi générale. Les habitants des provinces les plus reculées sont
tout à coup surpris par des innovations inattendues, des rigueurs non
méritées, des règlements vexatoires, subversifs de toutes les bases de
leurs calculs et de toutes les sauvegardes de leurs intérêts, parce qu'à
deux cents lieues, des hommes qui leur sont entièrement étrangers ont
cru pressentir quelques périls, deviner quelque agitation, ou apercevoir
quelque utilité.
On ne peut s'empêcher de regretter ces temps où la terre était couverte
de peuplades nombreuses et animées, où l'espèce humaine s'agitait et
s'exerçait en tous sens dans une sphère proportionnée à ses forces.
L'autorité n'avait pas besoin d'être dure pour être obéie; la liberté
pouvait être orageuse sans être anarchique; l'éloquence dominait les
esprits et remuait les âmes; la gloire était à la portée du talent, qui,
dans sa lutte contre la médiocrité, n'était pas submergé par les flots
d'une multitude lourde et innombrable; la morale trouvait un appui dans
un public immédiat, spectateur et juge de toutes les actions dans leurs
plus petits détails et leurs nuances les plus délicates.
Ces temps ne sont plus; les regrets sont inutiles. Du moins, puisqu'il
faut renoncer à tous ces biens, on ne saurait trop le répéter aux
maîtres de la terre: qu'ils laissent subsister dans leurs vastes empires
les variétés dont ils sont susceptibles, les variétés réclamées par la
nature, consacrées par l'expérience. Une règle se fausse lorsqu'on
l'applique à des cas trop divers; le joug devient pesant, par cela seul
qu'on le maintient uniforme dans des circonstances trop différentes.
Ajoutons que, dans le système des conquêtes, cette manie d'uniformité
réagit des vaincus sur les vainqueurs. Tous perdent leur caractère
national, leurs couleurs primitives; l'ensemble n'est plus qu'une masse
inerte qui par intervalles se réveille pour souffrir, mais qui
d'ailleurs s'affaisse et s'engourdit sous le despotisme. Car l'excès du
despotisme peut seul prolonger une combinaison qui tend à se dissoudre,
et retenir sous une même domination des États que tout conspire à
séparer. Le prompt établissement du pouvoir sans bornes, dit
Montesquieu, est le remède qui, dans ces cas, peut prévenir la
dissolution; nouveau malheur, ajoute-t-il, après celui de
l'agrandissement.
Encore ce remède, plus fâcheux que le mal, n'est-il point d'une
efficacité durable. L'ordre naturel des choses se venge des outrages
qu'on veut lui faire; et plus la compression a été violente, plus la
réaction se montre terrible.