«Et plus ça change,
Et plus c’est la même chose.»
Depuis deux récoltes d’ignames[1], la grande tribu de Gomen et les
villages ses vassaux vivaient en bonne intelligence avec les tribus de
Panlutch, Témala et Voh. C’était la paix florissante, mais la paix
armée, la paix sans sincérité, toute de méfiances mutuelles; de part et
d’autre on se connaissait, on savait à quoi s’en tenir.
[1] Deux années.
Les canaques de Gomen profitaient de cette trêve,--cela ne durait jamais
longtemps--pour faire de grandes cultures, changer de terrains, ainsi
que cela se pratiquait toujours après plusieurs récoltes au même
endroit. Ils irriguaient ces plantations par de longues et capricieuses
conduites d’eau empruntées aux creeks et aux rivières de la région.
Avec des bois durs imputrescibles coupés dans les forêts sombres des
montagnes, de la peau de niaouli bien blanche, de la paille peignée
soigneusement, des joncs, des lianes rouges qui se durcissaient avec le
temps, des liens de gaïacs, de bouraos et de banians, ils construisaient
de hautes cases coniques, pointues comme les cimes des sapins. Quand
elles étaient finies, ces cases, parachevées par le long tabou de bois
rouge, sculpté, orné de gros coquillages et d’écharpes flottantes en
écorces d’arbres; quand ce tabou, ainsi qu’une flèche, s’élançait
au-dessus de chacune d’elles, les cases étaient aussi hautes que les
cocotiers; toute la tribu en était fière.
C’était la paix, une ère de prospérité, de petit travail et de grandes
réjouissances; l’infime labeur de chacun multiplié par le nombre
produisait de grandes choses. Des hommes allaient dans la chaîne, les
patriarches, couper de gros kaoris déjà connus et soignés par leurs
pères. Pour abattre ces arbres si gros, il fallait longtemps, longtemps;
ils n’avaient pour travailler que des haches en pierre, mais ils étaient
adroits, les vieux: ils s’asseyaient autour de l’arbre à couper, et ils
faisaient travailler le feu, de petits feux qu’ils surveillaient et
dirigeaient à leur guise, avec de l’eau. Lorsque l’arbre était couché à
terre, ébranché, allongé, bien lisse, comme un grand, grand poisson,
tout le monde venait pour le tirer, pour le traîner: les hommes, les
femmes, les enfants, toute la tribu, excepté quelques guerriers qui
restaient à garder le village. Une surprise, un coup de main hardi
étaient toujours à craindre.
De longues cordes en fibres de coco étaient attachées à un bout de
l’arbre abattu. Tout le monde se mettait aux cordes, chacun à sa place.
Un vieux montait debout sur la bille de bois, il élevait en l’air, au
bout de son poing, un bouquet de fleurs symboliques et une grande
banderole blanche, agitant le tout en mesure pour scander ses paroles.
Il racontait l’histoire de ce kaori, le nom de l’ancêtre qui l’avait
remarqué, ceux qui en avaient pris soin, comment on l’avait abattu, ce
qu’on allait en faire; il parlait, il parlait, en phrases courtes, en
psalmodiant.
Le groupe répondait à chaque phrase par une approbation sourde qui
semblait venir de dessous terre:--Houm! Et la fête commençait. Tous les
canaques, en grappes comme des fourmis ou des chenilles géantes,
tiraient en cadence, en dansant le pilou. L’entrain était donné par des
chants, par le «tape-tape» des battes en écorce de figuier, par le
«boum-boum» étouffé des tuyaux de bambou frappés verticalement sur le
sol: ça marchait,... ça marchait,... ça marchait,... On s’arrêtait avant
d’être essoufflé pour crier, rire et se reposer. Et après, ça
recommençait, et encore,... et encore,... et encore,... jusqu’à ce que
l’arbre fût arrivé dans le lit de la rivière.
C’était une fête qui durait quelquefois pendant plusieurs jours et
plusieurs nuits; on allumait des feux, on mangeait et l’on dormait sur
place. Les canaques s’amusaient beaucoup dans ce temps-là, tout en
faisant de bon travail.
Le kaori était laissé là, dans le lit de la rivière, on le recouvrait de
brousses, pour que le soleil ne le fendît pas, en attendant qu’une crue
d’eau assez forte, une inondation, le fît flotter et l’emportât. Il n’y
avait plus qu’à monter dessus, et à le guider avec des perches, en
chantant «aé, aé, aé,» jusqu’à la mer.
Ensuite, tout doucement, on le creusait avec du feu et des outils en
pierre et en coquillages. On en faisait une belle et longue pirogue pour
aller à la pêche et entreprendre de lointains voyages, jusqu’à Gatop ou
jusqu’aux îles Bélep. Dans ce temps-là, les hommes blancs n’étaient pas
encore venus dans notre pays; les canaques savaient bien travailler, un
petit peu chaque jour, ils avaient de la patience, ils faisaient de
belles choses; maintenant c’est fini, c’est fini.
C’était la paix, la vie heureuse. Les plantations étaient nombreuses et
belles, c’était l’abondance assurée pour longtemps. Les vieux canaques
étaient contents, mais les jeunes, plus fougueux, plus batailleurs,
auraient bien voulu faire la guerre pour s’amuser, pour montrer leur
valeur. Tous les jours ils s’exerçaient à la sagaïe, à la fronde, au
casse-tête, et à toutes les armes; mais pour eux, cela n’était pas
suffisant, il n’y avait jamais de morts. Quelquefois de rares blessures
à ceux qui apprenaient à esquiver, à parer les coups, à faire «poindi.»
Cela n’était pas sérieux, ce n’était qu’un jeu d’enfants incapable
d’absorber toute l’ardeur belliqueuse des jeunes guerriers de Gomen.
Tout était dans le calme, quand, à la saison où les pommiers d’acajou
fleurissent, une ambassade extraordinaire de la tribu de Témala arriva
en grande cérémonie, pour inviter les canaques de la tribu de Gomen à
venir prendre part à un grand pilou, qui se donnerait à Témala, en
l’honneur d’un mort de marque, d’un notable. Le vieux Poinou, celui qui
savait si bien faire tomber la pluie.
Après réunion du Conseil, auquel assistaient les patriarches, les
sorciers et les Chefs; après beaucoup de palabres et beaucoup
d’indécision dues à la méfiance, l’orgueil de la race l’emporta. Le chef
déclara: Que les guerriers de Gomen n’avaient jamais eu peur de
personne, qu’ils étaient maintenant amis avec les Témala, et que la
tribu de Gomen acceptait l’invitation.
Pour sceller cette décision importante, un grand caï-caï[2] fut offert
aux ambassadeurs de Témala qui, ensuite, s’en retournèrent chez eux,
chargés de présents, monnaie canaque, oua-cicis[3], baouis[4], et
beaucoup d’autres choses précieuses.
[2] Banquet chez les canaques.
[3] Petits coquillages blancs.
[4] Perles de pierre grossière. Collier.
Pendant une lune, la tribu de Gomen fut sens-dessus dessous, entièrement
occupée par les préparatifs faits dans le seul but de pouvoir se
présenter triomphalement au pilou de Témala. Les armes de guerre et de
gala furent sorties, astiquées, affûtées, appointies, teintes. Le poil
de roussettes et les petits coquillages furent employés à profusion,
comme ornements des armes et des individus. Avec des plumes d’oiseaux
l’on fit des panaches, des plumets altiers tout flambant neufs. On se
livra à un travail minutieux de sparterie pour fabriquer des nattes, des
paniers, des brassards, des manteaux à plumes, des chapeaux dressés en
une couronne cylindrique, sans fond. On confectionna des tapas[5] de
toutes les couleurs, et des «baguiyous»[6] d’honneur qui pendaient
jusqu’aux pieds. Les chevelures furent roussies à la chaux, ou noircies
à la noix de coco brûlée, selon le goût et l’élégance de chacun.
[5] Ceinture frangée de fibres, descendant à mi-cuisse.
[6] Morceaux d’étoffes coloriées, dont les indigènes calédoniens
enveloppent leur sexe comme d’un fourreau démesurément long. Le
baguiyou consiste encore aujourd’hui l’unique vêtement dans
certaines tribus de l’intérieur.
Tout fut prêt. C’était beau.
Au jour convenu, le lendemain de la première apparition de la nouvelle
lune au-dessus de l’horizon, ce jour-là, lorsque la rosée fut séchée, la
horde se mit en branle, partit par petits groupes: d’abord, en avant, en
éclaireurs les guerriers les plus matineux, les plus pressés, les plus
intrépides; ensuite, d’autres guerriers nombreux venaient par paquets,
formaient le gros de la colonne, et parmi eux, le grand chef de Gomen
entouré de sa garde fidèle. Puis, escortées par des canaques, les
popinées suivaient, portant de lourds fardeaux de vivres, de provisions
et d’objets destinés aux présents.
Les femmes étaient les porteuses, les esclaves, les bêtes de somme de la
caravane; elles marchaient pliées sous le faix, penchées en avant, le
cou allongé, tendu, pour se dégager la poitrine et contrebalancer le
poids lourd de la charge pendue sur leur dos par des bretelles. Ainsi
chargées, les bras ballants en avant, elles s’en allaient infatigables,
d’une allure souple et vive, en roulant des hanches de callipyge.
Par respect et par humilité, la popinée ne devait jamais en marchant sur
un sentier dépasser l’homme. Elle était obligée, ou de prendre un grand
détour, ou de s’arrêter et attendre qu’un homme quelconque voulût bien
lui faire signe; dans ce cas, en se prosternant très bas, marchant
presque accroupie, devenant toute petite, elle passait.
Les hommes eux, par fierté, par dignité, et aussi par paresse, ne
portaient jamais que leurs armes.
Enfin, à la queue, et éparpillés tout le long de la caravane, venaient à
la débandade, à la traîne, les retardataires, les insouciants, les
musards, les paresseux et même des insociables et des penseurs. Tous
ceux-là suivaient des sentiers à leurs convenances, ils s’arrêtaient
selon leurs fantaisies, rattrappaient le temps perdu en passant par des
raccourcis. Tous les hommes n’étaient tenus de rejoindre la caravane
qu’aux grandes haltes; mais pour leur sécurité personnelle ils ne
s’isolaient jamais trop. Ils avaient l’instinct animal de la vie en
troupeau.
Bien longtemps avant que le soleil plongeât dans la mer, l’avant-garde
arriva à la rivière de Taom, où elle fit halte. Toute la file, ainsi
qu’une longue corde, vint s’arrêter et se lover, là, sous les arbres, en
bordure de la rivière. Il y en avait beaucoup, beaucoup, des canaques;
le soleil était couché, il en arrivait encore, c’était comme les
sauterelles.
La troupe s’organisa pour la nuit, alluma des feux, arracha de la paille
et des écorces de niaouli pour se coucher dessus. Les campements
s’établirent selon la coutume: dans le milieu, bien sous la
surveillance, protégées contre toute surprise, les femmes avec les
femmes. Et partout ailleurs, sur le pourtour, suivant les commodités du
terrain et les abris contre le vent, les hommes s’installèrent.
Les popinées pliées en deux circulèrent dans le campement pour
distribuer le caï-caï, chacune allait aux siens, selon le rite, elles se
prosternaient en déposant les victuailles au milieu du groupe de
canaques, et humblement, tenant le moins de place possible, elles se
retiraient sans avoir prononcé une parole.
Dans le commencement de la nuit, les jeunes, les agités, ceux qui ne
voulaient pas dormir si tôt, tuèrent des roussettes à coups de bâtonnets
qu’ils jetaient avec adresse. D’autres pêchèrent dans la rivière,
s’éclairant de torches en peaux de niaoulis et en feuilles de cocotiers.
Cette lumière éblouissait les poissons qui, ne voyant plus clair, se
laissaient prendre à la main; pour tuer les poissons, les pêcheurs les
mordaient à la tête, ensuite, ils les jetaient sur la berge, où d’autres
canaques les ramassaient.
Tout rentra dans l’ordre. Sur le campement qui s’endormait, à peine
éclairé par la lumière tremblotante, indécise, des feux sans flammes,
courait un bruissement semblable à celui d’un essaim d’abeilles qui
passe, ou à celui de la brise de terre, la nuit, sur la mer en repos.
C’étaient les conversations longues, les narrations interminables, à
voix basse, auprès des feux. Petit à petit le bruit s’éteignit, et le
grand calme seul régna.
Dans le silence recueilli de la nuit, le grondement sourd et lointain
des récifs arrivait par ondes qui se répercutaient en mourant dans les
échos des montagnes. Par moments, le cri aigu d’un oiseau nocturne
déchirait le silence. Quelquefois la note basse et grave d’un butor,
dans un marais voisin, faisait tressaillir les canaques assoupis; ils
s’imaginaient entendre la voix d’un diable, d’un revenant; et sans se
lever, tout doucement pour ne pas attirer son attention malfaisante, les
canaques regardaient avec crainte dans la direction d’où arrivait ce
bruit, au fond de l’obscurité, afin de voir si le diable ne venait pas.
Et tout retombait dans le calme. Par instants, le bruit mou d’une bûche
carbonisée qui se cassait, s’effondrait, tombait en cendres.
Toute la horde dormait. Chez ces êtres primitifs le sens de l’ouïe était
si développé que, même en dormant, ils percevaient les moindres bruits;
les rumeurs ordinaires de la nuit ne les réveillaient pas, l’être
annihilé savait ce que c’était; mais survenait-il un bruit insolite,
aussitôt les oreilles étaient tendues, les regards perçaient les
ténèbres pour se rendre compte de la chose, se l’expliquer, souvent par
le surnaturel.
Par delà les hautes montagnes sombres, le ciel commençait à se blanchir,
d’une lumière pâle qui allait en s’étendant, éclairant, précisant les
contours dentelés des cimes. L’étoile du matin apparut, s’éleva
brillante, s’irradiant, lançant par intervalles ses rayons diaprés,
comme de jolis yeux qui s’ouvrent et qui se ferment. Des vallées
boisées, lointaines, venaient les appels tristes des cagous, semblables
aux jappements de petits chiens. Des vols rapides de canards sauvages,
revenant de la mer, faisaient en passant entendre le ronflement de leurs
ailes, et ce bruit s’éloignait plaintif. Petit à petit tous les oiseaux
se mirent à chanter, plus gaiement, chacun sa chanson, pour se joindre
au grand concert de la nature qui s’éveillait. C’était l’aurore. Les
brouillards de la nuit rampaient encore dans le fond des vallées,
montaient vers les pics qui se doraient de soleil. C’était le jour.
Et la horde aussi se réveillait, bruyante, comme un troupeau de bêtes
sauvages. Les canaques manifestent toujours leurs sensations d’une
manière expressive. Avant de se lever, ils se retournaient,
s’allongeaient sur leur paille, geignaient à chaque mouvement, comme
s’ils faisaient des efforts inouïs, ou s’ils souffraient. Après cela,
lentement ils s’asseyaient, en poussant des han! pénibles; puis ils se
crachaient dans les mains, en soufflant des jets de salive, cela pour se
frotter, se lubrifier, se masser les membres; le bien-être éprouvé par
cette douce opération leur arrachait des cris étouffés de plaisir.
Ensuite ils rapprochaient les bûches au milieu du foyer, y jetaient
quelques brindilles pour faire flamber le feu, et se chauffaient le
ventre et les membres, en exhalant d’énormes soupirs de satisfaction. Et
bien à regret, ils se levaient, se mettaient debout, s’étirant le corps
et les membres, en criant, en bâillant à désarticuler leur puissante
mâchoire. Enfin! ça y était.
Après avoir éteint les feux en dispersant les bûches, afin de pouvoir
les utiliser au retour, toute la bande se mit en route, s’allongea sur
le sentier, mangeant les restes du repas de la veille en marchant. Le
chef était pressé.
Quand le soleil fut à pic, juste au-dessus de la tête, la longue colonne
qui s’était raccourcie, tassée, pour être plus compacte, et ainsi plus
forte, arriva dans la vallée de Témala. Sans traverser la rivière, elle
s’installa sur la rive droite, à un endroit voisin de la tribu, qui lui
fut indiqué par des estafettes envoyées à sa rencontre, dès son
apparition.
Le campement fut organisé avec beaucoup de précautions défensives. Il
était bon de pouvoir surveiller les allées et venues des amis, les
voisins; il fallait pouvoir, en cas de besoin, résister à une attaque en
se protégeant par des abris naturels, pendant que les femmes se
sauveraient, prendraient de l’avance; il était surtout sage de ne pas se
laisser entourer, de savoir par où battre en retraite, et où se rallier
dans le cas d’une dispersion forcée.
Toute l’après-midi se passa à manger, à faire quelques préparatifs pour
le lendemain, jour d’ouverture du pilou, et à dormir; à dormir surtout.
Aucun individu ne s’écarta du camp; les canaques de Gomen, tout
dépaysés, n’étaient pas à leur aise. Des vieux, plus expérimentés, plus
méfiants, cachés dans des brousses ou montés sur des arbres, ou aplatis
sur des monticules, faisaient le guet, observaient les voisins. Les
Témalas, de leur côté, agissaient de même. Malgré cela, quelques-uns des
leurs, les plus hardis, vinrent en visite chez les Gomens, probablement
dans le but de savoir ce qui se passait là.
La nuit, les Gomens mirent des sentinelles habilement dissimulées, soit
en prenant la couleur et la rigidité de troncs d’arbres vivants ou
morts, debout ou couchés, selon l’endroit où elles étaient placées; soit
en se confondant avec le sol, au moyen d’une couche de poussière
appliquée sur le corps; soit en s’habillant d’un buisson, d’une touffe
de paille ou de jonc, pour en avoir l’aspect et en garder l’immobilité.
Le besoin avait créé chez les canaques l’art du mimétisme.
Le jour de l’ouverture du pilou avait été fixé au quatrième de la
nouvelle lune; c’était le lendemain de l’arrivée de la bande de Gomen.
