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A
TRAVERS CHANTS
LIBRAIRIE DE MICHEL LÃVY FRÃRES
DU MÃME AUTEUR:
LES
SOIRÃES DE L'ORCHESTRE
2e édition.--Un volume grand in-18
LES
GROTESQUES DE LA MUSIQUE
Un volume grand in-18.
PARIS.--IMP. SIMON RAÃON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
A
TRAVERS CHANTS
ÃTUDES MUSICALES, ADORATIONS
BOUTADES ET CRITIQUES
PAR
HECTOR BERLIOZ
Love's labour's lost. (SHAKSPEARE.)
Hostis habet muros... (VIRGILE.)
[Illustration: colophon]
PARIS
MICHEL LÃVY FRÃRES, LIBRAIRES ÃDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE
NOUVELLE
1862
Tous droits réservés
A
M. ERNEST LEGOUVÃ
DE L'ACADÃMIE FRANÃAISE
A
TRAVERS CHANTS
MUSIQUE[1]
MUSIQUE, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes
intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la
musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, _faite
pour tout le monde_. Quelles que soient en effet ses conditions
d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou
composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur
impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni
comprendre sa puissance, ceux-là _n'étaient pas faits pour elle_, et que
par conséquent _elle n'était point faite pour eux_.
La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la
part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration
naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent que par de longues
études et de profondes méditations. La réunion du savoir et de
l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien
ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom
d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans
étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre
positivement pour les poëtes, nous paraît également difficile à trancher
pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la
science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin
Rouget de l'Isle et son immortelle _Marseillaise_; mais ces rares
éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que
les autres, non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu
égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en
définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: ILS NE SAVENT
PAS.
On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et
froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les
observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti
possible de leurs facultés incomplètes, parviennent à écrire des choses
qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la
musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au
cÅur ni à l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin
des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances
du cÅur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on
puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies Ã
un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables Åuvres musicales
de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore,
selon nous, être rayés du nombre des musiciens: ILS NE SENTENT PAS.
Ce que nous appelons _musique_ est un art nouveau, en ce sens qu'il ne
ressemble que fort peu, très-probablement, à ce que les anciens peuples
civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de
suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin
de signifier simplement, comme aujourd'hui, l'art des sons, il
s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence,
et même à la collection de toutes les sciences. En supposant
l'étymologie du mot _musique_ dans celui de _muse_, le vaste sens que
lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et
devait exprimer, en effet, _ce à quoi président les Muses_. De là les
erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de
commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une
expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous
disons: _l'art_, en parlant de la réunion des travaux de l'intelligence,
soit seule, soit aidée par certains organes, et des exercices du corps
que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui dans deux mille ans
trouvera dans nos livres cette phrase devenue le titre banal de bien des
divagations: «De l'état de l'art en Europe au dix-neuvième siècle» devra
l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie, de l'éloquence, de la
musique, de la peinture, de la gravure, de la statuaire, de
l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et de la danse
en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception près des
sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot _art_
correspond fort bien au mot _musique_ des anciens.
Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons
que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec
une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les
idées boursouflées ou tout à fait absurdes de certains philosophes,
quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient Ã
lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les mÅurs
telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en
déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes
qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en
admettant que la musique des Grecs ait réellement produit sur quelques
individus des impressions extraordinaires, qui n'étaient dues ni aux
idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la
pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement Ã
elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez
eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des
sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les
tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin
splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes
d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par
l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui
des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté,
d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action
énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation
d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée,
on conçoit très-bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de
la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité
portée à un état presque maladif.
Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemark, Erric,
que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs
domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux
devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique;
autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct
paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie.
Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins
sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne
serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne
sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que
certaines affections de l'âme, très-actives chez quelques individus, le
sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en
quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les
classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se
livrent, soit pour toute autre raison, en sont à peu près dépourvues?
et n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est
incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en
définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit.
Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles
opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur
accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art
moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne
connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne,
déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec
lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une
intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant
seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur
du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au
moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens.
Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'audition des chefs-d'Åuvre de
nos grands maîtres, des auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer
et rire à la fois, et manifester tous les symptômes du délire et de la
fièvre! Un jeune musicien provençal, sous l'empire des sentiments
passionnés qu'avait fait naître en lui la _Vestale_ du Spontini, ne put
supporter l'idée de rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du
ciel de poésie qui venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses
amis de son dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'Åuvre,
objet de son admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait
atteint le maximum de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la
terre, un soir, à la porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle.
La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois,
au Conservatoire, la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, fut saisie
de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt
fois nous avons vu, en pareil cas, des hommes graves obligés de sortir
pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions.
