M. Fallaire braquait sur lui son revolver.

--Avez-vous des complices?

--Non, monsieur. Je ne suis pas ce que vous croyez. Je voudrais

m'expliquer...

--Assez, canaille! Tenez-le bien, Justin!

--Oui monsieur, mais que monsieur prenne garde à son revolver. Ça part

des fois sans qu'on s'y attende et je suis juste devant...

--Monsieur, reprit le prisonnier, ma situation, je le sais, est

suspecte, mais accordez-moi quelques minutes d'entretien... Je vous

expliquerai... à vous seul... Que votre domestique me ligote si vous

voulez...

--Soit, dit M. Fallaire, que la curiosité saisissait. Rentrons.

Justin poussa l'homme.

--Doucement, s'il vous plaît, gémit celui-ci. J'ai un pied foulé.

Quelques minutes plus tard, M. Fallaire, dans sa salle à manger, son

revolver devant lui, sur la table, se trouvait seul avec le prisonnier

dont Justin avait lié les mains et que la lumière éclairait en plein.

C'était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, brun, d'aspect

élégant et distingué, malgré son actuelle détresse. M. Fallaire eut

l'impression de l'avoir déjà vu.

--J'attends vos explications, dit-il.

--Monsieur, je viens de sauter de la fenêtre du petit pavillon qui

fait partie de la propriété voisine et qui est adossé au fond de votre

jardin... Dois-je vous en dire plus?

--Il me semble! Je ne comprends pas. La propriété voisine est celle de

M. et Mme Marrois dont je suis l'ami...

--Je le sais bien. J'ai dîné chez eux avec vous l'hiver dernier,

monsieur Fallaire. C'était un grand dîner, vous ne m'avez pas remarqué,

sans doute. Je m'appelle Paul Beuvron... Mes cartes sont dans mon

portefeuille.

--Je persiste à ne pas comprendre, dit M. Fallaire, qui semblait

contenir une émotion violente. Que faisiez-vous dans ce pavillon?

Pourquoi vous enfuir comme un voleur?

--Parce que M. Marrois est rentré de Paris à l'improviste. Est-il

besoin d'insister, monsieur? Dans ce pavillon... je suis déjà venu

plusieurs fois... «On» gagne le parc par la serre. «On» vient m'ouvrir

la petite porte de la ruelle et je sors par le même chemin. Ce soir, au

bruit de la voiture de M. Marrois, «on» m'a quitté précipitamment sans

songer que je ne pouvais sortir, n'ayant pas la clé... Que faire? J'ai

attendu que tout soit apaisé un peu, puis j'ai sauté par la fenêtre

pour gagner la route en traversant votre jardin... Mais j'ai sauté si

malheureusement que je me suis foulé un pied.

--«On» vous rejoint souvent dans ce pavillon, dites-vous... Mais...

qui... vous rejoint? demanda M. Fallaire d'une voix sourde.

--Qui?... Eh bien! monsieur... c'est... c'est Mme Lehallier,

la cousine de M. Marrois. Mais ce nom que vous m'arrachez,

ensevelissez-le...

--Ah! ah! ah! pas possible! hurla M. Fallaire, pris d'une joie

convulsive. Comment, cette grosse veuve sans coquetterie, qui ne semble

s'intéresser qu'aux repas? Ça, par exemple, c'est drôle! Elle est

inflammable!... Excusez-moi, monsieur, je plaisante, c'est une femme

charmante et elle est bien libre... Ah! ah! ah! Mais laissez-moi vous

débarrasser de ces liens ridicules... Et acceptez un verre de vieux

cognac. Ça vous remettra.

Il ôta son caoutchouc qui le gênait, puis, empressé, délia les poignets

du jeune homme et servit le cognac, riant toujours.

--Là... encore un petit verre... Il est bon, n'est-ce pas?

--Excellent, vous êtes trop aimable.

--Je ne vous ai pas mortifié, au moins, tout à l'heure?... Ah! ah! ah!

cette bonne Mme Lehallier... Et c'est pour elle que, comme un héros

de roman, vous courez la campagne, franchissez les murs et risquez de

recevoir des coups de revolver?... Ah! ah! ah! qui aurait cru ça!...

Soudain il tressaillit, devint blême, reposa son verre.

--Monsieur, dit-il, vous mentez! Oui, vous mentez! Mme Lehallier est

partie ce tantôt. Je l'ai vue comme elle entrait dans la gare. Je m'en

souviens tout à coup. Alors, comme je ne pense pas que c'est avec la

cuisinière, qui a cinquante ans, ni avec la femme de chambre, qui est

nouvelle d'avant-hier, que vous avez des rendez-vous, c'est avec...

Parlez! répondez! c'est avec Mme Marrois?

--Monsieur, dit le jeune homme avec dignité, j'ai menti, en effet.

J'ai essayé de dissimuler. La fatalité ne l'a pas voulu. J'ignorais le

départ de Mme Lehallier... Vous avez mon secret... Notre secret,

devrais-je dire. Mais je sais qu'il est bien placé... Plusieurs fois

Suzanne m'a parlé de vous avec une vive amitié... Je me flatte, puisque

vous savez tout, que vous consentirez à ce que, dorénavant, ce soit par

votre jardin...

--Assez! cria M. Fallaire, bouleversé par la fureur, ce qui formait

avec le pyjama mauve un contraste singulier. Assez! C'est à moi, l'ami

de M. Marrois, que vous osez venir demander d'être complice!... Et

cette Suzanne, cette misérable!...

--Monsieur, je ne vous permettrai pas... Mme Marrois est la plus

honnête des femmes, mais elle m'aime... L'amour est plus fort que cette

morale bourgeoise dont vous vous faites si violemment le champion. Vous

m'avez arraché mon secret, je compte au moins sur votre honneur de

galant homme... Veuillez m'ouvrir la porte.

Digne, il sortit, boitant. M. Fallaire, qui sans un mot l'avait conduit

à la porte, revint et s'écroula sur une chaise, atterré:

--C'est donc pour ça que je la voyais si peu depuis quelque temps...

bégaya-t-il.

Il se redressa, repris de rage:

--La misérable!... Et cet imbécile de Marrois, son mari, qui n'a jamais

rien vu, rien su, rien deviné, rien soupçonné! Qui dort tranquille,

béat, satisfait!... pendant que moi je souffre!... Ce n'est pourtant

pas à moi à la surveiller!...

Le spectre de M. Imberger · 第 52 / 61 题