Dans la matinée les guerriers se préparèrent. Avec de la suie huileuse,
ils se noircirent tout le corps, des pieds à la tête, y compris le
visage. L’idéal était d’avoir l’aspect le plus farouche, le plus
terrible possible. Ils mirent des ceintures en lianes et en cordes, des
anneaux de fibres ébouriffées aux chevilles et aux poignets, ou des
cordelettes en poils de roussettes portant de petits coquillages enfilés
en chapelet. Chacun s’ornait suivant ses fonctions, sa richesse en
objets et sa coquetterie. Ils se coiffèrent de toutes sortes de
manières. Les uns portaient déjà un bonnet d’écorces d’arbres, ou
d’étoffes grossières enroulées comme un turban très volumineux et très
haut. Cette coiffure ne s’enlevait jamais avant une date fixée. C’était
un deuil public porté par quelques privilégiés seulement. D’autres
n’avaient qu’un lien, ou la ficelle de leur fronde enroulée autour de la
tête, passant très haut sur la nuque, et bas devant le front; un bout de
la fronde terminé par un pompon pendait à côté de l’oreille. Tous
arboraient crânement le plumet de guerre piqué droit dans les cheveux.
Des peignes en bois à volonté.
Quelques-uns, selon leurs titres officiels, portaient des coiffures
spéciales et des ornements qui étaient leurs insignes, tels que chapeaux
en plumes, couronnes cylindriques, masque et casque d’un seul tenant
creusé dans un morceau de bois dur, et adapté sur une sorte de manteau
recouvert de plumes. Le sorcier introduit dans cet appareil y
disparaissait en entier. Ce costume, mû par son habitant, conjurait les
mauvais sorts, effrayait les diables.
Dès que le soleil eût dépassé le zénith, les guerriers armés, sauvages,
farouches, formés en un bataillon serré, et suivis du troupeau compact
des popinées qui portaient les présents, traversèrent la rivière à un
gué et vinrent se placer à leur poste, près de l’enceinte du terrain de
pilou, attendant leur tour.
Au milieu de la place du pilou s’élevait un mât, tordu, convulsé, à
côtes anguleuses, choisi exprès dans un arbre sec et dur. A son sommet
appointi étaient enfilés d’énormes coquillages et des os de squale; à la
même hauteur que les coquillages flottaient de longues banderoles
blanches en écorce de banian.
Cette place était clôturée circulairement par des palissades qui
laissaient entre elles des ouvertures de vingt pas environ. Ces
palissades étaient faites de poteaux de gaïacs secs, plantés là, debout,
avec leurs branches tourmentées, effilées comme des lances; ces poteaux
avaient l’aspect de gigantesques cornes de cerfs, ils étaient reliés
entre eux par des perches du même type. De grosses lianes rouges liaient
tout l’ensemble et, par endroits, s’enroulaient en de grandes couronnes,
dans le sens horizontal autour des branches décharnées. Tout cela
s’ornait également de coquillages, d’os de tortues de mer, de squales,
de vaches marines, et de banderoles de différentes couleurs.
L’aspect général de la place, dans une clairière dénudée, était triste,
plutôt macabre: des squelettes d’arbres élevant vers le ciel leurs
branches martyrisées, convulsées, suppliantes; et des os, des os de
toutes les formes, des têtes de requins avec plusieurs rangées de dents
en scie; des crânes plats de tortue, le bec crochu, les orbites des
yeux, larges, vides, profondes. Ces palissades hérissées de pointes
aiguës, comme des instruments de supplice, semblaient attendre des
victimes. Sur un côté, le long d’une palissade, posée debout comme des
Termes, trois tabous grimaçaient, la bouche au rictus relevé traversant
la face dans toute sa largeur; les narines larges, creuses, débordantes,
empiétant sur les joues, semblaient aspirer l’odeur d’un charnier; et
sous l’arcade sourcillière proéminente, de gros yeux ronds, rouges,
regardaient fixement.
A quelques pas devant les tabous, une pierre levée plantée dans le sol,
légèrement penchée en avant; ce petit menhir arrivait à la hauteur de la
ceinture d’un homme. Et cet ensemble était beau, admirable, répondait à
une esthétique voulue: c’était le style canaque.
Sur la place du pilou, dans tout cela, pas un os humain, les canaques en
ont peur, surtout la nuit. Il existait des endroits spéciaux pour les
déposer, dans des grottes et au fond des forêts tabouées, où seuls les
sorciers et quelques initiés pouvaient pénétrer, en suivant certains
rites. Les os des victimes du cannibalisme étaient brûlés, réduits en
cendres après les festins.
Le cortège imposant du grand chef de Témala, composé de conseillers et
de la garde d’honneur, tous nus, reluisants de suie, armés, le
«baguiyou» voltigeant, fit son entrée solennelle sur la place. Deux
êtres fantastiques zigzaguaient sur les côtés du groupe; une tête noire,
énorme, deux trous profonds dans lesquels roulaient des yeux, un corps
fait d’un amas conique de plumes ébouriffées, et en dessous, des pieds
humains qui marchaient, sautillaient: c’étaient les sorciers. Le cortège
vint se ranger devant les trois tabous. Le chef, recouvert d’une housse
en pandanus, frangée de filoches, se tint droit, fier, à côté de la
pierre levée.
Aussitôt après, le chef de Gomen la hache et la sagaïe au poing, le
plumet haut, précédant sa garde de guerriers crânes, arrogants, armés de
la hache ou du casse-tête, et hérissées de sagaïes, vint présenter ses
salutations au chef de Témala. Les deux chefs, sans se départir un seul
instant de leur attitude hautaine, échangèrent quelques brèves paroles.
Celui de Gomen détacha de ses bras des longueurs de monnaie canaque, et
des chapelets de «oua-cici», qu’il offrit à sa Majesté de Témala. Sa
Majesté de Témala prit sur elle quelques ornements qu’elle donna à son
Altesse de Gomen. Ils échangèrent encore quelques paroles, et le Chef de
Gomen suivi de son escorte, s’en retourna parmi les siens.
D’autres chefs des tribus invitées observèrent le même protocole, à
quelques variantes près.
Lorsque les présentations des chefs furent terminées, les Gomens, hommes
et femmes entremêlés, se suivant à la file, en monôme, traversèrent la
place; ils entraient par une ouverture, passaient devant le chef de
Témala. Les popinées, sans quitter la file, déposaient, en passant
devant lui, les présents: tapas roulés, nattes, coquillages, armes de
fantaisie, etc... La file sortait par une autre ouverture, marchait hors
des palissades, pour aller se fondre à nouveau dans la masse des Gomens
qui ne s’était pas encore dévidée en entier. C’était une chaîne sans
fin.
Les autres tribus invitées défilèrent de la même manière.
Un lot choisi de guerriers de Gomen, les plus habiles, les plus lestes,
les plus vifs, portant leurs armes, alignés symétriquement par files,
formant un bloc carré, fit son entrée au pas, accompagné de son
orchestre de Boum-Boum et de Tape-Tape qui prit place au pied du grand
mât central.
L’orchestre préluda, d’abord tout doucement, par un chant à voix basse,
contenue, qui allait en s’élevant crescendo: «Pouyarra... Poindourra...
Nomendarrou... Nomendarra... aé... aé... aééé... Boiyamapou... Pou...
Pouyarra... Poindourra... aé... aé...»
Le chant montait, montait, s’accélérant, s’animant de son propre rythme,
s’excitant du bruit sourd des Boum-Boum frappés à contre-temps. Quand le
bacchanal assourdissant fut arrivé à son comble, un cri strident,
prolongé en roulant, crépita. Aussitôt le bloc des guerriers, comme un
seul homme, d’un seul bond, attaqua le pilou, en mesure, d’un même
mouvement, brandissant les armes d’un même geste, frappant le sol du
même pied, bondissant du même saut, retombant du même poids,
rebondissant ensemble, nerveux, élastiques, à droite, à gauche, en
avant, en arrière, toujours en mesure, s’excitant de leurs cris de tête
en trémolo, et du bruit de soufflet de leur poitrine à la respiration
commandée, mesurée. Sous les coups de pilon de tous les pieds, la terre
tremblait en cadence.
Autour du bataillon diabolique, des guerriers longs, minces, farouches,
couraient en suivant la cadence, faisaient des enjambées de quatre
brasses, ouvraient les jambes presque en ligne droite, horizontalement,
les allongeaient, piquaient des pointes, touchaient à peine le sol pour
rebondir souples comme des arcs. Ces énergumènes, toujours à longues
enjambées, mimaient des combats, allaient vers un adversaire imaginaire
qu’ils fixaient de leurs yeux fous, s’arrêtaient brusquement, le
frappaient, faisaient volte-face, bondissaient d’un autre côté,
lançaient une sagaïe en l’air, exécutaient des moulinets avec la hache,
toujours en courant, en mesure, autour du bloc épileptique. La sueur
ruisselait sur les guerriers, les respirations maintenant haletantes
soufflaient toujours en cadence. Un grand cri prolongé... Tout s’arrêta
net.
Les poitrines et les flancs battaient, aspirant l’air, la sueur coulait.
Les Gomens étaient satisfaits d’eux; toujours ne formant qu’un bloc, ils
retournèrent à leur place.
