VERSAILLES

Versailles! A ce nom, tout un passé s'éveille. Les fantômes évanouis

d'un temps qui fut illustre reprennent corps et semblent revenir, comme

au gré d'une évocation, parmi les bosquets déserts. Toute l'histoire

moderne de notre France a gravité autour de ce palais majestueux et de

cette ville célèbre. Toutes nos évolutions et nos révolutions s'agitent,

semble-t-il, entre ces deux pôles: Versailles et Paris.

C'est par les journées d'hiver, où le grand parc abandonné semble plus

veuf de son passé, qu'il faut le visiter, ce Versailles, seul, la brume

et le silence vous enveloppant comme d'un suaire, et c'est alors qu'on

respire le parfum de mort de cet Escurial de la royauté française.

Marchez, personne ne vous troublera. Vos pas seuls feront crier les

feuilles sèches que le vent n'a point balayées. Vous n'aurez pour

témoins de vos réflexions que ces faunes ou ces nymphes de Coysevox,

verdis par la pluie qui fait ruisseler ses gouttelettes pourries sur

leurs joues de marbre, et semble prêter des larmes à leurs yeux blancs.

Comme il est envahi, ce jardin, l'été, quand les eaux jaillissent des

bassins maintenant muets! Les promeneurs banals y passent sans songer.

Pas un de ces bons bourgeois en partie de plaisir, foulant du pied

le _tapis vert_, qui se doute qu'il marche sur des cendres! Pauvre

Versailles! Ils ne comprennent pas quelle leçon tu donnes, dans ta ruine

muette et ton vaste délaissement, à toutes les pompes, à toutes les

ambitions, à toutes les éternités humaines!... Ils ne l'entendent point,

ta réponse cruelle, qui, lorsqu'on s'écrie: Avenir! espoir! grandeur!

aussitôt ajoute: Néant!

Ce palais, ces jardins, ces escaliers de marbre, tout fut bâti--caprice

de roi tout-puissant--sur des terrains marécageux, qu'il fallut combler

pour plaire à S. M. Louis XIV. Versailles, au temps de Louis XIII, avait

commencé par être un rendez-vous de chasse, un petit pavillon perdu dans

les bois où venait, entre deux _lancers_, se reposer la Cour. Puis, le

roi ayant acheté cette terre à François de Gondi, l'archevêque de Paris,

y fit bâtir un château blotti dans les bois, château dont son successeur

devait faire un palais. Las d'habiter Saint-Germain, d'où l'on

apercevait la flèche de Saint-Denis,--c'est-à-dire l'endroit où

dormaient les rois de France et où il se coucherait, un jour, dans son

cercueil,--Louis XIV fit agrandir par Mansart le château royal, creuser

par son armée une route allant droit de Paris à Versailles, et, plus

tard même, l'eau manquant à la somptueuse demeure, il voulut, la

machine de Marly étant insuffisante, qu'on amenât les eaux de l'Eure de

Maintenon à Versailles.

Plus de 30 000 hommes, des soldats, transformés en terrassiers par la

volonté souveraine, travaillaient à cette oeuvre colossale. La terre,

dégageant des émanations fétides, des milliers de ces pauvres gens

mouraient tués par des miasmes, eux qui semblaient destinés à mourir

par le fer. Peu importait à Louis XIV. Il fallait continuer les

travaux. L'aqueduc inachevé de Maintenon--ruine superbe et vaine

aujourd'hui--était sous le grand roi ce que les Pyramides furent sous

les Pharaons: l'oeuvre inutile et gigantesque qui coûta tant de sueur et

tant de labeur, et tant de morts, aux travailleurs.

Versailles cependant était devenue cette ville rayonnante d'où le

roi-soleil dictait au monde ses volontés. La nuée de courtisans, pressée

dans la galerie de l'Oeil-de-boeuf, attendait le regard du roi avec

l'anxiété d'un Hébreu affamé se demandant si la manne tombera du ciel.

Le roi, précédé des violons de Lulli, traversait majestueusement cette

foule enrubanée dont Saint-Simon notait les vices au passage, et

d'où l'Alceste de Molière s'éloignait fièrement. Parfois, parmi les

courtisans, apparaissait, simple et imposant, un grand homme. C'était

Turenne, grave et digne; c'était Condé, pliant sous ses lauriers;

c'était Vauban, c'était Catinat, c'était Colbert, c'était même Louvois,

farouche et dur comme un autre Bismarck. L'art ajoutait ses séductions

aux triomphes de la force. Tantôt on jouait, dans les bosquets du parc,

la _Princesse d'Élide_, de «Monsieur Pocquelin», ou l'_Iphigénie_ de

Racine; plus tard encore c'était _Athalie_, où figuraient, dans leur

costume réglementaire, les demoiselles de Saint-Cyr.

C'est à «trois marches de marbre rose» que Musset, en un jour de

caprice, a demandé les secrets de ce Versailles du grand roi et

du Versailles coquet qui succéda, avec la Pompadour, au Versailles

solennel:

Quel heureux monde en ces bosquets!

Que de grands seigneurs, de laquais!

Que de duchesses, de caillettes,

De talons rouges, de paillettes!

Que de soupirs et de caquets,

Que de plumets et de calottes,

De falbalas et de culottes!

Que de poudre sous ces berceaux!

Que de gens, sans compter les sots!

Mais avec la monarchie élégante et tourbillonnante de Louis XV et Louis

XVI, ce n'est plus Versailles qui domine, c'est Trianon. La laitière

Marie éclipse la reine Marie-Antoinette. On joue aux quatre coins sous

ces grands arbres, et là-bas Paris gronde, s'émeut, s'irrite, et le

canon du 14 juillet viendra tout à coup dissiper les rondes charmantes

où riaient Mme de Lamballe et Mme de Polignac. Maintenant le lourd sabot

du peuple va retentir sur les dalles de la cour de Marbre, et le temps

n'est pas loin où la reine, du haut de son balcon, verra s'avancer par

la grande avenue le flot bruyant des femmes conduites par Maillard.

Songent-ils à tout cela, ceux des visiteurs qui vont et viennent au

hasard de la curiosité dans les grandes allées du parc? Non.--Pas un

qui, rassasié enfin de ces arbres de cimetière taillés de façon bizarre,

lassé de ces statues, de ces bassins où les tritons grelottent, où

coassent les grenouilles de chair sur les grenouilles de bronze; pas

un, fatigué de ce Trianon désert, de cette fosse commune où gisent

tristement deux règnes, pas un qui sache aller trouver, découvrir, dans

une petite rue voisine, la rue de Gravelle, près de la place d'Armes,

une salle abandonnée, elle aussi, mais éloquente dans son silence: la

salle du Jeu de paume, où les députés de la France jurèrent un jour de

ne se séparer jamais avant d'avoir achevé leur oeuvre de délivrance.

