Kaavo vit dans les yeux féroces du guerrier que la menace n’était pas
vaine. Elle ne bougea pas, ne cria point; mais la faculté de penser lui
revenant, les yeux mi-clos elle regardait à travers ses longs cils,
veillant une occasion, un éclair, pour lui glisser entre les doigts,
comme une anguille.
Le canaque la tenait toujours d’une main enfoncée dans les cheveux, et
d’un genou sur la poitrine. Il posa sa hache à côté de lui, défit de sa
main libre la corde qui le ceinturait. Puis, immobilisant toujours Kaavo
sous son poids, il lui lâcha les cheveux, lui attacha un bout de la
corde autour du cou, garda l’autre extrémité dans la main, et il lui
déclara: «Je t’ai vue au pilou de Poinou, celui qui faisait tomber la
pluie; je te connais, tu es la fille du chef, tu es Kaavo, je te tiens,
n’essaye pas de te sauver, c’est inutile. Viens avec moi à Gomen, tu
seras une femme du chef.»
Kaavo répondit: «Laisse-moi, je ne veux pas être la femme du chef de
Gomen, je suis pour Attéa qui sera le grand chef de Voh.»
Navaé reprit impérieux: «Tu seras ma femme, à moi! tu vas marcher
devant, où je te dirai d’aller; si tu casses des branches ou si tu fais
des marques avec tes pieds, je te frapperai; si tu cries, je te tuerai
pour te fermer la bouche.» Et lâchant sa victime, mais tenant toujours
le bout de la corde, Navaé lui ordonna de marcher.
La peur, un long atavisme d’obéissance et de servitude firent marcher la
popinée comme le canaque le voulait; de sa laisse il la guidait, sans
paroles. Il passa reprendre ses sagaïes fichées en terre, et l’un
suivant l’autre, ils se dirigèrent sur le versant intérieur du massif de
Taom.
Navaé avait changé de direction, il allait vers les Paimbois. Cela pour
dépister ceux qui chercheraient ses traces, lorsque la disparition de
Kaavo serait connue. Il passait le long du Taom, sur le versant au
soleil levant, dans une région même peu connue des canaques, presque
impénétrable, tant la végétation y était puissante et entrelacée.
La disparition de la belle Kaavo, la fille du chef de Témala, celle qui,
aux ignames prochaines, devait être la femme du fier Attéa, agiterait et
mettrait sur pieds ces deux tribus amies. Tous les plus vaillants
guerriers, et les plus fins suiveurs de traces, se mettraient à sa
recherche pour la reprendre et tuer ses ravisseurs.
Et lui, Navaé, tout seul, en conduisant sa captive, il échappera à leurs
poursuites, il emmènera Kaavo à Gomen; il aura pris la fille du chef de
Témala, à Témala même, dans sa tribu, sous le nez de tous les guerriers,
en se moquant d’eux. Voilà de quoi être fier. Winda n’aurait pas pu en
faire autant. Tous les guerriers de Gomen le proclameront, lui, Navaé,
grand chef de guerre, tous lui obéiront. Le grand chef de Gomen
l’invitera à venir manger de ses poissons réservés pour les chefs. Quand
il désirera une popinée il la prendra, personne n’osera le lui défendre.
Qui comme Navaé?... Il n’y en a pas!
Pour mettre la plus grande distance possible entre les guerriers de
Témala et lui, Navaé activait son allure, il allait sans s’arrêter un
seul instant, menaçant Kaavo de la fouetter avec sa sagaïe, si elle ne
marchait pas assez vite.
Et Kaavo allait, gardant toujours l’espoir de réussir à se sauver.
Pauvre Kaavo, elle ne pouvait même pas lever les mains pour détacher le
nœud qui était derrière son cou, sans que son conducteur s’en aperçût;
et il lui était impossible de mener la corde jusqu’à sa bouche pour la
mâcher, la couper avec ses dents, la corde était trop serrée.
Elle marchait toujours, Kaavo, sous la menace de Navaé, pensant à la
nouvelle vie qui lui serait imposée si elle ne parvenait pas à
s’échapper. Être la femme du chef de Gomen, ou celle de Navaé, c’était
ne plus jamais revoir la belle vallée de Témala, son pays à elle;
c’était aussi ne jamais être la femme d’Attéa; depuis son enfance elle
était faite à cette idée; cela n’était pas possible, c’était comme si
les cocotiers avaient poussé les feuilles en bas et les racines en
l’air; elle ne comprenait pas cela, Kaavo. Les guerriers de son père
viendraient la reprendre avant qu’elle fût la femme du chef de Gomen ou
celle de Navaé; et elle avait bien peur Kaavo, en pensant que son
conducteur la tuerait peut-être, pour ne pas la rendre vivante aux
guerriers de Témala.