La tribu de Témala et d’autres tribus vinrent, chacune à son tour,
danser le même pilou, qu’elles varièrent par endroits.
Les hommes de toutes les tribus allèrent ensuite se masser dans
l’enceinte pour ne former qu’une multitude compacte. Les chefs se
placèrent auprès des tabous, dans le groupe du chef de Témala.
Un vieux canaque de Témala, portant au poing un bouquet d’herbes
symboliques et une longue écharpe, monta sur un haut gaïac sec de la
palissade, il se posa d’un seul pied sur une branche, se cramponna d’une
seule main à une autre branche. Ainsi installé, de son bras levé il
secouait le bouquet et l’écharpe, en mesure avec ses paroles, cependant
que son autre pied battait l’air à l’unisson du bras et de l’écharpe:
c’était l’orateur.
En phrases courtes, coupées, ponctuées par les approbations en «Houm»...
sourd de la foule, il fit le panégyrique du mort en l’honneur duquel ce
pilou avait lieu. Il chanta les vertus, les gloires, les triomphes de
Poinou: Ce vieux Poinou qui savait si bien faire tomber la pluie...
Houm... Poinou qui savait faire tomber la pluie pour faire pousser les
ignames... Houm... Poinou qui savait si bien faire tomber la pluie pour
faire pousser les taros... Houm... Pour la paille, le bois des pirogues,
des cases, des armes. Toute la flore comestible et industrielle y
passa... Houm... Ensuite, Poinou qui savait si bien faire tomber la
pluie pour faire couler la rivière, pour porter les pirogues, et ceci,
et cela... Houm... Quand il y avait eu des inondations qui avaient tout
dévasté ce n’était pas de la faute à Poinou qui n’avait pas su arrêter
la pluie, ou qui avait donné trop forte mesure, non! c’était que
d’autres sorciers, spécialistes en pluie, avaient fait pleuvoir en même
temps que Poinou. Houm... Pour les sécheresses non plus, Poinou n’était
pas accusable, il avait, seul sur son mamelon, fait tout le nécessaire
pour appeler la pluie, ça allait réussir, tous les canaques avaient vu
les nuages; mais toujours les sorciers malfaisants des autres tribus
étaient venus exprès dans la région, en se cachant, pour faire des
incantations en sens inverse et empêcher de pleuvoir. Donc, il n’y avait
rien à reprocher à Poinou... Houm...
L’orateur cita le nom du successeur de Poinou. A ce moment, un vieux
canaque tout barbu, velu frisé, monta sur un arbre sec pour se montrer
au peuple. Il ne parla pas, mais il se tint perché dans une attitude
très grave, très digne. L’orateur continua: «Voilà M’boidoulé le
successeur de Poinou... Houm... Celui qui connaît bien... Houm... Il
connaît les herbes qu’il faut pour faire pleuvoir... Houm... Les mots
qu’il faut dire, les gestes... Houm... Il parla ensuite des bonnes
relations qui unissaient les tribus amies de Témala et de Gomen. Le
discours s’acheva approuvé, applaudi par des Houm! formidables. Tout le
monde était content, la bonne entente régnait.
La multitude se dispersa partout, dans et hors de l’enceinte. Tous les
canaques parlèrent entre eux, selon leur connaissance des différents
dialectes. On se congratula sur la beauté de l’ouverture du pilou. On se
réjouissait à l’idée de sa continuation. La bonne entente régnait. Il
n’y avait, pour le moment, rien à craindre. Aucun individu n’aurait
voulu par sa turbulence agressive faire naître une bagarre, une
échauffourée qui aurait pu l’empêcher de prendre part au pilou de la
nuit.
Les popinées ramassèrent les vivres, ignames, taros, poissons fumés,
qui, pendant le long discours, avaient été déposés là, un tas pour
chaque tribu, par les popinées de Témala.
* * * * *
La vallée occupée par la tribu de Témala était très fertile, bien
boisée, mais au fond de ses forêts il n’y avait pas les arbres spéciaux
dans lesquels on pouvait creuser de longues pirogues. Ceux plantés par
les canaques n’étaient pas encore assez développés. Pour avoir ces
précieux arbres à pirogues, les canaques du bas de la rivière de Témala,
ceux de l’eau salée, restaient tributaires de ceux qui habitaient vers
les sources, à une journée de marche: c’était les Oua-Tilous.
Ces Oua-Tilous parlaient le même dialecte que les Témalas, ils avaient
ensemble d’assez bons rapports; à jours fixés ils faisaient le «Piré»,
ce qui consistait en des échanges des produits de la mer contre ceux du
sol de l’intérieur. Ils se rencontraient à une place convenue, où ce
marché avait toujours lieu régulièrement.
Depuis longtemps, les Témalas convoitaient et demandaient quatre kaoris,
déjà vus et choisis par eux, pour faire des pirogues longues, longues.
Les palabres à ce sujet avec les Oua-Tilous n’aboutissaient à rien, ils
ne pouvaient s’entendre. Ces derniers ne voulaient rien céder de leurs
exigences: ils demandaient, avant d’abattre leurs arbres, qu’il leur fût
livré six jeunes popinées nubiles; ensuite, après la livraison de ces
arbres à Témala, il leur fallait un nombre déterminé de charges de
poissons et de crabes, à chaque jour de «piré», pendant la durée de
quatre lunes.
Pour les poissons fumés et les crabes, on s’était vite mis d’accord;
mais pour les popinées c’était une autre affaire, il y avait des
tiraillements. Les Témalas ne voulaient les donner qu’après avoir reçu
les arbres. La question popinée était très délicate, les unes
appartenaient à leur homme, les autres étaient ou trop jeunes ou trop
vieilles, ou vendues dès l’enfance; et celles dont ils auraient pu
disposer, ils ne voulaient pas s’en dessaisir.
Malgré tout, il leur fallait ces arbres, ils voulaient ces arbres. Ils
avaient bien pensé aller s’en emparer par la force, mais c’était
difficile; il aurait fallu couper ces arbres et les traîner, tout en se
battant avec les Oua-Tilous qui étaient nombreux; et ces Oua-Tilous
étaient des canaques des montagnes, par conséquent, adroits à la fronde:
ils tuaient des oiseaux. Les Témalas n’auraient pas su tenir les cordes
pour tirer l’arbre et en même temps esquiver les pierres des frondes. Et
même s’ils avaient pu traîner les arbres jusqu’à la rivière, en
attendant une crue d’eau, il aurait fallu les garder ces arbres, pour
que les Oua-Tilous ne vinssent pas les remettre à sec et les brûler. Le
grand conseil convint que ce moyen n’était pas bon, mais que malgré tout
il fallait avoir ces arbres.
* * * * *
Boum... Boum... Boum... Ce sont les bûches de bois creuses de
l’orchestre sur lesquelles on frappe des coups retentissants, pour
appeler la gent canaque au pilou. C’est la grande nuit sombre, toutes
les choses s’effacent, se fondent dans les ténèbres. Pas un feu, pas une
lumière. De vagues silhouettes, noires, imprécises, se meuvent dans
l’obscurité, il en vient de partout, des files, des grappes, des
paquets; tout cela s’avance, converge vers le grand mât, dont le sommet
découpé en forme bizarre se profile dans le ciel faiblement éclairé par
quelques étoiles timides. Il en arrive toujours, des silhouettes noires,
diaboliques, pour aller s’ajouter au noyau, à la boule qui se forme et
grouille sous le mât; il en arrive encore, et encore, la boule se
grossit, s’élargit, s’étale, devient une masse, et il en vient toujours
des silhouettes.
Maintenant elle est assez large la masse. Alors sortant du noyau, au
pied du mât, un bourdonnement roule à ras de terre; tout doucement,
progressivement, ce bruit prend de l’ampleur, devient une mélopée basse
qui va encore en s’élevant, en montant toujours, et se transforme en un
chant guttural monotone. A ce moment, tous les instruments sonores et
bruyants de l’orchestre frappés en mesure donnent le branle.
La masse humaine s’agite, ondule, se met en marche, en pilonnant le sol,
cadençant son pas sur le rythme brutal de l’orchestre; tous les canaques
agglomérés, formant un disque immense, tournent, tournent, en avançant
par petites saccades, en cadence: aé, aa, aé, aa, pied droit, pied
gauche, pied droit, pied gauche; toujours ce même pas invariable. C’est
un manège gigantesque, dont le mât central est le pivot.
Et ça tourne, ça tourne, toujours par secousses, et dans le même sens.
Les individus près du centre marquent le pas sur place; ceux de la
périphérie font de longues enjambées pour suivre le mouvement; et ça
tourne, ensemble, toujours en mesure; aé, aa... Chacun danse à sa façon,
y apporte sa petite note personnelle; pourvu qu’il avance en mesure avec
la masse c’est tout ce qu’il faut; l’un va en reculant, l’autre marche
sur le côté, et tous se contorsionnent, se donnent des attitudes,
prennent des poses avantageuses pour être distingués par les popinées.