Voyez-vous cette petite porte, à peine assez large pour laisser passer

un seul homme? Un soleil sculpté dans la boiserie la surmonte,--_un

soleil_, l'emblème orgueilleux du Grand Roi. C'est par là qu'ils ont

passé tous, les vaillants et les embrasés de liberté; sur cette marche

de pierre, appuyant son pied de Titan, est monté Mirabeau! Et quand on

entre, quand on la voit dans sa splendide nudité, cette salle du Jeu

de paume, demeurée encore ce qu'elle était ce jour-là, on éprouve

l'étonnement d'un homme qui se trouverait face à face avec son rêve. On

touche du doigt l'histoire passée. Quoi! cela a donc existé? La voici,

cette salle d'où la Révolution est partie? Le foyer du volcan est là

sous vos pieds; sous ces dalles, il semble que le sol gronde encore.

Des murs nus, couverts à demi d'une couche noire, de grandes fenêtres à

carreaux, une plaque de bronze, une inscription, rien de plus:

ILS L'AVAIENT JURÉ.

ILS ONT ACCOMPLI LEUR SERMENT.

Et cela suffit. Ils sont évoqués soudain, dans leur costume sombre, les

députés du tiers, mouillés, trempés par la pluie, tous groupés, tous

embrassés, tels que les peignit David.

Napoléon 1er, comme Napoléon III, délaissa Versailles. _Ville bâtarde_,

disait-il à Sainte-Hélène. Louis-Philippe en fit un Musée national, le

Panthéon de nos gloires militaires. Au point de vue de l'art, Versailles

compte certes bien des toiles, des portraits répréhensibles; au point

de vue de l'histoire, c'est un merveilleux arsenal de documents et de

souvenirs. De temps à autre Versailles voyait bien, en ces dernières

années comme au temps jadis, quelque fête. Lorsque la reine d'Angleterre

visitait la France, lorsque nos soldats revenaient victorieux d'Italie,

Versailles rayonnait, étincelait, mais pour s'éteindre. Il semblait,

encore un coup, porter le deuil du passé.

Puis un jour, un terrible jour, il entendit, vers Châtillon, gronder le

canon prussien; il vit accourir les uhlans dans ses rues, caracoler les

dragons bleus devant la statue de Hoche, M. de Bismarck, à pied, s'aller

faire raser chez un coiffeur de la rue; et,--quelle douleur et quelle

honte!--la ville de Louis XIV et de la Révolution devint le quartier

général allemand, la cité du roi Guillaume. Que dis-je? Ce fut dans sa

galerie des Glaces que le roi de Prusse devint César; ce fut là qu'on

lui décerna le titre d'empereur. Dans la nuit qui suivit, toutes nos

gloires indignées frémirent le long des galeries funèbres.

Enfin l'Allemand partit. Des troupes françaises reprirent la place

encore chaude de l'occupation germaine. L'Assemblée de Bordeaux

s'installa dans le théâtre qu'avait bâti, sous Louis XV, l'architecte

Gabriel, et Versailles entendit encore toutes les nuits le canon, mais,

cette fois, l'odieux canon de la guerre civile!

Les pierres ont leurs destins, comme les livres. Qui eût dit, lorsqu'en

1770, le 16 mai, jour du mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette, on

inaugurait la salle de l'Opéra, qui eût dit qu'un siècle après, les

députés de la nation s'assembleraient là, sous la présidence d'un

illustre historien devenu chef d'un État si grand encore dans sa

chute? Cette salle de théâtre où, lors des noces du duc d'Orléans,

Louis-Philippe faisait représenter, pour la première fois, une pièce

de Molière _avec les costumes du temps de Molière_, qui eût dit qu'elle

serait l'asile d'une Assemblée, le logis d'un Parlement?

Coquette, ornée, dorée, avec ses banquettes de velours rouge, ses

ornements d'or, ses colonnes de marbre, ses lustres élégants, ses

cristaux, son luxe à la fois charmant et somptueux, elle assiste à des

scènes que l'architecte n'avait pas prévues, et voit se dérouler,

devant le fauteuil à bras de cuivre du président, un drame dont on suit,

anxieux, les péripéties. Deux choses muettes marquent éloquemment dans

cette salle, l'une le temps, l'autre la température du lieu: c'est

l'horloge qui court au-dessus de la tribune, et le thermomètre placé

près de l'avant-scène de droite. Thermomètre politique, à coup sûr, et

qu'on voudrait toujours voir au _beau fixe_.

Quelle étrange légende que celle de Versailles! On raconte que, la

nuit, lorsque les députés sont partis, tous les fantômes qui hantent

le palais, connétables aux brassards de fer, maréchaux, soldats,

diplomates, rois, princes, empereurs, tout ce qui est le passé, tout ce

qui fut la puissance et parfois la gloire, on raconte que ces spectres

se glissent le long de la galerie des Tombeaux, et là, pénétrant dans

la salle des séances, prennent place, à leur tour, sur les bancs de

la Chambre, et, sous la présidence de quelque aïeul de la patrie,

discutent, eux aussi, sur les destinées du pays. Alors, tous ces

fantômes que l'immortalité a faits clairvoyants et sages, s'unissent

dans une pensée suprême, et, qu'ils se nomment Philippe-Auguste ou

saint Bernard, Louis XI ou Commines, Henri IV ou d'Aubigné, Louis XIV ou

Jean-Bart, Louis XVI ou Lafayette, Hoche, Kléber ou Marceau, ils

n'ont qu'un mot, ils n'ont qu'un cri qui parfois fait vibrer les échos

assoupis de Versailles: _Vive la France!_

LE DERNIER FANTÔME

1873

_«Napoléon III est mort ce matin, à 10 h. 45,

à Chislehurst.»_

C'est par cette laconique dépêche que Paris a appris la fin d'un

empereur qui pendant vingt ans a gouverné le monde, silencieux, et qui,

mort sans parler, dans le sommeil opaque du chloroforme, aura été, on

peut le dire, le _silence couronné_.

Comme il faut que, dans la vie parisienne, tout se compose de

contrastes, c'est à la première représentation de la _Petite Reine_ et

dans un couloir des Bouffes-Parisiens, que la nouvelle nous est parvenue

d'une mort déjà connue depuis quelques heures. On pourrait écrire un

bien étrange article avec le récit de cette représentation où les

airs d'opéra-comique étaient coupés de philosophiques réflexions.

