M. Duvaudois ne dormit pas cette nuit-là.

Après le départ de l'inconnu, il resta une heure entière assis dans

son jardin, immobile et en proie à une lutte intérieure, supputant,

calculant, échafaudant des plans... Puis il alla prendre un marteau et

une grosse vis, sortit sans bruit dans la rue parmi la molle ténèbre

qui précède l'aurore, gagna la porte de la Maison du Pirate et, à coups

de marteau (il l'avait enveloppé dans son mouchoir pour atténuer le

bruit), enfonça la vis dans la vieille serrure. Certain, dès lors, que

nul ne pourrait plus entrer, il retourna chez lui.

Le même matin, avant midi, il était en conférence avec son notaire.

--La Maison du Pirate, mais oui, c'est moi qui suis chargé de la

vendre, lui disait celui-ci. Elle appartient aux frères Dupray, vous

savez, les deux neveux du bonhomme mystérieux.

--Il a dû leur laisser un héritage considérable, remarqua M. Duvaudois

d'un air détaché.

--Mais non, du tout, c'est une erreur. Toute la ville croyait qu'on

allait trouver des sommes énormes... Pas le moins du monde! Rien!

quatre ou cinq mille francs à peine... Les deux frères étaient furieux

et s'accusaient mutuellement de s'être spoliés. Ils sont repartis pour

Paris complètement brouillés. Vous ne vous souvenez pas d'eux? Vous

avez dû pourtant les rencontrer lorsqu'ils étaient ici.

--Mais oui, je les ai vus, il me semble... Ils sont blonds, n'est-ce

pas?...

--Non, bruns, très bruns. L'aîné a un lorgnon, une forte moustache.

(«C'est mon visiteur», se dit M. Duvaudois.) Le cadet est plus grand,

avec toute sa barbe. («C'est l'homme du jardin, se dit M. Duvaudois,

j'y suis bien!») Ce dernier, poursuivit le notaire, est revenu me voir

il y a trois jours. Il a demandé la clé pour visiter la maison et, ce

matin même, il est revenu encore à l'ouverture de l'étude avant de

repartir par le train de dix heures. Le malheureux s'était foulé le

pied au point de ne plus pouvoir faire un pas et j'ai dû descendre pour

lui parler dans sa voiture. Il a exigé, malgré mes observations, qu'on

élève le prix de vente de la maison. C'est de la folie. On ne trouvait

déjà pas d'acquéreurs, maintenant c'est impossible...

--Pourquoi donc? La maison est jolie et le jardin me conviendrait

parfaitement pour agrandir le mien. Je l'achèterais volontiers...

M. Duvaudois était, malgré lui, devenu un peu rouge. L'histoire tout

entière lui apparaissait claire comme de l'eau de roche et un espoir

effréné gonflait son cœur cupide.

Le notaire avait paru surpris.

--Ma foi, monsieur Duvaudois, dit-il, si vous voulez l'acheter, j'en

serai enchanté. C'est une jolie maison, en effet, bien que le prix...

dame... dame, le prix est un peu élevé... Primitivement c'était vingt

mille, mais, depuis ce matin, j'ai défense de vendre à moins de

quarante-cinq mille...

--Quarante-cinq mille!...

Le spectre de M. Imberger · 第 11 / 61 题