Tous les sexes sont pêle-mêle dans le tas. Les mâles montrent leur
beauté, leur force, la vigueur et la souplesse de leur échine, par des
coups de reins puissants en avant. Les femelles font des grâces, des
minauderies, balancent leur buste en des souplesses félines, ondulent
des hanches et de tout le bassin, pour exciter les ardeurs: aé... aa...
aé... aa...
Dans ces pilous de nuit, qui n’avaient pas d’autre but, les mœurs
étaient à l’abandon. C’était la débauche admise, tolérée dans la mesure
du possible, compatible avec le caractère jaloux de la race; chacun
veillait sur son bien.
Il y avait pour ces sortes de saturnales des popinées tout indiquées:
d’abord les femmes répudiées, quand elles avaient cessé de plaire, et
elles étaient nombreuses. Ensuite, celles coupables d’adultère, qui
avaient eu la chance de ne pas mourir du supplice infligé en punition de
cette faute: Ce supplice consistait à purifier par le feu la partie
incriminée, cela sur la demande du mari. Parmi ces popinées de la
communauté, il y avait aussi les filles dépréciées, presque toujours
victimes de la violence. Si le suborneur était craint, redouté, la chose
en restait là; mais celui qui avait acheté la personne, lorsqu’elle
était enfant, n’en voulait quelquefois plus, et la fille devenait
relativement libre.
Il y avait aussi les popinées punies pour avoir failli aux marques
ostensibles de respect dues aux hommes, et encore celles qui avaient
manqué aux règles de la morale: notamment, une sœur qui avait touché ou
frôlé son frère aîné, même par inadvertance, était mise de force dans la
communauté. A tout ce troupeau s’ajoutaient les popinées volées aux
autres tribus, et qui n’avaient pas trouvé de preneur attitré.
Ce monde de popinées grouillaient dans la danse, à la disposition de la
foule masculine, toutefois en se conformant à certains usages de
préséances: A vous l’honneur, Monsieur le Chef; ou, après vous, vaillant
guerrier... Vous êtes plus fort que moi.
Les femmes et les épouses en titre étaient surveillées par leur seigneur
et maître et ses tenants. Les filles vertueuses, sans tâche et sans
tare, se trouvaient sous la garde des vieilles popinées, cerbères
vigilants et intraitables renforcés par les vieux canaques.
Et ça tournait aé... aa... aé... aa..., entraînant dans son mouvement
giratoire, toutes les coutumes, tous les sentiments encore
rudimentaires, toutes les passions brutales de ces êtres primitifs. Le
feu de la danse, les contorsions érotiques, l’odeur forte et bestiale
qui se dégageait de toute cette masse de chair en mouvement, excitaient
jusqu’au paroxisme les instincts et les sens de ces forcenés qui
tournaient là, en cadence, dans la nuit noire, autour d’un mât, comme
une ronde diabolique.
Ces licences faisaient toujours naître des disputes, des coups, des
rixes; mais elles étaient aussitôt arrêtées par les non-participants qui
séparaient les combattants, et les portaient en l’air, au bout de cent
bras, toujours en cadence, jusqu’à ce qu’ils fussent calmés; le moyen
était radical. Tacitement, aucun ne voulait que la collectivité fût
privée de sa fête, et arrêtée dans ses ébats lubriques, par une dispute
particulière.
Pendant les pilous de nuit, pour que les canaques d’une même tribu
prissent les faits et causes de l’un des leurs, il fallait que le cas
fût reconnu très grave, ou que le chef en donnât l’ordre; alors, c’était
le combat: des blessés et des morts. C’était le pilou gâché, fini. Quand
tout allait bien, les pilous duraient pendant plusieurs nuits, beaucoup
de canaques tombaient sur le sol et mouraient des suites. Ordinairement
les pilous ne prenaient fin que lorsqu’il n’y avait plus rien à manger.
Et pendant que ça marchait en cadence, des silhouettes dansantes se
détachaient de la masse tournante, comme emportées par la force
centrifuge, sortaient hors des palissades. Il en sortait, il en sortait,
et il en revenait aussi; c’était continuel.
Hors de l’enceinte, sous les arbres touffus, dans l’obscurité, chaque
tribu avait son camp distinct, sorte de buffet, de reposoir, gardé par
les vieux et les vieilles. Tous ceux qui, momentanément, ne prenaient
pas part à la danse se rendaient là. Entre ces camps, il y avait de
grands espaces boisés, broussailleux, où la vie humaine se manifestait
énergiquement, dans le noir.
C’était là Cythère...
* * * * *
Le pilou continuait, assourdissant, endiablé, frénétique. Malgré cette
gaieté, il se passait quelque chose de mystérieux. Les canaques de
Gomen, toujours sautant en cadence afin de ne pas attirer l’attention
des autres canaques, se recherchaient. Ils redoublaient d’ardeur et se
transmettaient des paroles, en mot d’ordre, en chantant aé... aa... Avec
patience, suivant toujours la marche saccadée, ils se triaient, se
rassemblaient par groupes, en tournant toujours, aé... aa...
Petit à petit les popinées de Gomen se défilaient, disparaissaient hors
de l’enceinte. Il y avait quelque chose d’anormal dans l’air. Cependant
le pilou redoublait d’entrain, animé surtout par les Gomens qui
paraissaient s’amuser follement. Et le pilou tournait toujours,
endiablé, pilonnant la terre en cadence: aé... aa... aé... aa...
Soudain une grande lueur éclaire le haut de la tribu, en amont de la
rivière. De longues flammes s’élèvent, se tordent, s’enroulent autour
des toits pointus des cases; les cocotiers voisins, presque
instantanément, se fanent, se frippent, s’enflamment comme des torches.
A ce moment, le cri strident de guerre des canaques Ouébias perce et
domine le bruit du pilou qui s’arrête de tourner.
C’est une attaque des guerriers Ouébias, ils ont incendié le village en
amont, un moment d’hésitation flotte, les Témalas se ressaisissent,
poussent leur grand cri de guerre, et brandissant leurs armes, ils
s’élancent dans la direction du feu. Aussitôt, les Gomens, la hache
haute, bondissent, chacun sur un Témala à sa portée, et d’un coup sourd
l’abat à terre, la tête fendue, mort ou grièvement blessé. Ils se
dépêchent les Gomens de faire des victimes, en tapant ferme à tout
venant; il y a un moment de panique dont ils profitent.
Les canaques des tribus invitées ne savent de quel côté se ranger,
beaucoup n’ont pas encore compris de quoi il est question.
Maintenant ils sont tous ensemble, les Gomens, sur un côté du champ,
poussant des cris de mort. Les Témalas font tête, ils se défendent, ils
attaquent. Des victimes tombent des deux côtés. Les guerriers de Gomen,
poussés par les Témalas, reculent dans la direction de la rivière, ils
se dispersent, se sauvent, disparaissent sous les arbres, dans
l’obscurité.
Les Témalas n’osent pas les poursuivre, car ils savent que le guerrier
qui attend caché est toujours plus fort que celui qui le cherche. Les
Gomens ont traversé la rivière, ils sont loin maintenant.
* * * * *
Pendant que sur la place du pilou, et partout autour, des feux
s’allument, éclairent le lieu du carnage, les guerriers de Témala et des
autres tribus gesticulent, vocifèrent, poussent des cris, des insultes,
font des menaces à l’adresse des Gomens, des lâches qui se sauvent:
Revenez pour qu’on vous tue! pour qu’on vous mange! Et s’échauffant
eux-mêmes de leurs imprécations, ils se tournent du côté où les Gomens
ont disparu et font à leur adresse toutes sortes de gestes obscènes:
voilà pour les guerriers de Gomen. Pour exprimer leur degré de colère,
ils se rentrent profondément la lèvre inférieure dans la bouche et se la
mordent en rugissant. Ils appellent les Gomens, ils les provoquent; de
leurs armes ils frappent les arbres et les choses inanimées qu’ils
trouvent devant eux. Ils se dépensent en gestes furieux.
Des vieux et des canaques moins exaltés, portant des torches, cherchent
les morts et les blessés: ils les reconnaissent difficilement, tous sont
pareils: des corps humains couverts de suie noire, tout souillés de
sang. Des têtes méconnaissables, fendues d’un coup de hache en pierre,
des entailles larges, profondes, qui laissent s’épancher des lambeaux de
cervelle et des sanies. Des têtes déformées, martelées, écrasées par des
coups de massues qui ont fait jaillir les yeux et gicler le sang.
Quand les chercheurs reconnaissent un Gomen, ils lui passent une torche
enflammée sur le corps; si la chair tressaille, si le corps s’agite d’un
mouvement réflexe, aussitôt tous se ruent sur la victime, la frappent en
proférant des insultes, s’acharnent sur la tête horrible qu’ils mettent
en bouillie, s’éclaboussant eux-mêmes d’étincelles rouges. Ils évitent,
autant que la fureur le leur permet, de taper sur le corps, pour ne pas
gâcher la chair.