Les entr'actes se passaient à commenter les renseignements reçus, les

dernières consultations médicales, la situation nouvelle que faisait

aux partis cette disparition d'un homme; puis, au coup de sonnette du

théâtre, on regagnait son fauteuil, on se reprenait à écouter quelque

motif de valse, et tout était dit. J'ai fait d'ailleurs là une remarque

bizarre et qui ne saurait contribuer à augmenter beaucoup la somme de

respect qu'on éprouve pour une certaine humanité: c'est que, dans

tout ce public mêlé et disparate, ceux qui accueillaient avec le plus

d'ironie dégagée la nouvelle de ce dénoûment n'étaient pas toujours

les ennemis nettement déclarés de l'empire, mais, au contraire, ceux-là

mêmes que l'empereur vivant avait le plus volontiers comblés de ses

faveurs.

Oui, tandis que les adversaires gardaient une attitude calme et

réservée, je voyais s'étaler dans quelque avant-scène tel personnage

dont le nom bien connu avait été longtemps compromis dans les intrigues

impériales, et j'entendais un homme qui a servi avec un zèle exagéré le

système tombé, rééditer, à propos de la _pierre_ de l'ex-empereur, un

vieux mot de Désaugiers et s'écrier en riant:

--Décidément, il était au bout de sa _carrière_!

--L'empereur est mort, vive la _Petite Reine_! ajoutait un autre.

--L'empereur est mort, je marque le roi, avait dit un autre en jouant

aux cartes.

Et tandis que l'opérette égrenait ses airs nouveaux, je songeais à la

place qu'avait occupée, usurpée ce mort, et j'évoquais des souvenirs

enfouis. Qui se souvient des jours où la parole gutturale de l'empereur

était anxieusement attendue, lorsqu'il ouvrait la session du Corps

législatif? En rappelant ces choses effacées, il me semble que je fais

ici de l'archéologie. Que c'est loin! que c'est confus! que c'est vieux!

Depuis onze heures du matin, la grande cour du Louvre était alors

envahie par les curieux. On attendait. A Paris, on attend toujours.

Il est une race éternelle qui naît _public_, qui veut tout voir, tout

savoir, et qui, pour satisfaire sa passion dominante, restera deux

heures durant à faire «le pied de grue» et à «bayer aux corneilles»,

deux comparaisons également _ornithologiques_. Le pavillon Denon, tendu

de draperies de velours pourpre semé d'abeilles d'or, était assiégé déjà

par une file d'équipages. Jusqu'à midi et demi, les voitures devenaient

de plus en plus nombreuses. On se pressait, on se poussait, on

descendait, on voulait voir. On entrait. Le péristyle et l'escalier

étaient littéralement ourlés de cent-gardes, roides dans leur cuirasse,

la carabine au pied, et semblables, dans leur superbe immobilité, à de

hautes statues polychromes. Les casques reluisaient et les poitrines

cuirassées se constellaient de paillettes à chaque rayon de soleil. En

haut, les musiciens des cent-gardes, en tunique rouge, se tenaient à

leur poste, leur clairon à la main. La galerie de l'École française, qui

aboutit à la salle des États, était alors transformée en un passage, et

traversée d'un bout à l'autre d'un tapis. Les reîtres de Valentin, les

moines de Lesueur, les philosophes du Poussin, regardaient, d'un air

étonné, ce défilé d'habits noirs et de robes claires, d'uniformes et de

chamarrures, qui allait durer une heure au moins.

La salle des États était déjà envahie. On se plaçait comme on pouvait

dans les tribunes. Les dames, du haut des galeries, lorgnaient cette

foule de dignitaires, qui fourmillait et flamboyait de toutes ses

décorations et de toutes les couleurs de ses uniformes. A gauche, dans

la galerie supérieure, les ambassadeurs et les officiers étrangers

causaient en s'asseyant et regardaient. Les sénateurs et les députés,

les officiers, les magistrats, les archevêques, arrivaient par groupes.

C'était une confusion de tons crus qui pourtant s'harmonisaient. Un

peintre ami des demi-teintes eût poussé des hurlements devant cette

salle immense où se croisaient et semblaient se heurter les casques de

dragons et les chapeaux de Laure, la robe rouge des cardinaux et les

robes bleu de ciel des élégantes, les grands cordons des généraux et les

burnous blancs des chefs arabes. Fourmillement de couleurs, opposition

de taches brutales, rouge, vert, violet, bleu: ici les officiers

étincelants; là les groupes d'habits noirs entassés et comme troués de

cravates blanches; plus haut, le lilas, le rose, le gris perle, le bleu

tendre des robes, et pourtant,--ô politique de coloriste!--tout cela se

fondant en un vaste tableau à qui le dais de velours pourpre servait

de dernier plan, tandis que le plafond allégorique de Muller, avec ses

larges rinceaux et son amalgame de rouge et de jaune crus, tenait lieu

de ciel.

Peu à peu l'oeil s'habituait à voir clair dans ce fouillis. On

distinguait et reconnaissait les visages. On analysait et lorgnait la

salle tout entière. Là-bas n'est-ce pas M. de Nieuwerkerke, en

habit rouge, causant avec le maréchal Canrobert? Voici M. Fould,

qui s'entretient peut-être de son nouveau projet de finances avec M.

Troplong. M. Duruy parle justement à Mgr Darboy. On se montrait M.

de Sacy, qui tout à l'heure allait prêter serment et qui étrennait

aujourd'hui son habit de sénateur. Et parmi les grandes dames

empoudrerizées, des actrices, des _curieuses_ du demi-monde sentant la

pommade de concombre, l'opopanax, l'eau de Lubin ou le patchouly. Dieu

me pardonne si j'eusse deviné qu'elles s'occupaient aussi des affaires

du pays!

On détaillait et critiquait les toilettes. Presque partout des

fourrures. Le succès, tout compte fait, est pour cette jeune dame qui

regagne sa place, là-haut, à droite. La voyez-vous? Chapeau rose clair,

robe rose garnie de petit-gris, agréments roses, et pour manchon

un large ruban--rose encore--entouré de fourrure grise, un mouchoir

minuscule, moins que rien, un prétexte pour tenir un fragment de moire à

la main.

Et pourquoi ce bruit, bon Dieu? Ce sont, me dit-on, les ambassadeurs

marocains qui font leur entrée. Je ne les aperçois pas. Mais on me

montre des officiers étrangers, des Prussiens en tunique sombre,

des Russes, des Circassiens avec le bonnet d'astrakhan. Ils viennent

compléter cet ensemble un peu officiel que le soleil, à force de

rayons, de lumière, de gaieté, rend pittoresque à satisfaire les plus

difficiles.

