Les quelques lignes que nous avions écrites plus haut sur Mlle de
Sombreuil nous valurent une réponse de son fils.
Ce n'est point pour diminuer l'horreur que nous inspirent les massacres
de septembre, c'est seulement pour rétablir la vérité sur un fait
contesté que nous prenons à corps la légende du _verre de sang_.
«Monsieur, écrivait M. de Sombreuil au rédacteur en chef du _Grand
Journal_:
«A mon retour de la campagne, on me communique le numéro de votre
journal du 11 février, où je lis ce qui suit:
«Notre époque a le goût des réhabilitations; si elles ne sont pas
toujours justes, elles ont au moins cet avantage de mettre dans un
jour exact, entouré de tous les documents à l'appui, chaque figure
historique. M. Jules Claretie annonce, dans l'_Avenir national_, la
publication d'une histoire de Maillard, l'ancien huissier du Châtelet,
le chef des _travailleurs_ des 2 et 3 septembre 1792, pour employer le
sombre langage d'alors.
«Il est bien difficile de toucher à ces terribles souvenirs sans
froisser de justes susceptibilités; mais pourtant je dois dire que
Maillard, dont le nom est resté attaché à cette date sanglante, en
enrégimentant, en organisant pour ainsi dire la fureur populaire, lui
arracha plus de victimes qu'on ne le croit.
«On conserve aux archives de la Préfecture le registre de l'Abbaye,
témoin muet de l'effroyable massacre, et sur lequel, en regard du nom
de chaque prisonnier, Maillard mettait l'indication: _En liberté_, ou le
mot: _Mort_; d'où il résulte, raconte toujours M. Claretie, que Mlle de
Sombreuil n'a pu boire le fameux _verre de sang_, puisque Maillard ayant
écrit, en regard du nom de M. de Sombreuil, la note: _En liberté_, M.
de Sombreuil, _libre avant même d'être sorti de la salle_, n'avait pas
à être sauvé par sa fille dans la cour où les _travailleurs_ ne
l'attendaient plus.»
«Fils de Mlle de Sombreuil, je viens vous prier, monsieur le rédacteur,
au nom de la vérité et par respect pour l'acte de piété filiale qui a
rendu le nom de ma mère immortel, d'accueillir la rectification suivante
au fait avancé par M. Claretie.
«Mon grand-père, M. le marquis de Sombreuil, ancien gouverneur des
Invalides, avait été arrêté immédiatement après le 10 août et jeté
dans les cachots de l'Abbaye; le dimanche 2 septembre 1792, le terrible
_Caveant consules_ venait de mettre le pouvoir aux mains de Danton;
_sur son ordre_, des égorgeurs avaient été demandés au comité de
surveillance, présidé par Marat, où ils avaient reçu leurs instructions
et étaient convenus de leur salaire.
«Le lendemain, lundi 3 septembre, vers cinq heures du matin, les
_travailleurs_[6], sous la conduite de Maillard, surnommé _Tape-dur_, se
dirigèrent vers la prison de l'Abbaye. Les victimes sont au complet, le
carnage va commencer.
[Note 6: Si nous nous servons de cette expression en parlant des
assassins de septembre, c'est qu'ils sont ainsi désignés sur les _États
de service_ dressés dans les bureaux de la Commune, où sont constatés
les payements qui leur ont été faits. (_Note de M. de Sombreuil._)]
«Maillard établit d'abord son tribunal de _juge populaire_ dans la cour
de la prison, et les égorgeurs sont placés sur deux haies; aussitôt
les portes du cloître, qui recélait les prêtres arrêtés les jours
précédents, sont ouvertes, et tous sont massacrés sans qu'il soit fait
grâce à un seul.
«L'horrible tuerie humaine est un instant suspendue pour laisser les
_travailleurs_ manger la soupe et boire le vin que la _Commune_ leur fit
distribuer à la porte de la prison; mais bientôt ils recommencèrent leur
oeuvre sanglante.
«Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen de
Sombreuil. Le premier tombe frappé d'un coup de hache qui lui fend la
tête; déjà le fer était levé pour atteindre M. de Sombreuil, quand sa
fille l'aperçoit. Elle s'élance au cou de son père, qu'elle enveloppe de
sa magnifique chevelure, et, présentant sa poitrine aux assassins: «Vous
n'arriverez à mon père, dit-elle, qu'après m'avoir tuée!» Elle reçoit
trois blessures. Sa beauté, plus grande encore dans cette scène
terrible, émeut un des assassins: un cri de grâce se fait entendre.
Subjugués par cet ascendant qu'inspire forcément la vertu, et peut-être
par l'irrésistible attrait de la beauté dans les larmes, les égorgeurs
entourent le père et la fille, et l'un d'eux, lui présentant un verre de
sang qui s'échappait de la tête de M. de Saint-Marsault, lui dit: «_Bois
ce sang à la santé de la nation, citoyenne, et ton père sera libre._»
Elle l'avale d'un trait, et conquiert, par cet acte inouï de piété
filiale, la liberté de son père.
«Peu de temps après, Mlle de Sombreuil épousa son parent, M. le comte de
Villelume.
«En 1814, Louis XVIII, ne voulant pas que le nom de Sombreuil, dont
le dernier avait été fusillé à Auray, s'éteignit, adressa une lettre
autographe à mon père (lettre aujourd'hui encore entre mes mains), par
laquelle il lui exprimait le désir qu'il eût ajouté à son nom celui de
Sombreuil.
«Après sa mort, le 15 mai 1823, le coeur de ma mère fut inhumé dans la
chapelle des Invalides d'Avignon.
«Lors de la suppression de cette succursale, en 1850, les invalides
présentèrent une requête au prince Louis Napoléon, président de la
République, pour obtenir que le coeur de leur _bon ange_ (c'est ainsi
qu'ils l'appelaient) fût conservé au milieu d'eux. Le prince Louis ayant
fait droit à cette requête, avis m'en fut donné par la lettre suivante:
«MONSIEUR,
«M. le maréchal gouverneur me charge d'avoir l'honneur de vous
prévenir que la cérémonie relative au coeur de Mme la comtesse
de Sombreuil aura lieu aux Invalides, le vendredi 6 de ce mois,
à midi.
«Si vous voulez vous présenter au cabinet du gouverneur, j'aurai
l'honneur de vous donner une autorisation et de vous adresser au
curé des Invalides.
«Veuillez, etc.
«_Signé_ Baron DU CASSE.»
«C'est ainsi que, par une exception unique dans l'histoire, le coeur
d'une femme repose au milieu des gloires dont la France s'honore.
«Permettez-moi, monsieur le rédacteur, après ce récit exact des faits
qui concernent ma mère, de joindre ici un document officiel attestant
l'acte mémorable de Mlle de Sombreuil, contesté par quelques biographes: