PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION

Cet ouvrage a été écrit en Allemagne au mois de novembre 1813, et publié

au mois de janvier; il a été réimprimé en Angleterre au commencement de

mars. L'édition actuelle n'a subi que peu de changements: non que je

n'aie senti qu'il y avait beaucoup à perfectionner; mais un ouvrage de

circonstance doit, le plus qu'il est possible, demeurer tel qu'il a paru

dans la circonstance.

Il n'y aura d'ailleurs, je le crois, aucun lecteur qui ne sente que, si

j'avais composé cet ouvrage en France, ou dans le moment actuel, je me

serais exprimé différemment sur plus d'un objet. À l'horreur que

m'inspirait le gouvernement de Buonaparte, se joignait, j'en conviens,

une certaine impatience contre la nation qui portait son joug. Je savais

mieux qu'un autre combien ce joug était odieux à cette nation; je

souffrais de lui voir profaner le courage, et verser son sang pour se

maintenir dans la servitude; je souffrais plus encore de ce que les

hommages qu'elle prodiguait à son tyran paraissaient aux étrangers une

preuve qu'elle méritait son sort; je m'irritais de ce qu'elle agissait

de la sorte, en opposition non-seulement avec son intérêt, mais avec sa

nature et avec cette délicatesse et ce sentiment exquis d'honneur et de

convenance qui la distinguent si éminemment; je trouvais qu'elle se

calomniait elle-même, et il était inutile de la justifier. Quand nous

l'essayions, tristes réfugiés sur la terre étrangère, un article du

_Moniteur_ venait foudroyer nos impuissantes explications: il faut avoir

éprouvé cette souffrance pour la concevoir, et alors on pardonnera

facilement quelques expressions d'amertume échappées à une douleur qui

était d'autant plus vive qu'on était plus jaloux de l'honneur du nom

français.

Paris, ce 22 avril 1814.

DE L'ESPRIT DE CONQUÊTE ET DE L'USURPATION, DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA

CIVILISATION EUROPÉENNE.

Je me propose d'examiner deux fléaux dans leurs rapports avec l'état

présent de l'espèce humaine et la civilisation actuelle: l'un est

l'esprit de conquête; l'autre l'usurpation.

Il y a des choses qui sont possibles à telle époque, et qui ne le sont

plus à telle autre. Cette vérité semble triviale: elle est néanmoins

souvent méconnue; elle ne l'est jamais sans danger.

Lorsque les hommes qui disposent des destinées de la terre se trompent

sur ce qui est possible, c'est un grand mal. L'expérience, alors, loin

de les servir, leur nuit et les égare. Ils lisent l'histoire, ils voient

ce que l'on a fait précédemment, ils n'examinent point si cela peut se

faire encore; ils prennent en main des leviers brisés; leur obstination,

ou, si l'on veut, leur génie, procure à leurs efforts un succès

éphémère; mais comme ils sont en lutte avec les dispositions, les

intérêts, toute l'existence morale de leurs contemporains, ces forces de

résistance réagissent contre eux; et au bout d'un certain temps, bien

long pour leurs victimes, très-court quand on le considère

historiquement, il ne reste de leurs entreprises que les crimes qu'ils

ont commis et les souffrances qu'ils ont causées.

La durée de toute puissance dépend de la proportion qui existe entre son

esprit et son époque. Chaque siècle attend, en quelque sorte, un homme

qui lui serve de représentant. Quand ce représentant se montre ou paraît

se montrer, toutes les forces du moment se groupent autour de lui; s'il

représente fidèlement l'esprit général, le succès est infaillible; s'il

dévie, le succès devient douteux; et s'il persiste dans une fausse

route, l'assentiment qui constituait son pouvoir l'abandonne, et le

pouvoir s'écroule.

Malheur donc à ceux qui, se croyant invincibles, jettent le gant à

l'espèce humaine, et prétendent opérer par elle, car ils n'ont pas

d'autre instrument, des bouleversements qu'elle désapprouve et des

miracles qu'elle ne veut pas!

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 33 / 76 题