Ah! comme il se jouait, en ces jours de parade et de pose, comme il se

jouait, l'ami soleil, sur ces épaulettes, sur ces croix, ces rubans,

ces crachats, ces dorures, ces velours, ces soieries, ces habits, ces

fresques un peu pâles et ce dais aux crépines d'or! Tout cela est usé,

passé, défraîchi, jeté à la hotte! Ci-gît tout ce fracas d'autrefois!

Mais un mouvement soudain parcourait cette foule, qui se levait

brusquement. C'était l'impératrice. Elle s'avançait, montait sur

l'estrade et saluait. Elle avait un chapeau blanc, une robe lilas clair

sans volants et un mantelet de dentelle blanche. L'empereur venait

ensuite. Il s'asseyait sur le trône; à sa droite, le prince impérial;

à sa gauche, le prince Napoléon; derrière lui, les ministres, le prince

Murat et son fils en uniforme d'officier des guides,--tout un monde

disparu.

Puis le discours, ce discours dont chaque mot tombait du haut de

l'estrade prononcé avec un accent hollandais, presque allemand.

Le discours achevé, le défilé commençait. Les cent-gardes reformaient

la haie dans la galerie de l'École française et l'empereur sortait le

premier, puis l'impératrice. Vite, il fallait se mettre à la fenêtre

et regarder maintenant la cour du Louvre, la cour Napoléon III, où les

voitures fourmillaient, où la foule s'entassait, où le soleil éclatait,

joyeux, parmi les arbres encore verts. Des cent-gardes, à cheval, le

sabre haut, entouraient la voiture impériale; des musiques

jouaient soudain l'air de la _Reine Hortense_; çà et là les écuyers

s'empressaient, les valets de pied couraient, les aides de camp

éperonnaient leurs chevaux; puis toute l'escorte s'ébranlait et

brusquement disparaissait dans cette foule, du côté des Tuileries.

La seule fois que je vis ce spectacle, je sortais, l'habit tout taché

de la poudre de riz des épaules involontairement frôlées en passant. Un

jeune homme brun, solide, énergique, se détacha de la foule et vint vers

moi en me disant:

--Eh bien?

Le _Eh bien?_ signifiait: «_Qu'a-t-il dit?_ A-t-il promis le despotisme

ou la liberté, la paix ou la guerre?» Chaque mot de cette bouche

d'augure couronné était attendu avec fièvre.

--Eh bien?

Et celui qui me demandait cela, avocat seulement connu alors de quelques

amis (c'était en janvier 1866), s'appelait Léon Gambetta.

Souvenirs d'avant le déluge!

Puis je me rappelais encore, entre autres choses, ces journées de

l'année 1867, où Paris, devenu le caravansérail des rois et le cabaret

de l'Europe, accueillait à la fois tant de souverains, et, parmi eux, le

roi de Prusse et le czar.

L'arrivée du czar à Paris! Elle venait se présenter à mes yeux, vision

éblouissante et folle!

Un temps superbe, le ciel d'un bleu tendre, à la Corrége, les boulevards

envahis. De l'entresol au faite des maisons, les fenêtres garnies, les

balcons pleins; dés robes claires, gris de perle, violet tendre;

de jolis visages impatients et caressés par le vent, frissonnant,

bavardant; des milliers de ces drapeaux de toutes les couleurs qui sont

de toutes les fêtes, de toutes les entrées et de toutes les sorties de

rois. Les drapeaux russes faisaient d'ailleurs un peu défaut dans

ce pavoisement général. On ne les connaît guère, et puis le Parisien

patriote croit bravement que c'est bien assez de fêter un czar avec des

drapeaux tricolores. Le trottoir est encombré. Une quadruple rangée

de curieux forme, le long de la grande voie, comme une double croûte

bruyante, remuante, que le cordon des sergents de ville force à demeurer

rectiligne. C'est la même foule qui, attendant aujourd'hui l'empereur de

Russie, attendait, il y a douze ans, la reine d'Angleterre, et justement

pendant qu'on tuait des soldats russes. C'est la foule que j'ai vue

frémissante à l'arrivée des soldats de Crimée, au retour des soldats

d'Italie; la même foule qui accourait vers le Prince-président sur

ces mêmes boulevards, après son voyage en province; la même foule

qui défilait, enthousiaste, pendant de longues heures, devant le

gouvernement provisoire de la République française. Cela fait rêver

qu'un même peuple puisse aimer autant les spectacles, et des spectacles

de si diverses colorations.

Tout ce monde attend, la tête tournée vers le boulevard Poissonnière,

par où l'on doit apercevoir le cortége. Le bruissement des foules,

continu, mais heurté, qui enfle, gonfle, puis diminue, pour croître

encore, emplit cette immense veine de Paris où, à cette heure, le sang

afflue.

Les femmes paraissent enchantées. J'entends une fort honnête bourgeoise

dire à son mari, tout haut: «Il paraît qu'Alexandre Il est un fort bel

homme.» Elles aiment à voir, et surtout à être vues. S'il allait tout

particulièrement saluer l'une d'entre elles, en passant! J'en vois qui

ont de gros bouquets à la main. Une femme qui oserait jeter des fleurs

dans la voiture d'un homme qu'elle ne connaîtrait pas semblerait

vaguement exaltée, mais la calèche d'un czar n'est pas une calèche

ordinaire. Mesdames, apprêtez vos roses!

Le malheur est que les souverains vont arriver en voiture close. Un

frémissement profond, un vaste remous, l'ondulation et le tassement de

la croûte de curieux. Ce sont Eux! Les sabots des chevaux battent le

macadam comme des marteaux d'enclume. Des lanciers passent, le soleil

pailletant leurs épaulettes, frappant droit sur la blancheur de

l'uniforme et faisant jaillir mille éclairs des visières, des galons,

des pompons, des boutons et des sabres. Puis les cent-gardes, colosses

bleus, blancs, piqués de rouge, crinières éparses, éblouissants. La

voiture qui porte deux empereurs et leur fortune, sans compter un

empereur futur, passe rapidement. Le temps de saisir l'attitude

roide, l'air froid, les grandes moustaches, la tête fière sur un torse

splendide du czar qui s'enfonce dans l'angle de la voiture, et les

regards curieux, impatients de voir, presque joyeux du czaréwitch et de

son frère: tout est fini dans un coup d'oeil.