* * * * *
Il fait grand jour, et pendant que dans les brasiers les pierres
chauffent, ces pierres qui serviront à cuire à l’étuvée la chair encore
pantelante des hommes de Gomen tués, les guerriers discutent. Chacun
détaille avec minutie, parle aussi avec les yeux, et mime ce qu’il a
fait, ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu de la bataille et de sa
préparation par les Gomens. Après avoir parlé longtemps, longtemps,
longtemps, en rassemblant les faits, les paroles surprises, les divers
gestes des Gomens, et par déduction, ils arrivent à cette explication
exacte.
Les canaques de Témala ont toujours haï les canaques de Gomen. Ils leur
reprochent d’être orgueilleux, vantards, d’avoir volé des popinées il y
a longtemps, et surtout un fait très grave: d’avoir fait souffler le
vent de Gomen, exprès pour noyer des canaques de Témala qui étaient à la
pêche, aux récifs. La pirogue a disparu au large, emportée par la
bourrasque, elle n’est jamais revenue, tous ceux qui étaient à bord ont
été noyés.
Les Témalas rancuniers et faux ne pardonneront jamais cela aux Gomens,
et ils craignent les Gomens, et c’est encore un grief de plus.
Ils avaient invité les canaques de Gomen à venir au pilou, dans la seule
intention de leur voler des femmes, et ensuite, de donner ces femmes aux
Oua-Tilous, en payement des arbres à pirogue, qu’eux, les Témalas,
convoitaient depuis si longtemps. Les Témalas croyaient que les Gomens
ne s’apercevraient pas de l’enlèvement de leurs popinées, qu’ils ne se
rendraient compte de leur disparition que le lendemain, au jour. Alors
les Témalas auraient fait tomber la responsabilité sur les canaques
d’une autre petite tribu invitée aussi au pilou, en disant qu’ils les
avaient vus, que c’étaient bien eux qui avaient volé les femmes. Les
Gomens se seraient battus avec ces derniers, ils se seraient entre-tués
à la grande joie des Témalas. Et si cette affaire de rapt ne s’était pas
arrangée de cette façon, c’était bien simple, les Témalas avec les
guerriers de Oua-Tilou, joints à ceux de la petite tribu accusée,
auraient battu et vaincu les Gomens, ils les auraient tous tués, et ils
auraient pris les femmes. Les Témalas sachant qu’ils étaient chez eux,
sur leur propre terrain, et en plus grand nombre que les Gomens, ne
doutaient pas de la victoire, ils étaient les plus forts. Tout cela
était de la bonne politique canaque.
Mais les projets des Témalas n’avaient pas réussi. A la deuxième femme
enlevée, une vieille popinée de Gomen, Ouanemba, la petite maigre, celle
qui voyait tout sans regarder, s’était aperçue de l’enlèvement d’une
fille de Gomen.--Ouanemba en se faufilant dans les brousses, comme une
souris, rôdait autour du pilou pour épier les couples.
Des popinées de Témala avaient attiré la fille de Gomen hors des
palissades, pour venir à leur case, pas loin, disaient-elles, manger des
bons poissons de chef qu’elles avaient eus, par faveur. Les trois femmes
se tenant les bras passés autour de la taille, recouvertes toutes trois
d’une même natte posée sur la tête et retombant sur le dos, ainsi
qu’elles le font souvent au pilou, étaient sorties de la danse, la fille
de Gomen au milieu, sans attirer l’attention. La vieille Ouanemba les
voyant passer devant sa cachette et flairant quelque chose de suspect,
les avait suivies de loin, en se dissimulant dans le noir des brousses,
se guidant au faible bruit des pieds nus et au froissement des feuilles.
Lorsqu’elles furent arrivées près des cases, des canaques surgissant
d’un taillis avaient attrapé la fille que les popinées tenaient, ils lui
avaient défendu de crier en la menaçant de la tuer. Elle s’était
débattue, les canaques lui avaient fermé la bouche avec de la paille, et
le bruit assourdissant du pilou avait aussi étouffé tout appel. Quatre
canaques avaient emmené la fille, deux la tenaient par les poignets, un
canaque marchait devant, et un autre la poussait dans le dos. Ouanemba,
la petite maigre, avait vu tout ça.
Aussitôt, Ouanemba s’en était retournée au pilou. Tout en dansant avec
une indifférence affectée, elle avait retrouvé les principaux canaques
de Gomen, et leur avait raconté l’incident qui venait d’avoir lieu. Le
chef de Gomen qui, pour son grand plaisir, s’était mêlé à la foule,
ainsi que les autres chefs, avait été discrètement informé de cet
événement grave.
Dans la cohue il avait cherché Winda, Winda le guerrier le plus rusé, le
plus audacieux, le plus fort, le plus adroit de Gomen, il s’était
concerté avec lui pour organiser le plan de représailles, cela sans
tenir compte des conseils de Navaé, autre guerrier fameux. Tout en
continuant à danser le pilou, le mot d’ordre avait circulé de bouches à
oreilles. Les Gomens avaient prévenu les popinées d’avoir à se sauver,
et leur avaient donné le temps de prendre beaucoup d’avance. Cela
s’était fait sans bruit, normalement, les Témalas ne s’étaient douté de
rien.
Quand les Gomens avaient jugé que les popinées étaient assez loin, hors
de danger, quelques-uns d’entre eux étaient allé incendier les cases du
petit village, en amont de la tribu. Profitant de ce que les Ouébias, en
mauvais termes avec les Témalas, n’avaient pas été invités à ce pilou,
les Gomens avaient imité le cri de guerre des Ouébias pour faire croire
à une attaque de leur part, et ainsi créer une diversion, en attirant
là-bas les plus intrépides guerriers de Témala. Ce cri avait été en même
temps le signal du massacre.
Tout le plan du terrible Winda avait réussi, il y avait eu beaucoup de
morts: trois fois autant qu’il y a de doigts aux mains et aux pieds d’un
homme. Les Gomens n’avaient perdu que le nombre de deux mains et d’un
pied d’homme.
Quand tout fut bien expliqué, les Témalas et leurs amis et alliés
convinrent qu’ils tueraient tous les Gomens qu’ils trouveraient. C’était
la guerre réallumée après deux ignames d’une paix relative. Chacun, avec
beaucoup de fanfaronnade, expliqua, mima comment il ferait pour tuer des
guerriers de Gomen, enlever des femmes, incendier des cases et voler des
pirogues.
* * * * *
Après la bataille, lorsqu’ils eurent traversé la rivière de Témala, les
Gomens continuèrent à marcher dispersés, à travers la brousse et par des
sentiers différents. Au jour ils rattrapèrent les popinées chargées qui
ne s’étaient pas arrêtées; ils se retrouvèrent et se rallièrent tous sur
le parcours convenu, toujours en marchant.
Là, les guerriers changèrent un peu de direction, pour aller à la petite
tribu de Panlutch, une dépendance de la tribu de Témala. Ils savaient
que ce village était presque désert, puisque les habitants étaient au
pilou de Témala; il n’y restait que des vieux, des vieilles, des
infirmes, des petits enfants et quelques guerriers comme gardiens.
Sans perdre de temps, passant comme un cyclone, ils massacrèrent ceux
qui ne purent se sauver ou se cacher introuvables; hommes, femmes,
enfants, tous furent tués. Ils mirent le feu aux cases, sur le pourtour,
en commençant par l’unique porte, pour empêcher d’en sortir ceux qui
auraient pu être blottis à l’intérieur. Et ils continuèrent leur chemin,
sans s’arrêter, sans être autrement inquiétés; les popinées toujours
devant, afin de se trouver hors d’une attaque en cas de poursuite. Le
soir, avant que le soleil se couche, la horde arriva à Gomen, ayant
parcouru la distance d’une seule traite.
En passant près du massif Ouazangou, les Gomens avaient laissé des
veilleurs pour aller sur les montagnes, à des endroits connus,--postes
d’observation qui dominaient la région--, et de là, surveiller les
mouvements de l’ennemi; avertir au moyen de légères colonnes de fumée
intermittentes le jour, et de petits feux allumés la nuit, aussitôt
éteints, et rallumés un instant après.
* * * * *
Depuis beaucoup de lunes la guerre durait, la guerre à la canaque, la
guerre de part et d’autre sournoise, faite de ruses, d’embûches, de
patience pour veiller, attendre pendant des jours, et des nuits, les
individus isolés qui passeront, les tuer presque sans risques, et les
manger. C’était la guerre de pillages, de déprédations, d’incendies,
sans trop s’exposer. Quand ils se savaient beaucoup plus nombreux que
leurs adversaires, ils les attaquaient soudainement, par surprise; ils
tuaient vite, mettaient le feu, et ils se sauvaient. Ils avaient surtout
calculé d’avance par où ils pourraient s’enfuir impunément. Jamais de
batailles rangées, loyales, fières, ennoblies par le courage; non, le
canaque ne se bat pas, il assassine. Si le cas se produisait quelquefois
c’est qu’ils s’étaient trompés sur le nombre de l’adversaire, et le
combat n’était pas long, un parti lâchait pied tout de suite.
