CHAPITRE V.

Page 38, ligne 3 du texte: Les rideaux de soie bleue.

Sauval a décrit très en détail l'hôtel que madame de Rambouillet fit

construire avec une si parfaite intelligence des distributions

intérieures, avec tant de goût et d'élégance dans l'architecture,

que cet hôtel devint un modèle pour les constructions de même

nature. Sauval mourut en 1670. Son ouvrage n'a été imprimé que

cinquante-quatre ans après, en 1724. L'emphase qu'il met dans

quelques-uns de ses écrits lui attira un sarcasme de Boileau. Voyez

satire VII, t. I, p. 175, édit. de Saint-Surin. Si ce défaut existait

dans ses _Recherches sur Paris_, ses éditeurs l'ont fait disparaître.

L'ouvrage de Sauval a aussi été lu et revu en manuscrit non-seulement

par Colbert, mais aussi par Costar, Pellisson et le père Le Long.

C'est dans la chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet que Voiture

demandait, dans sa lettre à mademoiselle de Bourbon, qu'il lui fût

dressé un pavillon de gaze, où il serait servi et traité

magnifiquement par deux demoiselles, en réparation du tort qu'on lui

avait fait.

Dans tout le cours de la description que donne Sauval de l'hôtel de

Rambouillet, il se conforme à l'usage galant et respectueux de son

temps: il n'a désigné madame de Rambouillet que par le nom

d'Arthénice, anagramme de celui de Catherine, qui était le sien.

Segrais, secrétaire de _Mademoiselle_, fille de Gaston d'Orléans,

habitué au Luxembourg, où il logeait, s'étonnait de ne pouvoir

parvenir auprès de madame de Rambouillet que par «une enfilade de

pièces, d'antichambres, de chambres et de cabinets.» Voyez Segrais,

_OEuvres_, 1755, t. I, p. 20.

La position précise de l'hôtel de Rambouillet dans la rue Saint-Thomas

du Louvre n'a été indiquée par aucun des auteurs qui ont écrit sur

Paris. Le plan de Berey dressé en 1654 nous jetterait à cet égard dans

l'erreur, parce qu'il fait par son dessin une confusion de l'hôtel de

Rambouillet et de celui de Chevreuse, et que le nom du premier hôtel

est placé après celui de Chevreuse, et plus près de la rue du Doyenné.

Mais ce plan est bien inférieur à celui de Gomboust, levé et dressé

géométriquement, sous l'inspection de Petit, directeur des

fortifications de Paris. Sur ce plan, l'on trouve que l'hôtel de

Rambouillet touche à l'hôtel de Chevreuse, mais est plus rapproché de

la place du Palais-Royal; cet hôtel touche aux Quinze-Vingts, hospice

qui bordait la place du Palais-Royal. Le Jardin de Rambouillet avait

pour mur mitoyen, sur le derrière, le petit enclos qui formait le

cimetière des Quinze-Vingts. Sur le plan de Paris de Buillet, dressé

en 1676, toute la partie de l'enclos des Quinze-Vingts sur la rue

Saint-Thomas du Louvre est pointillé comme consistant en maisons

jusqu'à l'hôtel de Longueville, le seul hôtel qui y soit marqué.

L'hôtel de Rambouillet, qui alors portait le titre d'hôtel de

Montausier, n'y est point marqué. On n'y trouve nommé que l'hôtel de

Longueville, qui allait de la rue Saint-Thomas du Louvre à la rue

Saint-Nicaise; mais c'est une omission qu'on a réparée dans une

nouvelle édition de ce plan, corrigé par Jaillot en 1707. On trouve

sur ce plan rectifié l'hôtel de Rambouillet parfaitement bien dessiné,

à côté de l'hôtel Longueville, avec l'élévation des bâtiments, la

cour, le parterre. Dans le plan en détail de Lacaille, 1714, in folio

(quartier du Palais-Royal, pl. XI), on lit la description de l'hôtel

de Rambouillet, imprimée derrière la planche. Sur le plan dit de

Turgot, en perspective, et terminé en 1739, on voit cet hôtel dessiné;

mais le jardin semble déjà occupé par d'autres constructions, et ce

plan, comme celui de Lacaille, donne des constructions particulières,

faites sur la rue, et dépendant de l'enclos des Quinze-Vingts.