Maintenant c'est l'escorte, c'est l'état-major, ce sont les généraux,

les ministres, les colonels, les secrétaires, les conseillers: des

épaulettes blanches et larges, des poitrines criblées de croix,

des rubans et des grands cordons, des têtes blondes, de race slave,

énergiques, altières: la même expression sur les visages. Sourire de

gala chez ceux qui reçoivent, remercîment calme et diplomatique chez

ceux qui sont reçus. Puis le brouhaha des soldats, des piqueurs, de la

cavalerie. A la fin, une voiture découverte, et, magnifique dans

son costume, un officier russe, immobile, avec une poignée de plumes

blanches qui flottent, au sommet de son casque, comme un duvet de cygne.

Les curieux n'ont plus rien à voir et suivent, un moment encore, le

cortége qui disparaît dans la lumière, cavaliers, écuyers verts galonnés

d'or, équipages étincelants que semblent emprisonner les escadrons

au-dessus desquels se dresse la grêle forêt des lances. On se sépare

ensuite, le trottoir se répand sur la chaussée; une mer de chapeaux

noirs, de chapeaux gris, où s'agitent comme de petites vagues les

chapeaux féminins bleus ou roses, ondule, se mêle et se heurte.

Les observations vont leur train.--«J'aime l'uniforme bleu des

grands-ducs.--Ils sont donc décorés de la Légion d'honneur?--Enfin,

ils ont une qualité, après tout, ils sont exacts!» O triomphe de la

démocratie! Les souverains auront beau faire, dorénavant, c'est toujours

le peuple qui dira, comme jadis Louis XIV:--_J'ai failli attendre!_

On n'avait point fait passer la voiture du czar par le boulevard de

Sébastopol, ce qui eût été fort impoli, mais on avait cependant permis

à Sa Majesté de contempler la colonne de la place Vendôme. Du haut de la

plate-forme de bronze, le jour de l'entrée des alliés et de l'empereur

Alexandre Ier à Paris, le fils de Gracchus Babeuf se précipita de rage,

tête baissée, sur le pavé. J'ai entendu traiter ce suicide, l'autre

soir, de folie pure. Mais quelle chose bizarre, me disais-je alors, que

ce voyage tout fraternel de l'empereur de Russie rappelle inévitablement

la tournée moins amicale de 1815! Au fait, pourquoi oublierions-nous

cette date assez cruelle, lorsque nos voisins mettent un soin si tenace

à se la rappeler?

Et j'ajoutais:

--A cette heure, il y a, de par le monde, en Prusse et en Russie, de

braves gens qui se racontent avec une espérance avide la _légende_ de

l'invasion. Il y a de vieux guerriers courbés et blanchis qui ont gardé

sur les lèvres l'âcre saveur du vin de Suresnes, et qui voudraient

bien encore en goûter. Il y a des conteurs éloquents qui répètent à

la jeunesse ébahie comme Schwarzenberg savait conduire son armée à la

victoire, à la mangeaille et aux jolies filles. Que de gens, là-bas,

rêvent des séductions gigantesques des galeries de bois du Palais-Royal

et des tripots de la rue Vivienne. Ils ont vu cela, et voudraient le

revoir; ou leur père, ou leur oncle leur en ont parlé, et ils grillent

de savoir si le père a menti. Dans je ne sais quel écrit francophage,

le vieux Goerres, un de ces _capucins allemands_ dont se moquait si bien

Ludwig Boerne, parle des _souvenirs sacrés de Montmartre_. Ces Prussiens

pensent naïvement qu'ils pourraient encore escalader la butte. Arndt le

répète assez souvent dans ses oeuvres.

Nous l'avions trop oublié, nous!

Ainsi j'évoquais ces journées d'autrefois.

Puis, après le souvenir de cette cavalcade souveraine, c'était le grand

jour de la distribution des récompenses au Palais de l'Industrie.--Ce

même jour où l'on apprit la mort de Maximilien, fusillé.

Paris s'était réveillé, ce jour-là, comme un homme qui, au lendemain

d'un bal masqué, recevrait un billet de faire part. Le coup de foudre

venu du Mexique avait tout interrompu, fêtes et réceptions officielles,

et le sultan en était réduit à visiter sans bruit nos monuments, tandis

que le prince de Galles, plus curieux, allait contempler, au théâtre

chinois de l'Exposition, _le Mangeur d'oeufs et l'avaleur de sabres_.

Quel dénoûment terrible à la plus incroyable des aventures! La tragédie

certes n'est pas morte et le théâtre futur a encore là tout tracé, tout

sanglant, un sombre et dramatique sujet. Shakspeare n'eût pas rêvé un

cinquième acte plus atroce. Au Mexique d'ailleurs les drames finissent

ainsi--par la fusillade--pour les grands et pour les petits. On fait bon

marché de la vie humaine. Empereurs et partisans, qu'importe! Deux

coups de mousquet, et tout est dit. Le sang sèche si vite sous le grand

soleil!

Quarante-trois ans, presque jour pour jour, avant la mort de Maximilien,

un autre empereur, l'Espagnol Iturbide, tombait sous les balles

mexicaines, le 19 juillet 1824, comme est tombé, le 19 juin 1867,

l'empereur Maximilien. Lui aussi, Iturbide, avait fait vaillamment le

sacrifice de sa vie. Chassé des États qu'il avait conquis, proscrit par

le congrès, réfugié en Angleterre, menacé de mort s'il remettait le pied

sur le territoire de la république mexicaine, il s'embarqua à Londres

avec ses enfants, revint au pays qui le repoussait, et en débarquant,

alla droit au général Felipe de la Garza en lui disant:--Je suis

l'empereur!

Garza répondit en lui demandant son épée et en lui annonçant de se

préparer à mourir.--«Quand cela?--Dans trois heures.» Iturbide

s'inclina et réclama son chapelain. Mais au moment de donner l'ordre de

l'exécution, le commandant Garza hésita, soit crainte, soit pitié, et

envoya au congrès de Tamaulipas, séant à Padella, la nouvelle de la

capture; puis, sous bonne garde, il conduisit le prisonnier aux députés,

en donnant--chose bizarre!--à Iturbide lui-même le commandement des

soldats de l'escorte. Il faut lire dans Magnabal le récit de cette

singulière et lugubre catastrophe. En arrivant à Padella, l'empereur

apprend que le congrès, constitué en tribunal, l'a déjà condamné à mort;

il était six heures du soir. «Savez-vous,» dit Iturbide aux soldats,

«savez-vous ce qui arrive! Vous allez me fusiller, mes amis...»--Et au

moment de partir: «Allons donner un dernier coup d'oeil au monde!»

