D'une race militaire n'agissant que par intérêt.
Les peuples guerriers que nous avons connus jusqu'ici étaient tous
animés par des motifs plus nobles que les profits réels et positifs de
la guerre. La religion se mêlait à l'impulsion belliqueuse des uns;
l'orageuse liberté dont jouissaient les autres leur donnait une activité
surabondante qu'ils avaient besoin d'exercer au dehors. Ils associaient
à l'idée de la victoire celle d'une renommée prolongée bien au delà de
leur existence sur la terre, et combattaient ainsi, non pour
l'assouvissement d'une soif ignoble de jouissances présentes et
matérielles, mais par un espoir en quelque sorte idéal, et qui exaltait
l'imagination, comme tout ce qui se perd dans l'avenir et le vague.
Il est si vrai que, même chez les nations qui nous semblent le plus
exclusivement occupées de pillage et de rapines, l'acquisition des
richesses n'était pas le but principal, que nous voyons les héros
scandinaves faire brûler sur leurs bûchers tous les trésors conquis
durant leur vie, pour forcer les générations qui les remplaçaient à
conquérir, par de nouveaux exploits, de nouveaux trésors. La richesse
leur était donc précieuse, comme témoignage éclatant des victoires
remportées, plutôt que comme signe représentatif et moyen de
jouissances.
Mais si une race purement militaire se formait actuellement, comme son
ardeur ne reposerait sur aucune conviction, sur aucun sentiment, sur
aucune pensée; comme toutes les causes d'exaltation qui jadis
ennoblissaient le carnage même lui seraient étrangères, elle n'aurait
d'aliment ou de mobile que la plus étroite et la plus âpre personnalité;
elle prendrait la férocité de l'esprit guerrier, mais elle conserverait
le calcul commercial. Ces Vandales ressuscités n'auraient point cette
ignorance du luxe, cette simplicité de moeurs, ce dédain de toute action
basse, qui pouvaient caractériser leurs grossiers prédécesseurs; ils
réuniraient à la brutalité de la barbarie les raffinements de la
mollesse, aux excès de la violence les ruses de l'avidité.
Des hommes à qui l'on aurait dit bien formellement qu'ils ne se battent
que pour piller; des hommes dont on aurait réduit toutes les idées
belliqueuses à ce résultat clair et arithmétique, seraient bien
différents des guerriers de l'antiquité.
Quatre cent mille égoïstes bien exercés, bien armés, sauraient que leur
destination est de donner ou de recevoir la mort; ils auraient supputé
qu'il valait mieux se résigner à cette destination que s'y dérober,
parce que la tyrannie qui les y condamne est plus forte qu'eux. Ils
auraient, pour se consoler, tourné leurs regards vers la récompense qui
leur est promise, la dépouille de ceux contre lesquels on les mène. Ils
marcheraient en conséquence avec la résolution de tirer de leurs propres
forces le meilleur parti qu'il leur serait possible. Ils n'auraient ni
pitié pour les vaincus, ni respect pour les faibles, parce que les
vaincus étant, pour leur malheur, propriétaires de quelque chose, ne
paraîtraient à ces vainqueurs qu'un obstacle entre eux et le but
proposé. Le calcul aurait tué dans leur âme toutes les émotions
naturelles, excepté celles qui naissent de la sensualité. Ils seraient
encore émus à la vue d'une femme; ils ne le seraient pas à la vue d'un
vieillard ou d'un enfant. Ce qu'ils auraient de connaissances pratiques
leur servirait à mieux rédiger leurs arrêts de massacres ou de
spoliation. L'habitude des formes légales donnerait à leurs injustices
l'impassibilité de la loi. L'habitude des formes sociales répandrait sur
leurs cruautés un vernis d'insouciance et de légèreté qu'ils croiraient
de l'élégance; ils parcourraient ainsi le monde, tournant les progrès de
la civilisation contre elle-même, tout entiers à leur intérêt, prenant
le meurtre pour moyen, la débauche pour passe-temps, la dérision pour
gaîté, le pillage pour but; séparés par un abîme moral du reste de
l'espèce humaine, et n'étant unis entre eux que comme des animaux
féroces qui se jettent rassemblés sur les troupeaux.
Tels ils seraient dans leurs succès; que seraient-ils dans leurs revers?
Comme ils n'auraient eu qu'un but à atteindre, et non pas une cause à
défendre, le but manqué, aucune conscience ne les soutiendrait; ils ne
se rattacheraient à aucune opinion; ils ne tiendraient l'un à l'autre
que par une nécessité physique, dont chacun même chercherait à
s'affranchir.
Il faut aux hommes, pour qu'ils s'associent réciproquement à leurs
destinées, autre chose que l'intérêt: il leur faut une opinion; il leur
faut de la morale. L'intérêt tend à les isoler, parce qu'il offre à
chacun la chance d'être seul plus heureux ou plus habile.
L'égoïsme, qui, dans la prospérité, aurait rendu ces conquérants de la
terre impitoyables pour leurs ennemis, les rendrait, dans l'adversité,
indifférents, infidèles à leurs frères d'armes. Cet esprit pénétrerait
dans tous les rangs, depuis le plus élevé jusqu'au plus obscur; chacun
verrait dans son camarade à l'agonie un dédommagement au pillage devenu
impossible contre l'étranger; le malade dépouillerait le mourant; le
fuyard dépouillerait le malade. L'infirme et le blessé paraîtraient à
l'officier chargé de leur sort un poids importun dont il se
débarrasserait à tout prix; et quand le général aurait précipité son
armée dans quelque situation sans remède, il ne se croirait tenu à rien
envers les infortunés qu'il aurait conduits dans le gouffre; il ne
resterait point avec eux pour les sauver. La désertion lui semblerait un
mode tout simple d'échapper aux revers ou de réparer les fautes.
Qu'importe qu'il les ait guidés, qu'ils se soient reposés sur sa parole,
qu'ils lui aient confié leur vie, qu'ils l'aient défendu, jusqu'au
dernier moment, de leurs mains mourantes? Instruments inutiles, ne
faut-il pas qu'ils soient brisés?
Sans doute, ces conséquences de l'esprit militaire fondé sur des motifs
purement intéressés ne pourraient se manifester dans leur terrible
étendue chez aucun peuple moderne, à moins que le système conquérant ne
se prolongeât durant plusieurs générations. Grâce au ciel, les Français,
malgré tous les efforts de leur chef, sont restés et resteront toujours
loin du terme vers lequel il les entraîne. Les vertus paisibles, que
notre civilisation nourrit et développe, luttent encore victorieusement
contre la corruption et les vices que la fureur des conquêtes appelle,
et qui lui sont nécessaires. Nos armées donnent des preuves d'humanité
comme de bravoure, et se concilient souvent l'affection des peuples,
qu'aujourd'hui, par la faute d'un seul homme, elles sont réduites à
repousser, tandis qu'autrefois elles étaient forcées à les vaincre; mais
c'est l'esprit national, c'est l'esprit du siècle qui résiste au
gouvernement. Si ce gouvernement subsiste, les vertus qui survivront aux
efforts de l'autorité seront une sorte d'indiscipline. L'intérêt étant
le mot d'ordre, tout sentiment désintéressé tiendra de
l'insubordination; et plus ce régime terrible se prolongera, plus ces
vertus s'affaibliront et deviendront rares.