--Oui, mon cher Vardot, j'ai vu ces messieurs ce matin et je puis
vous affirmer que c'est chose faite: vous serez nommé maire. Nulle
candidature ne vous sera opposée. N'est-ce pas juste, voyons? La
fabrique que vous dirigez avec tant d'autorité n'est-elle pas une
source de prospérité pour notre ville? Quand votre père, son fondateur,
est mort, n'avez-vous pas sans hésiter quitté Paris, ses plaisirs et
ses ambitions, pour venir ici continuer son œuvre? La reconnaissance
du pays vous est acquise et Mme Vardot en a sa grande part... Autre
chose, mon cher ami: je vais être indiscret, mais à Paris, la semaine
dernière, me trouvant au ministère, j'ai appris qu'un témoignage
officiel de la haute estime où l'on vous tient... Oui... le ruban rouge
à votre boutonnière...
Du coup, Vardot faillit laisser tomber sa tasse de café. Sa large face,
que noyait un poil gris et rude, s'empourpra. Il se dressa, bégaya:
--Monsieur le député... ma gratitude... mon cher ami, c'est vous, c'est
votre influence...
--Oui, oui, c'est vous qu'il faut remercier, monsieur Terbil, j'en suis
sûre, dit Mme Vardot.
--N'est-ce pas mon devoir, comme député, de signaler... mais les
mérites de M. Vardot sont de ceux qui s'imposent... Mon Dieu, deux
heures et demie déjà. Chez vous, madame, on commet le péché de
gourmandise et on s'attarde... très agréablement! J'ai malheureusement
mon train.
Il s'était levé, prenait congé. Soudain:
--Mon cher Vardot, j'oubliais: mon protégé, pour qui vous avez bien
voulu me promettre cet emploi de surveillant dans votre fabrique, est
arrivé. Je l'ai vu ce matin. Il se présentera ce tantôt, vers quatre
heures, avec un mot de moi, dans vos bureaux... Voici son nom que
je ne vous ai même pas dit, je crois, tant vous avez accueilli avec
empressement ma requête. Je vous en remercie encore.
Il écrivit deux mots sur un papier, et le remit à Vardot qui
protestait:
--Me remercier, allons donc... Tout à votre service, voyons, je suis
trop heureux...
Quand il eut reconduit son visiteur jusqu'à la grille du jardin, Vardot
revint auprès de sa femme. Au milieu de leur grand salon vert et or,
une des admirations de la ville, Mme Vardot était debout.
--Eh bien, ça y est, dit-elle à son mari.
--Oui, ça y est. La mairie, la décoration. Tout ce que nous voulions...
Ils exultaient. Leur importance allait croître encore, devenir
définitive. Ils régneraient dans cette petite ville qui, pour eux,
était le monde.
--C'est mardi, aujourd'hui, c'est mon jour, dit Mme Vardot. Est-ce
qu'il faut que j'annonce à ces dames?...
--Pour la mairie, on t'en parlera, sois-en sûre. Tu diras que je suis
aux ordres de mes concitoyens.
--Et pour ta Légion d'honneur, je ferai des allusions adroites...
--C'est ça. Maintenant je vais à la fabrique. J'ai des ordres à donner.
Et puis je dois recevoir le protégé de M. Terbil. Il m'a demandé
l'autre jour un emploi chez moi, un emploi quelconque, pas difficile à
remplir, parce que c'était pour un vieux bonhomme ruiné, pas capable
de grand'chose, qui mourrait de faim à Paris. Alors tu penses, je
n'aurais pas eu de place libre, j'en aurais créé une pour faire plaisir
à Terbil, mais justement le père May prend sa retraite. Je vais donner
sa place à ce bonhomme.
Il déplia le papier que lui avait remis Terbil et lut le nom.
--Qu'as-tu? lui dit sa femme.
Il avait tressailli. Il était devenu blême, puis rouge. Il hésita et
lui tendit le papier. Elle lut tout haut:
--Melchior Bostelette.
--Eh bien, dit Vardot d'une voix étranglée, tu ne te souviens pas?...
Autrefois?...
Elle s'empourpra aussi. Oui, brusquement, elle se souvenait.
--Oh!... oh!... fit-elle, atterrée.
Entre eux, il y eut un silence cruel. Mme Vardot qui, maintenant,
dans l'auréole de sa vertu majestueuse, trônait avec autorité parmi
les dames de la ville, Mme Vardot, que le percepteur, vieillard
lettré et galant, comparait depuis tant d'années à la chaste Junon,--en
cet autrefois qu'évoquait Vardot, s'était appelée la grande Caro et
avait cherché fortune, peinte et empanachée, en s'asseyant le soir
aux tables des cafés du boulevard Saint-Michel. Vardot l'y avait
connue un soir de fête, une bande de camarades l'ayant entraîné là.