Le lieu de l'exécution était assez éloigné. «On me fait marcher bien

longtemps», répétait le condamné. Quand on s'arrêta, il détacha de son

cou son rosaire, le donna au prêtre: «C'est pour mon fils aîné.»--Et

prenant sa montre: «Pour mon plus jeune fils. Arrêtez les aiguilles

à l'heure de ma mort. Quant à cette lettre, elle est pour ma femme.»

Ensuite regardant sa bourse, il y trouva trois onces d'or en petite

monnaie et les fit distribuer à la troupe.

Au moment de donner le signal des coups de feu, Iturbide s'écria d'une

voix claire: «Mexicains, à cette heure de mort, je vous recommande

l'amour de la patrie, c'est lui qui doit vous conduire à la gloire.

Je meurs pour vous avoir secourus, mais je meurs content, parce que je

meurs parmi vous.--Feu!» dit-il ensuite à l'adjudant Castillo. Il tomba

roide mort.

Le dernier fils d'Iturbide, le prétendant au trône, vient de mourir

après avoir tenu un cabaret aux environs de Paris, dans la banlieue[21].

Un cabaret chantant au coin d'un carrefour!

[Note 21: Les journaux annoncèrent ainsi cette mort:

«Hier, vers neuf heures du matin, passait silencieusement, dans la

grande avenue de Neuilly, un corbillard des pauvres, suivi d'une

cinquantaine de personnes.

»Ce modeste convoi n'était autre que celui d'un prince de sang impérial,

le prince Iturbide, que de rares amis et quelques voisins accompagnaient

à sa dernière demeure.

»Le deuil était conduit par M. Lemaire, président de la Société de

Saint-Vincent de Paul. Après une messe basse, dite par M. Bazin, vicaire

de la paroisse de Neuilly, le corps a été inhumé dans un petit coin du

cimetière, une simple concession temporaire faite pour sept ans.

»Quand on songe qu'au bout de ces sept ans le terrain sera

très-probablement retourné et qu'il ne restera plus de traces de celui

dont le père fut empereur du Mexique!

»Actuellement une croix de bois noir, avec le nom du défunt, rappelle

seule qu'un prince gît sous cette terre.

»Nous avons été voir cette tombe, hier après midi; sur le tertre

fraîchement remué, il n'y avait pas une couronne, pas même une simple

fleur.

»Le prince Augustin-Cosme Iturbide était âgé de quarante-huit ans, et

demeurait à Paris depuis le mois de décembre 1865.

»Augustin Iturbide, quoique sans fortune, avait néanmoins de quoi vivre.

Cédant aux sollicitations d'une femme qui exerçait un grand empire sur

lui, il avait, en 1866, fondé une table d'hôte au n° 6 du boulevard

Montmartre, et, en 1867, acheté un bal-concert à Courbevoie.

»Il ne reste plus maintenant, des huit enfants de l'empereur Iturbide,

qu'une princesse, âgée de cinquante-deux ans, et qui demeure à

Bayonne.»]

Quel triste roman que l'histoire, et comme elle se répète jusqu'à

faire trouver banale l'horreur elle-même. Qu'elle nous garde d'ailleurs

d'ironiques et cruelles antithèses! Oui, je m'en souviens, c'était

au moment de présider à la distribution des récompenses au Palais

de l'Industrie, que Napoléon III recevait la terrible dépêche, aussi

terrible que celle de janvier 1873! Quel refrain à l'hymne qu'avait

composé Rossini que cet écho de la mousqueterie de Juarez!

Spectacle évanoui et que je revoyais l'autre soir; j'avais devant

les yeux encore ce tableau étonnant. Vingt mille personnes entassées,

toilettes claires, uniformes, habits noirs constellés de croix,

toutes les dorures et chamarrures de la terre. Il avait plu des ordres

étrangers. Tout d'abord les détails se perdaient dans l'ensemble; quand

on fermait les yeux à demi, cette foule semblait immobile et telle qu'on

aurait pu la regarder dans un stéréoscope. La lumière se décolorait,

on n'avait plus devant soi qu'un entassement sombre où se détachaient,

pressés, grenus, les chapeaux blancs, lilas ou roses et la poudre de riz

des épaules apparaissant sur les gradins comme s'il y avait neigé. Si

l'on essayait ensuite de saisir d'un coup d'oeil le vaste ensemble,

c'était un éblouissement. Tamisés par des velours d'un bleu doux ou d'un

vert d'eau parsemés d'étoiles, les rayons de soleil ne perçaient que

çà et là, comme d'un jet incandescent, ce je ne sais quoi de tendrement

opaque qui était le jour. Autour du palais, des faisceaux de drapeaux;

en bas, la foule avec un demi-murmure, fait non pas de joie grondante,

comme dans les fêtes publiques, mais de menus propos à voix basse, comme

dans un salon. Parfois des remous la parcouraient, et ces milliers de

têtes se penchaient, se courbaient vers un seul point--l'empereur--comme

des épis sous le vent. Au-dessus des gradins, les éventails s'agitaient

comme des ailes de papillons avec des frémissements voluptueux. Les

invités allaient, venaient, longeant l'immense bordure de fleurs; les

exposants se groupaient autour de leurs chefs-d'oeuvre industriels

disposés en faisceaux. Puis si l'on découpait de petits points de vue

dans la fourmilière, peu à peu émergeait quelque rouge tunique, quelque

étonnant costume, le bonnet à aigrette et la pelisse fourrée d'un

Magyar, le casque d'un Prussien, l'uniforme élégant d'un officier de

Cosaques, la robe brodée d'un Persan. Il y avait là de la féerie.

Et parmi ces splendeurs orientales, à côté des ambassadeurs à grands

cordons, leurs rubans au cou et leurs plaques de diamants sur la

poitrine, on apercevait en simple frac, mais en tenue correcte de

_gentlemen_ républicains, quelques-uns des ministres des États-Unis

d'Amérique.

Et pâle, troublé, essayant cependant de sourire, Napoléon, tout en

distribuant les récompenses, entrevoyait dans cette foule le spectre

sanglant de Maximilien.

Ce spectre devait le hanter plus d'une fois. On a retrouvé, dans le

tiroir même du bureau de l'empereur, une photographie de la redingote et

du gilet troués de balles que portait l'archiduc à Queretaro. Napoléon

conservait aussi (pourquoi?) une gravure allemande--quelque dessin du

_Kladderadatsch_ sans doute--où il était lui-même représenté debout

dans son lit, tandis que le fantôme de Maximilien venait, enveloppé d'un

suaire taché de sang, lui dire:

--Les balles qui m'ont frappé rejaillissent jusqu'à ton front!

Napoléon devait en effet amèrement regretter d'avoir jeté dans une telle

aventure l'infortuné Maximilien; et qui sait si des larmes impériales

n'ont point coulé sur les photographies de ces vêtements déchirés par

les balles?

