Point de vue sous lequel une nation conquérante envisagerait aujourd'hui
ses propres succès.
Passons maintenant aux résultats extérieurs du système des conquêtes.
Il est probable que la même disposition des modernes, qui leur fait
préférer la paix à la guerre, donnerait, dans l'origine, de grands
avantages au peuple forcé par son gouvernement à devenir agresseur. Des
nations absorbées dans leurs jouissances seraient lentes à résister;
elles abandonneraient une portion de leurs droits pour conserverie
reste; elles espéreraient sauver leur repos en transigeant de leur
liberté. Par une combinaison fort étrange, plus l'esprit général serait
pacifique, plus l'État qui se mettrait en lutte avec cet esprit
trouverait d'abord des succès faciles.
Mais quelles seraient les conséquences de ces succès, même pour la
nation conquérante? N'ayant aucun accroissement de bonheur réel à en
attendre, en ressentirait-elle au moins quelque satisfaction
d'amour-propre? Réclamerait-elle sa part de gloire?
Bien loin de là. Telle est à présent la répugnance pour les conquêtes,
que chacun éprouverait l'impérieux besoin de s'en disculper. Il y aurait
une protestation universelle, qui n'en serait pas moins énergique pour
être muette. Le gouvernement verrait la masse de ses sujets se tenir à
l'écart, morne spectatrice. On n'entendrait dans tout l'empire qu'un
long monologue du pouvoir. Tout au plus ce monologue serait-il dialogué
de temps en temps, parce que des interlocuteurs serviles répéteraient au
maître les discours qu'il aurait dictés. Mais les gouvernés cesseraient
de prêter l'oreille à de fastidieuses harangues qu'il ne leur serait
jamais permis d'interrompre. Ils détourneraient leurs regards d'un vain
étalage dont ils ne supporteraient que les frais et les périls, et dont
l'intention serait contraire à leur voeu.
L'on s'étonne de ce que les entreprises les plus merveilleuses ne
produisent de nos jours aucune sensation. C'est que le bon sens des
peuples les avertit que ce n'est point pour eux que l'on fait ces
choses. Comme les chefs y trouvent seuls du plaisir, on les charge seuls
de la récompense. L'intérêt aux victoires se concentre dans l'autorité
et ses créatures. Une barrière morale s'élève entre le pouvoir agité et
la foule immobile. Le succès n'est qu'un météore qui ne vivifie rien sur
son passage; à peine lève-t-on la tête pour le contempler un instant;
quelquefois même on s'en afflige, comme d'un encouragement donné au
délire. On verse des larmes sur les victimes, mais on désire les échecs.
Dans les temps belliqueux, l'on admirait par-dessus tout le génie
militaire; dans nos temps pacifiques, ce que l'on implore c'est de la
modération et de la justice. Quand un gouvernement nous prodigue de
grands spectacles et de l'héroïsme, et des créations, et des
destructions sans nombre, on serait tenté de lui répondre:
Le moindre grain de mil serait mieux notre affaire[6];
et les plus éclatants prodiges, et leurs pompeuses célébrations ne sont
que des cérémonies funéraires où l'on forme des danses sur des tombeaux.