Les sorciers, avec le cortège des superstitions, et toutes leurs
roueries, jouaient aussi un grand rôle dans la guerre. Ils faisaient des
incantations, des maléfices, ils se mettaient en relations avec les
revenants et les diables; ils consultaient l’esprit des choses de la
nature, celles qui effrayaient les hommes. Ils connaissaient de nombreux
poisons qu’ils savaient employer avec beaucoup d’adresse. Par des
artifices, des fétiches, soit un morceau de bois bizarre posé en travers
d’un sentier, ou une pierre curieuse ayant un semblant de forme animale,
ils empêchaient les guerriers de passer, les obligeaient à prendre un
grand détour. La nuit ils obtenaient les mêmes résultats par des bruits
extraordinaires, épouvantables pour les canaques. Eux seuls circulaient
sans peur dans les tabous des morts, ils jouaient le rôle de revenants
quand cela était nécessaire. Ces sombres sorciers ne vivaient pas de la
vie commune, ils se tenaient à part, avaient toujours des allures
mystérieuses. Les canaques les craignaient et les respectaient.
Malgré tout, ces guerres ne comptaient pas beaucoup de victimes, car, si
les canaques savaient imaginer les stratagèmes, ils étaient également
prudents et habiles à prévoir les surprises et à s’en protéger. Les
guerres traînaient toujours en longueur, sans aboutir à rien; d’ailleurs
elles n’avaient pas de but déterminé. La guerre était un état social
auquel les canaques étaient accoutumés, c’était dans les mœurs, ils
aimaient cette vie.
Chez les guerriers canaques, il y avait toujours de la gloriole, de
l’émulation, c’était à celui qui revendiquerait le coup le mieux réussi.
Par leurs exploits, certains guerriers arrivaient à acquérir du
prestige, de l’ascendant, et à imposer leur domination aux autres
canaques. Ils devenaient chefs de bande, ou autrement dit: petit chef de
guerre.
Parmi les guerriers de Gomen, se trouvaient plusieurs chefs de guerre.
Les plus renommés étaient, d’abord Winda, un grand canaque, bien
découplé, déjà d’un certain âge, noir comme un coco brûlé, velu sur tout
le corps, avec des épaulettes épaisses de poils frisés.
L’autre, son émule et rival, était Navaé, plus jeune que lui, un canaque
rouge, à la mâchoire large, carrée, le front bas sous son énorme toison
crépue, épaisse comme de la bourre: le corps ramassé, trapu, tous les
muscles en boule. Navaé était réputé pour sa force, son audace, et
admiré même par les siens pour sa férocité.
Depuis que la guerre suivait son cours, Winda et Navaé avaient accompli
maintes prouesses. La dernière de Winda, déjà vieille de trois lunes,
était d’avoir surpris un canaque et deux popinées pêchant des crabes,
dans les marais de palétuviers, à l’embouchure de la rivière de Témala.
Après les avoir tués, il avait pris la petite pirogue de ses victimes,
et il avait mis leurs corps dedans; puis caché dans un bras de la
rivière, sous la voûte des branches entrelacées, il avait attendu la
nuit. Et à la faveur de l’obscurité il était revenu à Gomen avec la
pirogue et les cadavres.
Cela avait été un triomphe. Une pirogue, et trois corps à manger; toute
la tribu en avait eu de la viande! Winda pour faire ce coup, n’avait
pris que quatre guerriers avec lui. C’était bien. Il n’avait pas peur,
Winda. Il était allé chez l’ennemi, dans sa rivière. Il était malin,
Winda! Tous les guerriers le considéraient avec respect. Les popinées
souhaitaient être remarquées par lui.
La gloire de Winda hantait les pensées de Navaé, il voulait faire
quelque chose de plus fort. Navaé habitait dans une case isolée, au
milieu d’un bouquet de cocotiers du village de Koligo. Un matin, avant
le lever du soleil, il envoya ses trois femmes au «pamobvi». C’est une
case retirée, une manière de gynécée, où les popinées vont
périodiquement, quand elles sont obligées de s’isoler, ou bien
lorsqu’elles veulent n’être qu’entre elles. C’est leur club. L’homme qui
approcherait de ces cases se couvrirait de ridicule, il serait
déshonoré.
Navaé prit ses armes: sa lourde hache ronde de pierre bleue. Un paquet
de six sagaïes noires, courtes, dressées et durcies au feu. L’une de ces
sagaïes dans la main de Navaé devenait une arme redoutable; son doigt
muni d’une petite corde pour lui imprimer un mouvement de rotation,
celle-ci partait en sifflant, s’enfonçait vibrante dans un tronc
d’arbre, si profondément qu’il était impossible de l’en arracher; à
quatre-vingts pas elle ne manquait jamais son but. Il prit aussi une
autre sagaïe, plus forte, ornée de bagues en poils de roussettes; la
pointe était faite d’un dard aigu et rugueux provenant de la queue d’une
raie. Il suspendit à son épaule un petit filet à mailles serrées
contenant des pierres de frondes taillées, ovoïdes, effilées des deux
bouts. Il avait sa fronde toujours à la tête; il resserra la corde
enroulée autour de ses reins. Sans avoir dit ses intentions à personne,
il partit.
Il marchait, Navaé, de son pas ferme et vif, mettant la pointe des pieds
en dedans afin de ne pas peigner les herbes rugueuses avec ses orteils.
Il allait vite, filant vers les montagnes; de ses yeux perçants
d’émouchet il fouillait les broussailles. Avant de s’engager dans les
épais fourrés, il s’arrêtait pour écouter, pour regarder, il jetait des
pierres dans les endroits suspects. Rien d’anormal. Il continuait à
marcher, voyant tout, cherchant à terre des traces, s’expliquant le
moindre bruit, devinant le pourquoi du vol des oiseaux. Les roussettes
qui s’envolent en nombre, d’un endroit, ont été troublées dans leur
sommeil par la présence de quelqu’un. Les corbeaux qui croassent,
voltigent, se posent et repartent, toujours dans une même direction,
suivent un individu, par curiosité et dans l’espoir d’une provende
quelconque. Les grosses hirondelles qui voltigent bas et en rond,
piquent vers le sol, suivent la piste d’un être qui fait lever des
insectes sur son passage. Navaé connaissait les manières de tous les
oiseaux, ceux qui jettent un cri spécial, et ceux qui s’envolent
brusquement quand ils aperçoivent un canaque. Et de son pas vif, Navaé
arriva au col de Oua-Bala. Il s’arrêta en haut, et regarda longuement
devant lui.
Là, en bas, à ses pieds, les grandes plaines onduleuses, vertes et
jaunes par places, qui vont et s’étendent jusqu’à la mer. Sillonnant ces
plaines, des méandres capricieux d’un beau vert foncé: ce sont les bois
poussés en bordure des creeks et des rivières pour en ombrager les eaux
et en dessiner les cours sinueux, depuis le pied du massif Taom jusqu’au
littoral frangé de palétuviers. Et là-bas, dans le lointain, ce cap où
se bute la ligne d’horizon: c’est la chaîne du Kaféate, d’un bleu
sombre, vaporeux. De son regard puissant qui dominait, Navaé scruta
tout, s’expliqua tout. Sur l’immense plaine d’émeraude bordée de la
dentelle blanche des brisants, des petits points qui brillent au soleil:
ce sont les voiles des pirogues qui vont à la pêche, aux récifs. La
colonne de fumée qui s’élève penchée, et dont le haut s’étale en
panache: c’est le village canaque de Pouaco. Et encore plus loin, la
grande tache qui s’étend toute sombre: c’est l’embouchure de la rivière
de Témala avec ses forêts de palétuviers. Les yeux de Navaé lancèrent
des éclairs de férocité: C’est là que Winda a fait son dernier coup,
mais lui, Navaé, il va faire mieux... il y va aussi à Témala, seul, il
n’a besoin de personne pour l’aider à tuer, ou pour le défendre; lui,
Navaé, il est plus courageux, plus fort que Winda. Il ne sait pas encore
le coup qu’il fera, non; il va se cacher, veiller, attendre; il est sûr
qu’il va triompher de Winda. Toute la tribu de Gomen sera obligée de le
reconnaître comme grand chef de guerre, lui, Navaé.
Dans cette pensée, il se mit en route avec plus d’ardeur, passant à
travers les gaïacs, suivant la base du massif Taom. Se trouvant sur des
territoires contestés, il redoublait de prudence, recherchait les
terrains durs, sautait quelquefois d’une pierre à l’autre afin de ne pas
marquer les empreintes de ses pieds; il allait, se tordait, souple,
félin, se baissait parfois jusqu’à terre pour ne pas casser ou froisser
les branches qui auraient laissé des traces de son passage. Par moments,
sur les élévations du terrain il s’arrêtait pour regarder et écouter, il
aspirait l’air: rien. Il repartait de son pas énergique.
En passant au fond d’une vallée plus boisée, il vit un arbre mort couché
à terre, un bancoulier pourri. Il s’arrêta pour le déchiqueter sans
bruit et en extraire de grosses chenilles blanches, annelées, des larves
d’un coléoptère énorme, qu’il mangea crues, en les happant une par une.
Les chenilles se tordaient dans sa bouche, tout doucement il les
écrasait entre ses molaires pour en exprimer le jus et le savourer;
quand la bête était dégonflée, flasque, d’un coup il l’avalait. Il ne
pouvait s’arracher de ce régal. Enfin, quand il lui fut impossible d’en
engloutir une de plus, il se décida bien à regret à partir, se dépêchant
pour rattraper le temps perdu.