Il ne faudrait pas trop, d'ailleurs, s'abandonner au sentiment et, par

amour de l'équité, par un penchant naturel vers la justice, sembler

prendre le parti d'un ennemi qui fut implacable. Le sentiment et la

sentimentalité sont, en politique, deux guides exécrables, et ce furent

ceux-là, il faut bien le reconnaître, que suivit le plus souvent cet

homme de lettres manqué, ce chasseur de chimères qui fut le prince

Louis-Napoléon Bonaparte. La nature personnelle de cet homme (pour

n'envisager sa physionomie que par des côtés intimes) était absolument

opposée à tout ce qui dans le monde est immédiatement applicable et

pratique. Ce n'est point par de vaines raisons qu'étant jeune, il

s'était senti attiré par les poésies de Schiller et qu'il en avait

traduit quelques-unes. Il y avait en lui de l'Allemand, non point de

l'Allemand pratique, Yankee d'Europe, métis de juif et de Germain que

nous a révélé la dernière guerre, mais de l'Allemand à la façon des

portraits que nous traçait jadis Mme de Staël, de l'Allemand rêveur et

perdu dans les brouillards du Rhin. On pouvait se faire une idée exacte

de l'esprit même de Napoléon, en jetant sur son cabinet de travail,

aux Tuileries, un coup d'oeil, même rapide. C'était là une accumulation

étrange d'objets disparates, témoignant de préoccupations multiples;

mais, par une rencontre singulière, on s'apercevait bien vite que tout

ce qu'il y avait de chimérique au monde, d'impossible, d'irréalisable,

d'impraticable, était l'objet des sollicitudes constantes, des études

de l'empereur, tandis que tout ce qui était net, tangible et d'intérêt

direct, ne l'attirait, ne le sollicitait que médiocrement.

Devant lui (mais à peine consultés) étaient entassés les dossiers

relatant les forces exactes de la Confédération du Nord, les rapports

clairs et alarmants du colonel Stoffel (qui depuis...), les relevés

de chiffres, tout ce qui devait forcer un souverain à se mettre

immédiatement en demeure de maintenir l'État dans la force voulue. Mais

peu importait évidemment tout cela à Napoléon III. Ce qui l'attirait,

ce qui le séduisait, c'était ou un modèle curieux de canonnière, ou une

mitrailleuse perfectionnée, ou un sac inédit, ou une bouillie nutritive,

sorte de brouet à l'usage de l'armée, toutes choses dont les modèles ou

les échantillons étaient là, inutiles, chimériques dans l'application,

mais examinés évidemment avec soin, patiemment, longuement, par un

esprit rêveur qui avait cette manie spéciale d'inventer et d'innover

dans un art où il fut toujours profondément inhabile, l'art militaire,

le plus opposé de tous à son tempérament de songeur.

Il aimait si fort la chimère,--ce mot qui, en parlant de lui, revient

sans cesse sous la plume,--que sa grande oeuvre littéraire, la _Vie

de Jules César_, fut encore une chimère en action. Il s'était épris de

cette grande et redoutable figure, César, dont il semblait vouloir faire

comme un aïeul de sa propre race, se croyant lui-même le petit-fils de

la déesse. Négligeant les affaires du pays pour la confection de cet

ouvrage inachevé, mosaïque érudite à laquelle tous les savants du monde

apportaient leur caillou, il était heureux de s'enfermer, en compagnie

de quelque membre de l'Académie des inscriptions, avec de vieux textes,

de vieux parchemins et de vieilles médailles. Il croyait alors trouver

lui-même ce qu'on lui indiquait et traduire ce qu'on lui expliquait.

Cette humeur mal étouffée d'homme de lettres, de rêveur _schillérien_,

qui avait été celle de sa jeunesse, se montrait encore et réapparaissait

jusque dans sa vieillesse. Et puis il éprouvait une profonde joie à

goûter, décernée par les plus brillants des écrivains de son temps,

cette louange littéraire, si douce et si caressante au coeur de l'homme.

Des gens qui n'avaient pas le courage d'achever la lecture du lourd

travail impérial, n'en écrivaient pas moins à l'auteur, en accumulant

les louanges et les flatteries, que la _Vie de César_ était le monument

littéraire de ce siècle. Il devait bien, à ses heures de retour sur

lui-même et de lucidité, il devait fièrement mépriser l'humaine

espèce, cet empereur tombé, qui avait tour à tour connu de si près les

flatteurs, les exploiteurs, les complices et les ingrats.

Mais quoi! une sorte de confiance fataliste et une foi en lui-même le

soutenaient contre des réflexions pareilles. On a retrouvé, dans un

carnet de sa jeunesse, les pensées qui agitaient alors son âme, la plus

troublée, la plus hésitante, la mieux préparée à devenir la proie des

intrigants qui fût jamais:

«_J'affronte un orage; un souffle m'abat_», écrivait-il alors, dans ces

années où, loin de France, il errait, tantôt à Port-Louis, tantôt à Rio.

Un peu plus loin, dans ces notes, il ajoute, rapportant quelque parole

féminine qu'il applique à sa propre destinée:

«_J'ai été gâtée, jeune, brillante, recherchée, encensée,

calomniée, persécutée, mourante, réhabilitée,--et me voilà!_»

Ce _et me voilà!_ résumerait toute sa théorie fataliste. Le principal,

à ses yeux, était de durer pour survivre aux événements et aux hommes

et pour les dominer. Cette idée, on la retrouve encore plus d'une fois

exprimée dans ses pensées de jeunesse.

Il écrit cela justement au lendemain de l'attentat de Strasbourg.

«_Je crois en moi!_» Cette foi en lui-même, ou plutôt en l'idée

napoléonienne, à ce rêve colossal et insensé de la famille, c'est ce qui

devait faire la force de cet homme, lui assurer un jour (et en dépit

de ses propres fautes) le premier rang dans ce pays de France, attaché

alors en esclave à cette légende bonapartiste, faite de rayons et de

brumes, aujourd'hui dissipés.

Nous devions payer terriblement cher ces hallucinations et ces

admirations instinctives de la force. Mais, personnellement, nous avons

assez combattu l'empire, alors qu'il était puissant, pour garder une

réserve devant l'empereur mort. Il y a là cependant une leçon de morale

qu'on doit donner à méditer aux peuples. Toute nation qui s'abandonne

elle-même, par terreur des éléments qu'elle contient dans ses flancs,

est une nation perdue. Elle craint d'enfanter dans la douleur, et, par

crainte de ce mal, elle se déchire elle-même et se laisse déchirer les

entrailles par un sauveur qui fait durement solder son opération.

