Autres inconvénients du système guerrier pour les lumières et la classe
instruite.
Nous n'avons pas encore achevé rémunération qui nous occupe. Les maux
que nous avons décrits, quelque terribles qu'ils nous paraissent, ne
pèseraient pas seuls sur la nation misérable; d'autres s'y joindraient,
moins frappants peut-être à leur origine, mais plus irréparables,
puisqu'ils flétriraient dans leur germe les espérances de l'avenir.
À certains périodes de la vie, les interruptions à l'exercice des
facultés intellectuelles ne se réparent pas. Les habitudes hasardeuses,
insouciantes et grossières de l'état guerrier, la rupture soudaine de
toutes les relations domestiques, une dépendance mécanique quand
l'ennemi n'est pas en présence, une indépendance complète sous le
rapport des moeurs, à l'âge où les passions sont dans leur fermentation
la plus active, ce ne sont pas là des choses indifférentes pour la
morale ou pour les lumières. Condamner, sans une nécessité absolue, à
l'habitation des camps ou des casernes les jeunes rejetons de la classe
éclairée, dans laquelle résident, comme un dépôt précieux,
l'instruction, la délicatesse, la justesse des idées, et cette tradition
de douceur, de noblesse et d'élégance qui seule nous distingue des
barbares, c'est faire à la nation tout entière un mal que ne compensent
ni ses vains succès, ni la terreur qu'elle inspire, terreur qui n'est
pour elle d'aucun avantage.
Vouer au métier de soldat le fils du commerçant, de l'artiste, du
magistrat, le jeune homme qui se consacre aux lettres, aux sciences, à
l'exercice de quelque industrie difficile et compliquée, c'est lui
dérober tout le fruit de son éducation antérieure. Cette éducation même
se ressentira de la perspective d'une interruption inévitable. Si les
rêves brillants de la gloire militaire enivrent l'imagination de la
jeunesse, elle dédaignera des études paisibles, des occupations
sédentaires, un travail d'attention, contraire à ses goûts et à la
mobilité de ses facultés naissantes. Si c'est avec douleur qu'elle se
voit arrachée à ses foyers, si elle calcule combien le sacrifice de
plusieurs années apportera de retard à ses progrès, elle désespérera
d'elle-même; elle ne voudra pas se consumer en efforts dont une main de
fer lui déroberait le fruit; elle se dira que, puisque l'autorité lui
dispute le temps nécessaire à son perfectionnement intellectuel, il est
inutile de lutter contre la force. Ainsi la nation tombera dans une
dégradation morale, et dans une ignorance toujours croissante. Elle
s'abrutira au milieu des victoires, et, sous ses lauriers même, elle
sera poursuivie du sentiment qu'elle suit une fausse route, et qu'elle
manque sa destination[5].
Tous nos raisonnements sans doute ne sont applicables que lorsqu'il
s'agit de guerres inutiles et gratuites. Aucune considération ne peut
entrer en balance avec la nécessité de repousser un agresseur. Alors
toutes les classes doivent accourir, puisque toutes sont également
menacées; mais leur motif n'étant pas un ignoble pillage, elles ne se
corrompent point. Leur zèle s'appuyant sur la conviction, la contrainte
devient superflue. L'interruption qu'éprouvent les occupations sociales,
motivée qu'elle est sur les obligations les plus saintes et les intérêts
les plus chers, n'a pas les mêmes effets que des interruptions
arbitraires. Le peuple en voit le terme; il s'y soumet avec joie, comme
à un moyen de rentrer dans un état de repos; et quand il y rentre, c'est
avec une jeunesse nouvelle, avec des facultés ennoblies, avec le
sentiment d'une force utilement et dignement employée.
Mais autre chose est défendre sa patrie, autre chose attaquer des
peuples qui ont aussi une patrie à défendre. L'esprit de conquête
cherche à confondre ces deux idées. Certains gouvernements, quand ils
envoient leurs légions d'un pôle à l'autre, parlent encore de la défense
de leurs foyers; on dirait qu'ils appellent leurs foyers tous les
endroits où ils ont mis le feu.