Une secousse sur la corde la fit s’arrêter. Navaé lui dit: «Le soleil a
dépassé nos têtes, il descend, maintenant nous sommes loin de Témala, il
faut trouver à manger. Nous allons passer dans cette forêt noire, et là,
tout en marchant toujours, tu remueras avec tes pieds les feuilles
mortes, tu ramasseras des bulimes[8], et moi je tuerai des oiseaux, tu
les ramasseras aussi.»
[8] Sorte de gros escargots.
Coupant avec sa hache une branche d’un chou palmiste qui se trouvait à
côté, il fendit la nervure au milieu, dans le sens de la longueur, et
donna les deux palmes à Kaavo, qui vite tressa un panier.
Au bout d’un petit moment, le panier était fait. Ils se remirent en
route, l’un suivant l’autre, chacun à un bout de la corde. En passant
dans la forêt, tout en marchant Kaavo soulevait, de la pointe de ses
pieds rasant la terre, l’épaisse couche humide des feuilles mortes.
Souvent elle se baissait pour ramasser un bulime qu’elle mettait dans
son panier.
Navaé, muni de pierres, de son regard d’émouchet fouillait le feuillage
sombre des arbres. Un caillou partait en ronflant, un choc, du bois qui
se casse, et bien souvent un notou tombait pesamment sur le sol. Kaavo
allait le prendre, toujours suivie de son conducteur inexorable.
Quand Navaé jugea que les provisions étaient suffisantes, il dit à
Kaavo: «Fini! marche droit, comme ça.» Et de sa main il lui montra la
direction. La popinée devant le canaque, ils continuèrent à filer sans
prononcer une parole. Ils marchèrent longtemps, le soleil baissait.
Un peu avant la nuit sombre, ils s’enfoncèrent dans une vallée profonde,
remontant le cours d’un ruisseau. Ils allaient sous la tonnelle
interminable des branches se croisant, s’entrelaçant, au-dessus de l’eau
qui serpentait, bondissait, fuyait comme du vif argent. Ils marchaient
dans le lit du creek, sautant de rochers en rochers, passant parfois
dans l’eau; ils allaient en montant toujours, entre deux contreforts du
pic Homédéboa. Quand ils dominèrent la région, lorsque la vue put
s’étendre au loin, ils s’arrêtèrent.
Au milieu de grands rochers de serpentine grise, dans un fouillis
inextricable d’arbres et de lianes entremêlées, sur un sol devenu
élastique par l’entassement des détritus végétaux, ils installèrent le
campement de la nuit. Navaé guidant toujours Kaavo qui était devenue sa
chose docile. Ils allumèrent un petit feu sans fumée pour cuire les
bulimes et les pigeons sur la braise ardente. Ils les mangeaient au fur
et à mesure qu’ils étaient à moitié cuits. Aussitôt le repas terminé,
ils éteignirent le feu.
Kaavo pensait toujours à se sauver. Elle était une belle popinée, jeune;
Navaé était un homme, jusqu’à maintenant il ne lui avait pas fait de
mal, il ne l’avait que menacée. Dans la nuit, il sera comme tous les
canaques, il aura les mêmes intentions; la discipline et la surveillance
se trouveront relâchées, Navaé sera moins méchant, il aura de la
douceur, il lâchera le bout de la corde qu’il tient dans sa main. Elle
profitera de ce moment pour se sauver, avant que Navaé l’ait brutalisée.
Et si cela n’arrivait pas, si Navaé était toujours aussi méchant, elle
pourrait peut-être, pendant qu’il serait endormi ou assoupi, détacher la
corde ou la couper. Après, dans la nuit noire, elle se sauverait si
vite, elle se cacherait si bien, elle s’accroupirait si petite, elle
ferait si peu de bruit, que son gardien ne pourrait pas la retrouver.
Elle s’en retournerait à Témala, dans son beau pays à elle; elle irait à
sa case rejoindre ses compagnes, elle achèverait la belle natte qu’elle
tressait, en pandanus. Et plus jamais elle n’irait aux sauterelles,
seule, le matin. A Témala, elle avait sa culture à elle, des ignames,
elle planterait des... Navaé la tira de ses réflexions, en lui prenant
brusquement un bras, et d’un bout de la corde qu’il tenait à la main, il
lia le poignet de Kaavo avec le sien, en croisant des boucles fortement
serrées. Pauvre Kaavo, tous ses espoirs de fuite s’envolaient.