La maladie suprême de Louis-Napoléon est d'ailleurs un dernier argument

contre la monarchie. Il est évident que, douloureusement affecté par

ce mal mortel qui l'a terrassé, Napoléon n'avait plus, surtout dans ces

dernières années, la liberté de penser et d'agir. C'est le propre de

semblables maladies d'absorber et de faire converger sur un seul point

toutes les facultés d'un être. L'histoire physiologique tirera parti,

un jour, du dépôt d'oxalate de chaux de l'ex-empereur. La vessie de

Cromwell, dont parlait Pascal, la fistule de Louis XIV, qu'a rendue

célèbre M. Michelet, ont désormais un pendant. Il est proclamé que

c'est à un malade que la France, au mois de mai 1870, avait remis ses

destinées; que c'est un malade qui, en juillet, n'a pas eu la force de

résister à ceux qui le poussaient à faire la guerre à l'Allemagne, dans

l'espoir d'y trouver quelque profit; que c'est un malade qui, après

Woerth et Forbach, a perdu, à Metz, des jours précieux pour le salut

de l'armée en s'obstinant à rester à la tête des troupes; que c'est un

malade, enfin, qui a guidé ou embarrassé, de Châlons à Sedan, la

marche de la dernière armée de la France, et que c'est un malade qui

a enveloppé dans sa chute le drapeau même de la patrie. Voilà ce que

risquent les nations en ne trouvant point l'énergie de se gouverner

elles-mêmes, en abdiquant leur volonté, leur libre arbitre et leur

conscience!

Je n'oublierai jamais le départ de l'armée de Châlons, par un matin

pluvieux du mois d'août. Quelle triste aurore, frileuse et sombre comme

un jour d'automne! Les soldats harassés pataugeaient dans la boue,

déroulant les longues files de leurs colonnes silencieuses. Parmi eux,

l'empereur, en voiture, drapé dans un caban doublé de rouge, passait,

saluant çà et là des troupiers qui ne lui rendaient déjà plus le salut.

Cela sentait la ruine et la défaite. Un vent de débâcle sifflait et

nous regardions tout, le coeur comprimé et désolé, car il s'agissait

maintenant du salut de la France.

Quelques jours avant la déclaration de guerre et l'entrée en campagne,

une consultation de médecins avait eu lieu sur l'état de la santé de

Napoléon, et le docteur G. Sée avait été chargé de faire connaître un

diagnostic détaillé. Ce diagnostic aujourd'hui appartient à l'histoire

aussi bien que le registre de Fagon. A cette époque (5 juillet 1870),

il ne restait d'une _anémie_ ancienne, due à la captivité de Ham,

c'est-à-dire à une aération insuffisante et à des influences morales,

d'autres traces que des hyperesthésies cutanées et musculaires, des

douleurs superficielles de la peau des cuisses, une grande sensibilité

près des articulations des pieds. Quelques phénomènes goutteux se

montraient aussi çà et là. Mais la véritable maladie, M. Sée ne s'y

trompait pas, c'était la lésion de la vessie.

Il faudrait lire avec ses termes scientifiques la description des

hématuries, de la dysurie, que donne le savant docteur. Bref, M. Sée

concluait ainsi: «Nous considérons comme nécessaire le cathétérisme

de la vessie à titre d'exploration, et nous pensons que le moment est

opportun, par cela même qu'il n'y a actuellement aucun phénomène aigu.

Si, en effet, la dysurie ou la purulence, ou les douleurs augmentaient

ou reparaissaient, on aurait à craindre de provoquer par l'exploration

une inflammation aiguë.» J'ignore si les opérations du docteur Thompson

ont amené ce que redoutait le docteur Sée, et jusqu'à cette heure on

n'est pas tout à fait renseigné, à Paris, sur la cause suprême de la

mort de Louis-Napoléon. Toujours est-il que le malade était déjà à demi

condamné lorsqu'il partait presque furtivement de Saint-Cloud en juillet

1870, pour se rendre à Sedan, où il eût pu mourir sans les souffrances

matérielles et morales de ces deux dernières années et avec l'auréole

du devoir et du sacrifice qui manque terriblement à cette mort de

Chislehurst.

Il me semble, au surplus, le voir errer, attristé, abattu, dans ces

appartements de Campden-House, où, posant la main parfois sur quelque

écrit de sa jeunesse, il devait lui arriver de relire ce qu'il avait

écrit, au temps jadis où il rêvait d'amalgamer le socialisme de M. Louis

Blanc avec le régime policier de Fouché. Peut-être a-t-il retrouvé alors

cette phrase qu'il écrivait, voilà longtemps, dans son travail: _De

l'organisation militaire en France_, où il réclamait précisément le

système prussien, le service obligatoire pour tout citoyen valide:

«Si l'humanité permet qu'on hasarde la vie de millions d'hommes sur le

champ de bataille pour défendre sa nationalité et son indépendance, elle

flétrit et condamne ces guerres immorales qui font tuer les hommes dans

le seul but d'enflammer l'opinion publique et de soutenir, par quelque

expédient, un pouvoir toujours dans l'embarras.» (Ham.)

Peut-être encore a-t-il pu méditer, dans son exil de châtelain anglais,

cette vérité qu'il a démontrée après l'avoir proclamée: «_On ne bâtit

rien de solide sur le mensonge_.»

Et maintenant, tout est dit. L'homme qui tint si longtemps le sort de

la France entre ses mains et dont l'Europe attendit souvent la parole,

lorsque arrivait une année nouvelle, pour savoir si le monde demeurerait

en paix ou s'égorgerait cette année; ce somnambule couronné, qui meurt

dans son rêve inachevé, ce César est couché là-bas, dans un cottage des

environs de Londres. Il est parti de l'exil pour aboutir à l'exil. Né

avec une âme tendre, il a commis peu à peu, en avançant dans la vie,

tout ce que peut commettre un caractère ambitieux et pusillanime. «_Sa

mère lui sera fatale_», écrivait de lui le roi Louis de Hollande, qui

voyait avec effroi la reine Hortense entretenir des rêves de pouvoir

dans cette jeune tête. Le roi Louis oubliait combien cette fatalité

pèserait aussi sur la France.

L'empire maintenant n'est plus qu'un souvenir. Un jour, dans une leçon

publique, en Sorbonne, M. Saint-Marc Girardin (qui n'en faillit pas

moins devenir plus tard sénateur de l'empire) expliquait un passage

d'une tragédie, lorsqu'il arriva et s'arrêta à ce vers:

Ruines et fantômes · 第 29 / 34 题