--Il est ruiné, souffla-t-il, tragique.
--Qui ça? Explique-toi: qui est ruiné?
--L'oncle Blaise! Je l'ai appris aujourd'hui, par hasard, au bureau.
Son banquier, tu sais bien? cet excellent Deveuse, ce noble vieillard,
ce financier éminent, cet ami d'enfance en qui il a toute confiance,
qu'il nous vante, qu'il nous prône, qu'il nous a obligés d'inviter à
dîner vingt fois et de traiter comme un prince, eh bien! ce phénix a
fait de mauvaises affaires, il a joué, il a... est-ce que je sais!...
Bref, il vient de lever le pied en laissant un passif formidable, et
l'oncle Blaise, qui lui avait confié malgré mes conseils tous ses
capitaux, est ruiné à plat. Il lui reste en tout et pour tout sa
pension viagère, à peine de quoi manger du pain dans un asile...
--Voyons, tu es bien sûr?...
S'il était sûr!... Il haussa les épaules et, accablé, se laissa tomber
sur une chaise.
--Mon Dieu! c'est affreux, dit Mme Lefertin. Alors, mous allons
devoir nous réduire! Alors, nous sommes, pour toute notre existence,
condamnés à la médiocrité! Alors, les enfants pour qui nous endurons
tout, depuis six ans, dans l'espoir de leur assurer cette fortune...
--Il n'y a plus de fortune!
Tous deux échangèrent un regard navré. La catastrophe les atterrait.
La seule espérance de leur vie morne s'écroulait; l'héritage de
l'oncle Blaise, dont l'attente leur donnait du courage dans les heures
difficiles et du prestige aux yeux de leurs relations, n'était plus...
Mais ils songèrent au vieillard lui-même, et une semblable fureur les
saisit.
--Il n'y a plus de fortune, reprit M. Lefertin d'une voix sifflante,
mais il y a toujours l'oncle...
--Il ne sait rien, naturellement, puisque depuis trois jours sa goutte
l'empêche de sortir... et comme il n'a pas reçu de lettres. Alors, tu
vas le prévenir?