Navaé se coucha sur le lit de feuilles sèches, avec Kaavo à son côté,
leurs deux poignets attachés ensemble. L’un ne pouvait faire un
mouvement sans que l’autre le sentît.
Navaé expliqua à Kaavo: «Je ne te ferai pas de mal, car je te garde pour
le grand chef de Gomen; tu es de la race des chefs, tu seras sa popinée
à lui, la plus belle. Après cela, les Gomens et les Témalas ne se feront
plus la guerre, les deux tribus seront amies; à elles deux, elles seront
plus fortes que toutes les autres tribus, elles battront tous les
canaques des montagnes; leurs plantations, leurs popinées, leurs arbres,
tout sera pour nous: nous ne travaillerons jamais, nous les canaques de
l’eau salée; nous nous promènerons dans nos pirogues, nous irons à la
pêche, nous ferons des grands caï-caï, des pilous. Tu comprends ça,
Kaavo. C’est joli! il ne faut pas te sauver, je vais dormir et toi
aussi.»
Et tous deux, chacun poursuivant ses pensées, simulèrent un profond
sommeil.
Kaavo comprenant qu’il lui était impossible de reconquérir sa liberté,
essayait de se faire à l’idée de sa nouvelle vie. Tout ce que Navaé
disait n’était pas vrai, mais elle ne serait pas tuée, elle ne serait
pas mangée; le bonheur était encore possible pour elle. A Gomen, il y
avait beaucoup de taros, beaucoup d’ignames, une belle rivière, beaucoup
de poissons, des grandes pirogues, des îlots avec beaucoup de
coquillages; à Témala il n’y en avait pas, des îlots. Elle serait une
femme du chef de Gomen, toutes les popinées seraient ses compagnes. Bien
sûr, elle ne pourrait jamais aller à Témala dans son beau pays, ou si
elle y retournait, elle ne serait plus la popinée d’Attéa; les canaques
lui feraient du mal, et si elle n’en mourait pas, on la donnerait à un
homme quelconque. Quand son union au chef de Gomen serait un fait
accompli, il valait mieux qu’elle y restât, à Gomen. Et Kaavo, tout en
regardant à travers ses cils scintiller les étoiles, tout doucement se
résignait.
Navaé, couché le long du corps chaud de la jeune popinée, subissait le
supplice de la tentation. Tous ses instincts de brute affluaient à son
cerveau obtus. Il se passait en lui une lutte intense qu’il démêlait
difficilement. Son orgueil et son ambition, les traditions et les
coutumes de la race, ses désirs de bête lubrique, toutes ces pensées
chaotiques s’agitaient, combattaient en lui. La puissance de son
entêtement fit triompher son besoin de domination. C’était déjà un
acheminement vers un progrès: la volonté domptant l’instinct, au profit
de l’ambition. La nuit se passa sans autre entretien avec Kaavo.
Le matin, dès qu’il fit clair, ils se mirent en route pour Gomen, Navaé
conduisant toujours Kaavo par sa laisse. En approchant de Gomen, Navaé
évita même de se montrer aux canaques de sa tribu qui circulaient dans
les alentours. Ils arrivèrent à Koligo, à la case de Navaé, personne ne
les avait vus.
Là, Kaavo toujours menée en laisse, Navaé portant encore ses armes, ils
pénétrèrent sous l’appentis qui était la cuisine. Au milieu, sur le
foyer éteint, une marmite ronde en terre cuite était calée sur des
pierres. Navaé plongea la main dedans, il en retira des ignames et des
poissons fumés. Kaavo et Navaé assis à côté du foyer éteint, l’un en
face de l’autre, mangèrent gloutonnement, bruyamment, sans échanger une
parole.
Navaé était préoccupé, soucieux. Par moment il portait ses yeux fuyants
sur Kaavo, il n’osait plus la regarder; derrière son front bas et
embouti une pensée se formait, se durcissait, prenait corps; dans ses
yeux qui n’avaient jamais brillé de douceur, s’allumaient des
indécisions, des hésitations.
Tout à coup, se précipitant sur Kaavo, il la terrassa, la tenant à la
gorge, étranglée, incapable d’un cri, d’un mouvement. Et prenant sa
longue sagaïe au harpon de raie, n’hésitant plus, il la lui piqua dans
un œil, mais cet œil s’obstinait à glisser, à tourner sous la pointe
aiguë; lâchant la gorge de Kaavo, il lui enfonça un doigt dans l’orbite
pour immobiliser l’œil, et de la pointe de sa sagaïe il le creva. Il en
fit autant à l’autre.
Kaavo resta allongée, inerte. Du sang et une matière visqueuse coulaient
de sa face, tombaient en gouttes rouges sur la natte jaune.