Quant à celles que l'auteur de cette étude doit personnellement à la
musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte
à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que
cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions
reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages
qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: A l'audition de
certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord
doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour
rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître
l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de
la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange
dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les
larmes qui, d'ordinaire, annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent
souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce
cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement
de tous les membres, un _engourdissement total des pieds et des mains_,
une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y
vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense
bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares,
et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du
_mauvais effet musical_, produisant le contraire de l'admiration et du
plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont
le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté
d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation
s'empare de moi, on pourrait, Ã me voir, croire que je viens de recevoir
un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait,
pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort
d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement,
quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et
la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la
vomis par tous les pores.
Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments, permet
rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est
arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière,
c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au
dépourvu.
La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des
anciens. A présent, quels sont les modes d'action de notre art musical?
Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort
nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir
encore quelques autres. Ce sont:
LA MÃLODIE.
Effet musical produit par différents sons entendus _successivement_, et
formulés en phrases plus ou moins symétriques. L'art d'enchaîner d'une
façon agréable ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens
expressif, ne s'apprend point, c'est un don de la nature, que
l'observation des mélodies préexistantes et le caractère propre des
individus et des peuples modifient de mille manières.
L'HARMONIE.
Effet musical produit par différents sons entendus _simultanément_. Les
dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand
harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les
_accords_ (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de
les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès.
LE RHYTHME.
Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend pas au musicien
à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les
lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les
parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée.
L'EXPRESSION.
Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère
avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut
exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on
voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son
douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même
avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète
fausseté.
LES MODULATIONS.
On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton
ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup
pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la
tonalité, et à modifier à propos sa constitution. En général les chants
populaires modulent peu.
L'INSTRUMENTATION.
Consiste à faire exécuter, à chaque instrument ce qui convient le mieux
à sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre
l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns
par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son
particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux
instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est
exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante,
splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant
la fin du siècle dernier. Nous croyons également, comme pour le rhythme,
la mélodie et l'expression, que l'étude des modèles peut mettre le
musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y réussit
point sans des dispositions spéciales.
LE POINT DE DÃPART DES SONS.
En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en
éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des
autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas
encore été suffisamment observées.
LE DEGRÃ D'INTENSITÃ DES SONS.
Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou
modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir fort
belles en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La
proposition inverse amène des résultats encore plus frappants: en
violentant une idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux.
LA MULTIPLICITÃ DES SONS.
Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les
instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large
surface, la masse d'air mise en vibration devient énorme, et ses
ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement
dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de
chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la
force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution
d'un thème simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira
qu'un effet médiocre; tandis que ce même thème repris, sans beaucoup
d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une
incroyable majesté.
Des diverses parties constitutives de la musique que nous venons de
signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens.
La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un
savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'était, il y a
quarante ans, posé l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les
motifs de ses adversaires:
«_L'harmonie n'était pas connue des anciens_, disent-ils, _différents
passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi_. Ils
n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie
est une invention qui ne remonte pas au delà du huitième siècle. La
gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que
les nôtres, inventées par l'Italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables
à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique
grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des
accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement
harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.»
On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen âge
ce prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs.
Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et
l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle de
la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps auparavant.
Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des inventions de
Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes, car lui-même
dans ses écrits en cite plusieurs comme choses universellement admises
avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au plaint-chant notre
harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus naturellement aux formes
mélodiques modernes, le fait du chant ecclésiastique exécuté en
contre-point à plusieurs parties, et de plus accompagné par les accords
de l'orgue dans toutes les églises, y répond suffisamment. Voyons Ã
présent sur quoi était basée l'opinion de M. Lesueur.
«_L'harmonie était connue des anciens_, disait-il, _les Åuvres de leurs
poëtes, philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une
façon péremptoire._ Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes,
ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de
la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, Ã plusieurs
voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette
vérité. Des duos, trios et chÅurs, de Sapho, Olympe, Terpandre,
Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront
publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les
accords les plus doux sont seuls employés, et dont le style est
absolument le même que celui de certains fragments de musique
religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de
tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des
plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des
hymnes barbares que les Druides hurlaient autour de la statue d'Odin, en
lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque.
Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont
grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système
que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait
manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer
la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et
l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de
la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias,
Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples merveilleux
que le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le
marbre des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple,
dont les Åuvres monumentales servent de modèles aux poëtes, statuaires,
architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique
incomplète et grossière comme celle des barbares?... Quoi! ces milliers
de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les temples,
ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: _Lyra_,
_Psalterium_, _Trigonium_, _Sambuca_, _Cithara_, _Pectis_, _Maga_,
_Barbiton_, _Testudo_, _Epigonium_, _Simmicium_, _Ãpandoron_, _etc._,
pour les instruments à cordes; _Tuba_, _Fistula_, _Tibia_, _Cornu_,
_Lituus_, _etc._, pour les instruments à vent; _Tympanum_, _Cymbalum_,
_Crepitaculum_, _Tintinnabulum_, _Crotalum_, _etc._, pour les
instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de
froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait
marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de
force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le
caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire Ã
l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne
mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.»
Tels étaient les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits
cités en preuves, on ne peut rien leur opposer; si l'illustre maître
avait publié son grand ouvrage sur la musique antique, avec les
fragments dont nous avons parlé plus haut; s'il avait indiqué les
sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; si les
incrédules avaient pu se convaincre par leurs propres yeux, que ces
_harmonies_ attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par
eux; alors sans doute M. Lesueur eût gagné la cause au plaidoyer de
laquelle il a travaillé si longtemps avec une persévérance et une
conviction inébranlables. Malheureusement il ne l'a pas fait, et comme
le doute est encore très-permis sur cette question, nous allons discuter
les preuves de raisonnement avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité
et l'attention que nous avons apportées dans l'examen des idées de ses
antagonistes. Nous lui répondrons donc:
Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi
sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est
plusieurs, au contraire, qui leur paraissent empreints d'un rare
caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel
ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de
rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants
populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de _note
sensible_, et par conséquent écrits dans le système tonal du
plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une
échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4e et le 7e
degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et
de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer
barbares des formes contraires à nos habitudes, ce n'est pas prouver
qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en
venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans
aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa
musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le
contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des
autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de
rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait
à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être
nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des
conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité
désespérante.
L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher
ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi
dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force
réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable?
Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils
voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez
des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas
d'en employer d'autre.
A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique
antique, elle paraît plus que probable. Soit en effet que les anciens
aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en
faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous
ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec
assez d'évidence cette conclusion:
Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas
la nôtre; c'est-à -dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de
la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle
n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.
Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout
ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici se borne à des
puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que nous
attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et opposées
sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous devons
regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit grotesque,
analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux[2].
ÃTUDE CRITIQUE
DES
SYMPHONIES DE BEETHOVEN
Il y a trente-six ou trente-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels
de l'Opéra, l'essai des Åuvres de Beethoven, alors parfaitement
inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle
réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la
plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de
modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une
expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M.
Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui
régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de
faire, dans ces mêmes symphonies dont il a organisé et dirigé avec tant
de soin, plus tard, l'exécution au Conservatoire, des coupures
monstrueuses, comme on s'en permettrait tout au plus dans un ballet de
Gallemberg ou un opéra de Gaveaux. Sans ces _corrections_, Beethoven
n'eût pas été admis à l'honneur de figurer, entre un solo de basson et
un concerto de flûte, sur le programme des concerts spirituels. A la
première audition des passages désignés au crayon rouge, Kreutzer
s'était enfui en se bouchant les oreilles, et il eut besoin de tout son
courage pour se décider, aux autres répétitions, à écouter _ce qui
restait_ de la symphonie en _ré_. N'oublions pas que l'opinion de M.
Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt dix-neuf centièmes
des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les efforts réitérés
de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion contraire, le plus
grand compositeur des temps modernes nous serait peut-être encore
aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des fragments de
Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance; nous en pouvons
juger, puisque sans lui, très-probablement, la société du Conservatoire
n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre d'hommes intelligents
et au public qu'il faut faire honneur de cette belle institution. Le
public, en effet, le public véritable, celui _qui n'appartient à aucune
coterie_, ne juge que par sentiment et non point d'après les idées
étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites sur l'art; ce
public-là , qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui arrive
maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de prime
abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne
demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si
certaines harmonies étaient admises par les _magisters_, ni s'il _était
permis_ d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il
s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations,
ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une
instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon
toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses
applaudissements? Notre public français n'éprouve qu'à de rares
intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical;
mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa
reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès
sa première apparition, le célèbre allegretto en _la_ mineur de la
septième symphonie qu'on avait intercalé dans la deuxième _pour faire
passer le reste_, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire des
concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris,
et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier
morceau et le _scherzo_ de la symphonie en _ré_ qu'on avait peu goûtés Ã
la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès lors
à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit,
sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs,
et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux
clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit
et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la
magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui à peu près sans rivale
dans le monde.
Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en
commençant par la première que le Conservatoire exécute si rarement.