Après une adolescence morne, au fond d'un collège provincial, il se
trouvait depuis peu lâché dans Paris, finissant ses études avec la
maigre pension allouée par un père sévère et économe. Laid, brutal et
timide, il ignorait tout des femmes qu'il redoutait, mais Caro l'ayant
inexplicablement distingué, s'était plu, ce qui ne présentait pas de
grandes difficultés, à le conquérir d'abord, à le garder ensuite. Pour
lui, il n'y avait jamais eu au monde d'autre femme qu'elle, peut-être
parce qu'il n'aurait jamais osé s'adresser à une autre. Après quelques
années d'une liaison de plus en plus étroite, il l'avait enfin épousée,
dans l'espoir de l'avoir toute à lui, sans dégoût d'ailleurs de ses
antécédents, déclarant aux rares camarades qu'il voyait encore de loin
en loin, qu'elle était une victime du sort et plus respectable que
bien des personnes hautement considérées. Vers ce temps-là, le père
Vardot, qui ne savait rien de l'aventure, était mort. Immédiatement,
Vardot et sa femme, quittant Paris sans esprit de retour, étaient venus
s'établir dans la petite ville, lui heureux de s'endormir dans une
existence paisible, large, réglée d'avance, sans autres soucis que ceux
de diriger une entreprise qui marchait toute seule; elle, ivre de joie
de voir réaliser ce qui avait été, pendant tant d'années de hasardeuse
galanterie, son rêve secret: être une respectable bourgeoise, qui
s'occupe de sa maison, qui est entourée de la considération générale,
et pour qui le mot amour, en dehors du devoir conjugal, n'a pas de
sens... Et c'était parmi ce bonheur, qui durait maintenant depuis vingt
ans que venait de tomber ce nom: Melchior Bostelette. Car Melchior
Bostelette jadis avait été de la joyeuse bande du Quartier latin. Plus
âgé et plus riche que les autres, viveur déjà fatigué, il se plaisait
alors parmi ces jeunes gens et se montrait plein d'une galanterie
indulgente pour leurs passagères compagnes...
--Mais ce n'est peut-être pas celui-là, murmura enfin Mme Vardot.
--Si, si, c'est celui-là. Il n'y a pas deux hommes au monde qui
s'appellent Melchior Bostelette.
--Peut-être ne se souviendra-t-il pas... J'avais les cheveux roux, dans
ce temps-là... Et puis, il ne pensera jamais...
Elle s'arrêta, rouge de nouveau. Vardot n'osa lui poser aucune question
sur les rapports qu'elle avait eus jadis avec M. Bostelette. Il était,
autant qu'elle, amèrement gêné. Ce passé que tout le monde autour
d'eux ignorait, ce passé qui concernait deux êtres qu'ils n'étaient
plus, qu'ils se souvenaient à peine d'avoir été, les humiliait
hideusement, les épouvantait en les menaçant de sa fange. La cruauté du
sort qui l'évoquait à l'heure même de leur triomphe les révoltait. Ils
éprouvaient une haine sauvage à l'égard de ce témoin surgissant soudain
et qui pouvait les couvrir d'opprobre. Ils le voyaient racontant à
toute la ville... Mais Mme Vardot se reprit.
--Ecoute, dit-elle à son mari, il y a toutes les chances possibles pour
qu'il ne se souvienne pas de ton nom et, en tout cas, n'établisse aucun
rapprochement... D'après ce que t'a dit Terbil, ce doit être une épave,
un gâteux presque... Du reste, si c'est lui, à l'âge qu'il doit avoir
et s'il a continué longtemps à faire la noce comme jadis... Bref, tu
es obligé, à cause de Terbil de le prendre, mais surtout n'aie l'air
de rien. Agis avec l'aisance et l'autorité d'un patron qui engage par
charité un employé infime et dont il n'a pas besoin. Sois bienveillant,
du reste... En quoi consiste la place exactement?
--Il garde les bâtiments. Il pointe l'arrivée des ouvriers. Il a
pour cela le logement et de petits appointements... Il fait aussi
à l'occasion des petites courses, il écrit des adresses pour
le catalogue... Mais ça, je le lui paye à part tous les mois...
Evidemment, ça ne lui rapporte pas de quoi vivre dans le luxe, mais
comme travail, c'est une sinécure...
--Eh bien, traite-le comme tu traitais le père May, exactement... Et
maintenant pars; ce soir, tu me diras...
M. Vardot, agité, gagna sa fabrique qui était dans les faubourgs. Quand
le soir il en revint, il semblait un peu rassuré.
--C'est lui, dit-il à sa femme. Je l'ai reconnu, mais je suis à peu
près sûr qu'il ne m'a pas reconnu et qu'il ne se doute de rien... C'est
un homme fini, il parle à peine. A tout, il répond «oui, oui», d'un air
abruti... Nous n'avons, je crois, rien à craindre.
--Tant mieux, dit Mme Vardot exaltante. Si tu savais toutes les
félicitations que j'ai reçues de ces dames.
Elle raconta ses triomphes à Vardot qui s'épanouissait. Il insista
de son côté sur le gâtisme évident du sieur Melchior Bostelette, et
les jours suivants, Mme Vardot put s'en convaincre en rencontrant
celui-ci dans la ville. Elle reconnut avec peine dans ce vieillard
loqueteux, chancelant et raviné, l'élégant Bostelette des anciens
soirs. Il passa sans paraître la voir. Il menait à la fabrique la
vie morne d'un incurable dans un hospice, et ne gagnait même pas ses
faibles appointements, disait M. Vardot, méprisant et tranquillisé.
La surprise de ce monsieur fut grande, quand, à la fin du mois,
Bostelette lui présenta le compte, tracé d'une écriture tremblante,
de ses travaux supplémentaires. Ahuri par le total, M. Vardot en
parcourut vivement le détail. Les premiers articles: courses et copies
lui parurent justes. Au dernier article du compte, il tressaillit. Il
lisait: _Silence mensuel: 500 francs_.
M. Vardot releva les yeux sur le vieillard. Dans les yeux
habituellement éteints de Melchior Bostelette, il y avait une lueur
lucide et narquoise. Et M. Vardot paya.