Pendant que le soleil descendait toujours, Navaé arriva sans aucun
incident remarquable sur un versant de la vallée de Témala. Il s’arrêta
pour étudier le terrain, et fit choix d’un mamelon boisé de niaoulis, de
gaïacs, et de brousses épaisses, tout proche, au-dessus de la tribu.
Employant sa prudence et ses ruses, il alla se cacher sur ce mamelon,
sans être vu par les canaques. De là, il dominait la partie habitée de
la région. Il observa tous les mouvements, fit attention aux plus petits
détails. Puis, il prépara son lit, disposa une bûche pour mettre sa
tête, rassembla à une place toutes les feuilles mortes et les herbes, il
entoura sa couche de petites branches épaisses afin de dissimuler sa
présence, et se préserver du vent frais de la nuit. Lorsque le soleil,
rouge comme un morceau de feu, descendit se baigner dans la mer, Navaé
remarqua un nuage floconneux de sauterelles qui tourbillonnait et
tombait comme de la pluie sous les rafales, dans une petite vallée qui
se prolongeait en passant au pied de son monticule.
Pendant longtemps, la nuit, Navaé regarda dans la tribu les silhouettes
et les ombres des canaques qui se mouvaient autour des feux, sous les
appentis qui servent de cuisine et de réfectoire. Elles gesticulaient,
les silhouettes, et les unes après les autres elles disparurent
baissées, allongées en avant, comme avalées la tête la première par les
portes basses des cases pointues. Petit à petit les feux s’éteignirent.
Navaé, ensemble veillait et dormait, pensant à la gloire de Winda.
Incendier les cases, là, en bas, c’était facile; mais il n’aurait pas le
temps de mettre le feu sur tout le pourtour, il ne pourrait allumer que
la porte. Les canaques feraient un trou pour sortir, il n’arriverait
donc pas à les brûler vifs. En se dépêchant il ne pourrait allumer que
les portes de deux ou trois cases, et après se sauver. Cela n’en valait
pas la peine. Ensuite, sa présence dans la région serait connue par les
Témalas. Depuis trois lunes les Gomens n’étaient pas venus les déranger,
ils ne se doutaient de rien, ils avaient relâché leur vigilance.
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Elle s’en allait, par le sentier, Kaavo, la jeune popinée de la tribu de
Témala. Kaavo, la fille du chef, Kaavo, la belle fille au teint rouge,
déjà donnée par ses parents, lors de sa naissance, à Attéa, le fils du
chef de la tribu de Voh. Elle s’en allait par le sentier, insouciante,
écartant de ses bras en avant, la paille de dixe et les joncs, et les
roseaux mouillés, alourdis de rosée, qui se penchaient mollement et lui
barraient le chemin. Les poules sultanes et les hérons effrayés
s’envolaient sur son passage. Elle s’en allait, Kaavo, des gouttelettes
de rosée suspendues aux brindilles, et scintillantes comme des perles,
faisaient en frôlant son corps nu, courir des frissons sur sa peau aux
tons cuivrés; elle s’en allait, Kaavo, rentrant son ventre, le creusant,
frileuse. De sa poitrine encorbellée, ferme, et de ses bras, elle
entr’ouvrait l’océan des herbes vertes, jaunes, fendant les touffes d’un
bleu plus sombre; par moments, au-dessus de la végétation houleuse, sa
tête seule émergeait, surmontée de la boule crépue, énorme, de ses
cheveux rougis au lait de chaux. Parfois, dans les petites éclaircies,
elle s’arrêtait pour offrir son corps et ses membres nus aux caresses du
soleil levant; tout naturellement, elle se campait comme une statue de
bronze. Elle avait des lignes sculpturales, Kaavo. Cette beauté
plastique de l’être sain qui, sans aucune contrainte, s’est développé
dans la grande nature, s’est trempé à l’air libre, et vivifié aux rayons
du soleil. Sa taille cambrée, souple, sur ses hanches évasées, et ses
membres arrondis, aux muscles longs, avaient de l’harmonie. C’était un
bel animal humain dans toute sa force et toute sa grâce.
Son vêtement était plutôt léger: posé très bas autour de ses hanches
rondes, et descendant jusqu’à mi-cuisse, s’enroulait son tapa blanc,
fait de fibres de magnagna[7] et de jonc battu; un collier de graines
végétales et de petits coquillages percés ornait son cou; une ceinture
de jonc tressé serrait et assouplissait sa taille; à ses poignets et à
ses chevilles, des cordelettes en poils de roussettes indiquaient la
finesse de ses attaches; dans ses cheveux épais et bourrus, sur le
devant, était planté un peigne en bambou, dont le sommet formait une
sorte de diadème; une fleur écarlate, en aigrette, était piquée près de
son oreille; et c’était là tout son costume.
[7] Liane textile que les indigènes emploient comme liens.
Elle s’en allait par le sentier, Kaavo; le balancement onduleux des
franges de son tapa blanc rythmait son pas agile et cadencé; elle s’en
allait, Kaavo, insouciante. Où allait-elle, Kaavo, si matinale?...
D’habitude les popinées craignent le froid, elles ne sortent des cases
que fort tard, lorsque le vent et le soleil ont bu la rosée de la nuit,
et séché les feuilles. Où allait-elle, Kaavo?
Kaavo, comme tous ceux de sa race, n’avait que des idées très simples;
et pour elle, comme pour eux, le grand problème de la vie, le vrai, le
seul, était de manger, manger beaucoup, manger toujours, et tout comme
eux, Kaavo était gourmande, mais elle était réputée parmi les siens
comme étant un fin gourmet; et, ce matin-là, Kaavo voulait manger une
friandise à son goût. Cela était bien permis à une fille de chef,
n’est-ce pas?
Elle savait bien, Kaavo, où elle allait, et ce qu’elle voulait faire;
elle avait vu, hier, à la tombée de la nuit, quand les roussettes
commencent à sortir des bois, elle avait vu une nuée de sauterelles
s’abattre dans le haut de la vallée, pas loin de sa case, et elle savait
que pour prendre facilement beaucoup de sauterelles, il fallait y aller
de bonne heure, le matin, pendant que leurs ailes sont encore mouillées
de rosée; à ce moment elles ne peuvent s’envoler. Kaavo allait en
ramasser à pleines poignées... Elle s’en allait par le sentier, Kaavo,
insouciante, se réjouissant d’avance à l’idée de ce copieux régal.
Elle s’en allait, Kaavo, toute seule, personne n’avait voulu la suivre,
l’herbe était trop mouillée, il faisait trop froid. Et elle allait, par
le sentier, en balançant son tapa blanc, de-ci de-là, à sa portée,
cueillant des baies, qu’elle mangeait, gloutonne; elle marchait, et son
tapa rythmait son pas. Elle s’en allait, Kaavo, heureuse sous les
caresses du soleil, insouciante, ne pensant qu’aux sauterelles.
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Lorsque les premières clartés du jour colorèrent les cimes des
montagnes, Navaé veillait déjà les mouvements de la tribu encore
endormie. Le soleil apparut, rien n’avait bougé. Toujours attentif à
regarder, Navaé remarqua des hérons et des poules sultanes qui
s’élevaient de la plaine, au pied du monticule sur lequel il était
posté. Tout de suite il comprit que là, en bas, il passait quelqu’un.
Alors quittant son observatoire, avec précaution, il s’avança de
quelques pas, pour voir: il aperçut une forme humaine qui allait,
écartant les hautes herbes, en suivant le sentier, montant toujours dans
la vallée; c’était une popinée, elle s’arrêta un instant, sa peau rouge
luisait au soleil matinal.
Le plan de Navaé fut vite tracé; il avait deviné que cette popinée
allait aux sauterelles; il pouvait la prendre, il verrait ensuite ce
qu’il en ferait. Passant sur le flanc opposé du mamelon, hors de la vue
de la popinée, il partit pour aller l’attendre en haut de la vallée,
dans la partie plus boisée, près des sauterelles. En arrivant il piqua
ses sagaïes debout en terre, il ne garda que sa hache ronde. Sur le bord
du sentier, Navaé s’effaça derrière un arbre, et il attendit sur ses
jarrets fléchis, ramassé, le buste courbé en avant, le bras plié vers
l’épaule, la hache au poing, les yeux allumés, magnétiques, en arrêt,
prêt à bondir.
Elle avançait toujours, la popinée rouge, en suivant le sentier,
entr’ouvrant les hautes herbes, les joncs et les roseaux. Elle s’en
allait, Kaavo, heureuse sous les caresses du beau soleil, insouciante,
ne pensant qu’aux sauterelles. Tout à coup Kaavo s’affaissa, écrasée
sous un poids énorme qui lui tombait brutalement sur les épaules. Avant
qu’elle eût compris, elle était terrassée; un guerrier, d’une main, la
tenait par les cheveux, il lui avait mis un genou sur la poitrine, et
brandissait en l’air une lourde hache tranchante. Kaavo surprise n’avait
pas poussé un cri, elle restait là, pétrifiée.