I
SYMPHONIE EN UT MAJEUR
Cette Åuvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété
harmonique et son instrumentation, se distingue tout à fait des autres
compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en l'écrivant,
est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart, qu'il a
agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans la
première et la seconde partie, pourtant, on voit poindre de temps en
temps quelques rhythmes dont l'auteur de _Don Juan_ a fait usage, il est
vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le
premier allegro a pour thème une phrase de six mesures, qui, sans avoir
rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art
avec lequel elle est traitée. Une mélodie épisodique lui succède, d'un
style peu distingué; et, au moyen d'une demi-cadence répétée trois ou
quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en
imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là ,
qu'il avait été employé souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras
français.
L'andante contient un accompagnement de timbales _piano_ qui paraît
aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître
cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits
plus tard, à l'aide de cet instrument peu ou mal employé en général par
ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thème en est
gracieux et se prête bien aux développements fugués, au moyen desquels
l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant.
Le scherzo est le premier né de cette famille de charmants badinages
(scherzi) dont Beethoven a inventé la forme, déterminé le mouvement, et
qu'il a substitués presque dans toutes ses Åuvres instrumentales au
menuet de Mozart et de Haydn dont le mouvement est moins rapide du
double et le caractère tout différent. Celui-ci est d'une fraîcheur,
d'une agilité et d'une grâce exquises. C'est la seule véritable
nouveauté de cette symphonie, où l'idée poétique, si grande et si riche
dans la plupart des Åuvres qui ont suivi celle-ci, manque tout à fait.
C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu
accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final,
par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas lÃ
Beethoven. Nous allons le trouver.
II
SYMPHONIE EN RÃ
Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction
(_largo_) est un chef-d'Åuvre. Les effets les plus beaux s'y succèdent
sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant est d'une
solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le respect et
prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi,
l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable
_adagio_ est lié un _allegro con brio_ d'une verve entraînante. Le
_grupetto_, qu'on rencontre dans la première mesure du thème proposé au
début par les altos et les violoncelles à l'unisson, est repris
isolément ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo,
soit des imitations entre les instruments à vent et les instruments Ã
cordes, qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au
milieu se trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les
clarinettes, les cors et les bassons, et terminée en tutti par le reste
de l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux
choix des accords qui l'accompagnent. L'_andante_ n'est point traité de
la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas
d'un thème travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur
et candide, exposé d'abord simplement par le _quatuor_, puis brodé avec
une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne
s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif
de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur innocent
à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le _scherzo_
est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que l'_andante_
a été complétement heureux et calme; car tout est riant dans cette
symphonie, les élans guerriers du premier _allegro_ sont eux-mêmes tout
à fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur juvénile
d'un noble cÅur dans lequel se sont conservées intactes les plus belles
illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire immortelle, Ã
l'amour, au dévouement... Aussi, quel abandon dans sa gaieté! comme il
est spirituel! quelles saillies? A entendre ces divers instruments qui
se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux n'exécute en
entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille nuances
diverses en passant de l'un à l'autre, ou croirait assister aux jeux
féeriques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même nature;
c'est un second _scherzo_ à deux temps, dont le badinage a peut-être
encore quelque chose de plus fin et de plus piquant.
III
SYMPHONIE HÃROIQUE
On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par
le compositeur. Elle est intitulée: _Symphonie héroïque pour fêter le
souvenir d'un grand homme_. Ou voit qu'il ne s'agit point ici de
batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de gens, trompés
par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais bien de pensers
graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de cérémonies imposantes
par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de l'_oraison funèbre_
d'un héros. Je connais peu d'exemples en musique d'un style où la
douleur ait su conserver constamment des formes aussi pures et une telle
noblesse d'expressions.
Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près
égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus
dramatique que cet _allegro_? Le thème énergique qui en forme le fond ne
se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage,
l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée
mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de
quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la
fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux
temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure Ã
trois temps. Quand à ce rhythme heurté viennent se joindre encore
certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le
milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le _fa_
naturel aigu contre le _mi_ naturel, quinte de l'accord de _la_ mineur,
on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur
indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage. Seulement
on peut se dire: Pourquoi ce désespoir? pourquoi cette rage? On n'en
découvre pas le motif. L'orchestre se calme subitement à la mesure
suivante; on dirait que, brisé par l'emportement auquel il vient de se
livrer, les forces lui manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases
plus douces, où nous retrouvons tout ce que le souvenir peut faire
naître dans l'âme de douloureux attendrissements. Il est impossible de
décrire, ou seulement d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et
harmoniques sous lesquels Beethoven reproduit son thème; nous nous
bornerons à en indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de
texte à bien des discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la
partition, pensant que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli
après un plus ample informé: les premiers et les seconds violons seuls
tiennent en trémolo la seconde majeure _si b_, _la b_, fragment de
l'accord de septième sur la dominante de _mi bémol_, quand un cor, qui a
l'air de se tromper et de partir quatre mesures trop tôt, vient
témérairement faire entendre le commencement du thème principal qui
roule exclusivement sur les notes, _mi_, _sol_, _mi_, _si_. On conçoit
quel étrange effet cette mélodie formée des trois notes de l'accord de
tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de l'accord de
dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse beaucoup le
froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point de se
révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux _tutti_ vient
couper la parole au cor, et, se terminant _piano_ sur l'accord de la
tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thème tout
entier sous l'harmonie qui lui convient. A considérer les choses d'un
peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce
caprice musical[3]. L'auteur, dit-on, y tenait beaucoup cependant; on
raconte même qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries,
qui y assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt,
le cor s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de
Beethoven furieux une semonce des plus vives.
Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la
partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la
traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas:
Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ
Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci.
Post bellator equus, positis insignibus, Ãthon
It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora.
La fin surtout émeut profondément. Le thème de la marche reparaît, mais
par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois
coups _pizzicato_ de contre-basse; et quand ces lambeaux de la lugubre
mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la
tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des
guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un
point d'orgue _pianissimo_.
Le troisième morceau est intitulé _scherzo_, suivant l'usage. Le mot
italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier coup
d'Åil, comment un pareil genre de musique peut figurer dans cette
composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En effet,
c'est bien là le rhythme, le mouvement du _scherzo_; ce sont bien des
jeux, mais de véritables jeux funèbres, à chaque instant assombris par
des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de
l'_Iliade_ célébraient autour des tombeaux de leurs chefs.
Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre,
Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse
profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le finale
n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage
d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre
tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents.
C'est un _si bémol_ frappé par les violons, et repris à l'instant par
les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit
répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec
une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si
grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les
distingue à celle qui sépare le _bleu_ du _violet_. De telles finesses
de tons étaient tout à fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que
nous les devons.
Ce finale si varié est pourtant fait entièrement avec un thème fugué
fort simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux
détails, deux autres thèmes dont l'un est de la plus grande beauté. On
ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour
ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est
beaucoup plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le
thème primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en
tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un
mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la
tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets
donnés à sa mémoire, le poëte quitte l'élégie pour entonner avec
transport l'hymne de la gloire. Quoique un peu laconique, cette
péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument
musical. Beethoven a écrit des choses plus, saisissantes peut-être que
cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent
plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la
_Symphonie héroïque_ est tellement forte de pensée et d'exécution, le
style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique,
que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur.
Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine
toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en
paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de
l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien
comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur
de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en
d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se
prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses
compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que
celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'_allegretto_ en
_la mineur_ de la septième symphonie, l'_allegretto scherzando_ de la
huitième, le finale de la cinquième, le _scherzo_ de la neuvième; il
paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est
ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est
impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de
vingt ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une
composition savante et d'une assez grande énergie; au delà ...., rien. Il
n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut
toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les Åuvres élevées de
l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et
inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques
individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même
impossible qu'il en soit autrement..... Tout cela ne console pas, tout
cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si
l'on veut, dont le cÅur se remplit, Ã l'aspect d'une merveille
méconnue, d'une si noble composition, que la foule regarde sans voir,
écoute sans entendre, et laisse passer près d'elle sans presque
détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou
commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude
impitoyable: Ce que je trouve beau est _le beau_ pour moi, mais il ne le
sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont
ordinairement les miennes sera affecté d'une tout autre manière; il se
peut que l'Åuvre qui me transporte, qui me donne la fièvre, qui
m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise,
l'impatiente...
La plupart des grands poëtes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que
les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui
croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait
naître. Ce sont de tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables,
évidentes, que l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de
reconnaître. J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la
tierce majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des
petits sur qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni
aucun accord consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre
impression. Le public, de quelque manière qu'il soit composé, est
toujours, à l'égard des grandes conceptions musicales, comme cette
chienne et ses chiens. Il a certains nerfs qui vibrent à certaines
résonnances, mais cette organisation, tout incomplète qu'elle soit,
étant inégalement répartie et modifiée à l'infini, il s'ensuit qu'il y a
presque folie à compter sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels
autres, pour agir sur lui; et que le compositeur n'a rien de mieux Ã
faire que d'obéir aveuglément à son sentiment propre, en se résignant
d'avance à toutes les chances du hasard. Je sors du Conservatoire avec
trois ou quatre dilettanti, un jour où l'on vient d'exécuter la
symphonie avec chÅurs.