Navaé, sans s’occuper de Kaavo, alluma le feu. Il fit sa grande toilette
de guerrier, se noircit tout le corps, planta dans ses cheveux son grand
plumet, il se para de ses plus beaux ornements, et ramassant ses armes,
il allait partir lorsque Kaavo reprit ses sens. Elle se mit à se
plaindre, à gémir doucement, à pleurer. Pauvre Kaavo, peut-être
avait-elle des larmes dans ses yeux qui n’étaient plus. Navaé la souleva
et l’assit appuyée contre un poteau de la case.
Kaavo porta les paumes de ses mains à ses orbites rouges et vides, et
elle resta immobile soutenant sa tête penchée; du sang ruisselait le
long de ses poignets et venait s’égoutter à ses coudes. Elle geignait
Kaavo, inconsciente, insensibilisée par la trop forte douleur.
Navaé alla dans la tribu inviter le grand chef de Gomen, tous les
guerriers, et surtout Winda son rival, à venir chez lui prendre part à
un grand festin. Navaé voulait leur faire une surprise, il ménageait ses
effets.
Navaé avait crevé les yeux de Kaavo surtout par jalousie, afin
d’empêcher le grand chef de Gomen de prendre et de garder cette jeune
popinée, alors que lui, Navaé, n’y avait pas droit. Elle était de sang
royal.
En arrivant à la case de Navaé, les canaques y trouvèrent une popinée
toute maculée de sang, accroupie à terre, appuyée à un poteau; elle
geignait, inconsciente.
Et Navaé se mettant à côté d’elle, dit aux guerriers: «C’est Kaavo, la
fille du chef de Témala, je suis allé seul la prendre dans sa tribu, je
l’ai emmenée ici, je lui ai crevé les yeux pour qu’elle ne puisse pas se
sauver. Je l’ai respectée, parce que, vous savez bien, la chair
virginale des filles est meilleure, et les hommes qui en mangent
deviennent plus forts. Nous allons manger Kaavo.»
Parmi les guerriers de Gomen, il y eut quelques réprobations faiblement
exprimées: Avoir pris la fille d’un grand chef, lui avoir crevé les
yeux, et ensuite la manger, c’était quelque chose d’extraordinaire; le
sentiment atavique du respect des chefs se trouvait bouleversé.
Mais le geste audacieux de Navaé, son mépris infligé à la tribu de
Témala, et sa cruauté, en imposèrent à tous les guerriers; ils lui
firent des acclamations: Navaé était le plus grand des guerriers,
c’était comme le diable. Qui comme Navaé?... Il n’y en avait pas.
A côté de Kaavo insensible à tout, les canaques firent chauffer les
pierres. Lorsqu’elles furent prêtes, Navaé acheva Kaavo en lui fendant
la tête d’un seul coup de sa hache ronde en pierre bleue. Le grand chef
de Gomen et tous les guerriers en mangèrent, chacun un morceau, pour
avoir de la virilité, de la force. Navaé fut encore acclamé. Il n’y en
avait pas comme lui.
Après cela, Navaé devint le grand chef de guerre de Gomen. Tous les
canaques avaient peur de lui. Il était connu et craint par toutes les
tribus de l’île.
Et le conteur de l’histoire, lui aussi, orgueilleux de ses ancêtres, me
regarda fièrement; et se tapant sur la poitrine, il me déclara: «Navaé
c’était le papa pour papa pour moi.» Et lui aussi, le conteur, rapprocha
les bûches dans le foyer pour se chauffer le corps; tout à ses pensées,
il ne parlait plus. Derrière son front bas et embouti, je devinais son
regret de ces époques sauvages, et dans son regard fuyant, je lisais sa
fourberie, et sa haine pour l’homme blanc qui est venu mettre fin à
cette barbarie.
Sur le sommet du mont Kaala, dans la nuit transparente illuminée par des
millions d’étoiles, voyant se profiler, puis s’évanouir en un lointain
flou, les contours sombres de la côte Calédonienne bordée par les
dentelles phosphorescentes des récifs, le regard planant sur le
Pacifique, vers l’infini, au sein de toute cette beauté majestueuse,
immuable, éternelle, je déplorais que cette nature sublime, faite pour
la douceur et le rêve, ait pu être profanée par de telles scènes
d’horreur.
Et le roulement lourd des récifs s’élevant vers les nues, et le
sifflement lugubre des pétrels passant dans leur vol de flèche, et le
vent de la nuit qui gémissait doucement dans les sapins, me semblaient
être des plaintes venues de ces temps passés: les pleurs de Kaavo, la
belle popinée rouge.