--Pas du tout! Il apprendra cela demain ou après; probablement, on en
parlera dans les journaux, ou bien, peut-être, sera-t-il convoqué... je
ne sais pas... En tout cas je veux qu'il soit obligé de nous avertir
lui-même. Il sera peut-être un peu moins arrogant et moins hargneux que
d'ordinaire. Jusque-là, nous ignorons tout, c'est bien entendu...
--Quand je pense à ce que nous avons supporté depuis qu'il vit avec
nous! Quand je pense à ses exigences, à ses grossièretés... Il nous
met plus bas que terre! Il nous déshonore aux yeux de nos amis... On
a beau dire qu'il est vieux et qu'on le supporte par bonté... Non, il
nous en a fait trop! Et c'est la plus belle chambre, et c'est tous les
jours une scène pour les menus, et il traite les enfants... j'en ai les
larmes aux yeux... Et sous prétexte qu'on ne se gêne pas en famille,
il agit ici comme il n'oserait pas le faire dans un hôtel garni!
Quant à moi, c'est bien simple, il me parle comme je ne parle pas à ma
servante...
--Et les vieux gâteux qu'il appelle ses amis et qu'il nous impose! Et
tu te rappelles quand je lui ai demandé de m'avancer cinq cents francs,
cette histoire!...
Ils continuèrent à évoquer, avec une exaspération croissante, leurs
rancunes. L'oncle Blaise, revêche, autoritaire, égoïste et exigeant,
les tyrannisait effectivement depuis six ans. Mais tous deux jusque-là,
fascinés par l'héritage, avaient fait de leur mieux pour n'y point
prendre garde. Maintenant, ils s'étonnaient eux-mêmes d'avoir tant de
griefs; ils s'exaltaient au souvenir de mille blessures supportées
patiemment pour l'amour de l'argent; ils s'émerveillaient, de bonne
foi, d'avoir eu tant de mansuétude.
--Enfin, à quelque chose malheur est bon, conclut Mme Lefertin.
Cette histoire va nous débarrasser de lui, bien entendu.
--Tu peux y compter! D'ailleurs, lui-même, quand il apprendra qu'il
est ruiné, n'aura certes pas l'audace de s'imposer davantage. Et je le
verrai partir sans regrets ni remords, je t'assure. Il nous a assez
souvent menacés de nous quitter, d'aller vivre ailleurs... Mais en
attendant, puisque personne ne sait rien, ni toi, ni lui, ni moi...
je vais dès ce soir lui dire son fait. Parfaitement, je me donnerai le
plaisir de lui exprimer ma façon de penser... Oh! sans violence, sois
tranquille, c'est un vieillard!... Je resterai calme, mais je veux ma
revanche... Chut, voilà son pas...
Un vieillard parut, osseux, les mâchoires hérissées d'une courte barbe
grise, les yeux vifs sous des sourcils touffus.
Il portait une redingote noire dépenaillée, des pantoufles vertes, et,
au cou, un foulard sale.
--Te voilà encore à coudre à côté du couvert, pour fourrer des
épingles dans les assiettes, dit-il, hargneux, à Mme Lefertin...
Enfin, est-ce qu'on dîne? Il est sept heures et demie et je n'aime
pas attendre! Jacques! Paul! cria-t-il en se tournant vers la porte,
arrivez-vous, galopins?
Deux garçons de huit et dix ans étant, à cet appel, accourus, on se mit
à table. L'oncle Blaise parlait seul. Il proférait despotiquement des
vérités politiques hostiles aux convictions de M. Lefertin; il eut,
pour Mme Lefertin, des mots blessants à propos d'une blanquette de
veau dont la sauce était sans moelleux; il rudoya la servante qui ne
lui donnait pas assez vite du pain.
Mme Lefertin restait calme. M. Lefertin se contenait, soutenu
d'ailleurs par la perspective d'une prochaine vengeance.
--Allez dans votre chambre finir vos devoirs avant de vous coucher,
dit-il à ses fils quand, après le dessert, la bonne eut apporté la
camomille de l'oncle Blaise.
Celui-ci alluma une courte pipe dont l'odeur forte emplit la pièce.
Mme Lefertin toussa.
--Qu'est-ce qui te prend? dit l'oncle. En voilà des grimaces! La fumée
te fait tousser, maintenant!
--Je vous prie de parler à ma femme sur un autre ton, interrompit
sèchement M. Lefertin.
L'oncle sursauta.
--Quoi? Qu'est-ce que vous dites, vous?
--Je dis que nous en avons assez! Je dis que nous avons trop longtemps,
ma femme et moi, supporté votre despotisme! La fortune ne donne à
personne le droit d'être impoli. Nous avons patienté à cause de votre
âge, espérant que vous comprendriez, un jour ou l'autre, qu'agir ainsi
est une lâcheté de votre part. Oui monsieur, une lâcheté, je maintiens
le mot...
--Oui, c'est une honte, prononça Mme Lefertin, frémissante de
rancune, une honte, vous entendez, mon oncle!... Du reste, je vous
renie et je demande pardon à mon mari de lui avoir trop longtemps
imposé... Mais la coupe déborde! Il faut nous séparer! Tant pis, nous
en avons assez!
L'oncle tout d'abord avait paru ahuri de l'attitude nouvelle des
Lefertin. Soudain, d'un coup de poing, il fit trembler la table.
--Bravo! cria-t-il, j'aime ça! Oui, saperlipopette, c'est bien! c'est
très bien! Parfaitement, ça me dégoûtait de vous voir avaler toutes
mes avanies sans piper parce que je suis riche. Vous vous rebiffez,
vous avez de la dignité, vous m'envoyez au bain en vous fichant
des conséquences, ça me va! C'est chic! Je crie bravo! Et soyez
tranquilles. Je reste avec vous. Je ne m'en vais pas, et je serai poli
et gentil comme je l'aurais été si je ne m'étais pas fourré dans la
tête dès le premier jour que vous étiez trop à plat ventre devant mon
argent pour jamais vous regimber!... Et n'ayez pas peur, je vous laisse
tout. Pas plus tard que demain, je fais mon testament. J'hésitais
encore, je vous le dis franchement! Maintenant ça y est, mes bons amis,
je vous laisse tout!
Avec une cordialité expansive qu'il ne leur avait jamais témoignée il
leur tendit les mains. Et eux, ne sachant que dire, se regardaient,
gênés, honteux, furieux, pendant que l'oncle, qui n'avait plus rien,
répétait avec effusion: «Mes bons amis, je vous laisse tout. Je vous
laisse tout...»