L'entrée de cet hospice se trouvait rue Saint-Honoré, vis-à-vis la rue

de Richelieu, et les rues de Rohan et de Valois en occupent

actuellement l'emplacement. Le plan de Turgot nous montre rue

Saint-Nicaise, entre cette rue et la rue Matignon, près de l'hôtel de

Créquy et plus près du quai, un assez grand hôtel, nommé l'hôtel de

Crussol. L'éditeur de la dernière édition de Germain Brice, de 1752,

t. I, p. 190, s'est trompé; il dit: «que l'hôtel Montausier, autrefois

l'hôtel de Rambouillet, appartient à présent à Jean-Charles de Crussol

d'Uzès, et qu'il se nomme hôtel d'Uzès.» Il est certain que l'hôtel de

Rambouillet porte le nom d'hôtel d'Uzès sur le plan de Buillet, revu

par Jaillot en 1707; sur celui de Regnard, revu par Jaillot en 1717,

et sur un plan mauvais de de Fer, de 1692. En 1739, les ducs d'Uzès

ont dû demeurer à l'hôtel Crussol. Depuis, ils ont encore changé de

demeure, et ont fait construire, sur les dessins de Le Doux, ce

magnifique hôtel rue Montmartre, où on avait placé l'administration

des douanes.

Il y a eu à Paris au moins trois hôtels ou habitations dites de

Rambouillet; ce qui a causé des confusions et des erreurs dont les

historiens les plus exacts et les plus savants de la ville de Paris

n'ont pas toujours su se garantir. On compte d'abord sous ce nom: 1º

l'hôtel de Rambouillet qu'a occupé le marquis de Rambouillet et ses

ancêtres, qui fut acheté en 1602 par le duc de Mercœur, pour agrandir

le sien. C'est en partie sur l'emplacement de cet hôtel qu'a été

construit le palais Cardinal, nommé depuis Palais-Royal; 2º le marquis

de Rambouillet a occupé depuis l'hôtel de Pisani ou de son beau-père,

qui ainsi que nous l'avons expliqué ailleurs, devint le fameux hôtel

de Rambouillet; 3º Enfin, il y avait la maison des quatre pavillons,

avec le vaste endos de Reuilly, dans le hameau de ce nom, englobé

depuis dans le faubourg Saint-Antoine, qui, à cause du financier

Rambouillet de la Sablière, fut quelquefois nommé aussi hôtel

Rambouillet. Jaillot, trompé par un vice de rédaction qui se trouve

dans cet endroit de l'ouvrage de Sauval, a confondu les deux premiers

hôtels; d'autres auteurs ont confondu les deux derniers, et le marquis

avec le financier. Dans la _Description nouvelle de la ville de Paris,

par M. B***_ (Germain Brice), imprimée en 1685, l'hôtel de Rambouillet

porte le nom d'hôtel de Montausier, parce qu'après la mort de la

marquise de Rambouillet il appartenait au duc de Montausier, qui avait

épousé Julie d'Angennes, unique héritière des biens de la maison de

Rambouillet, ses deux frères étant morts, ainsi que sa sœur madame de

Grignan, et les deux sœurs qui lui restaient s'étant faites

religieuses.

L'ouvrage de Colletet, intitulé _Ville de Paris_, que j'ai cité,

quoique portant sur le frontispice de mon exemplaire la date de 1689,

doit être de l'année 1671, puisque le privilége est du mois de juillet

1671; et même il ne paraît être qu'un livre plus ancien, antérieur à

1665, plusieurs fois réimprimé. Ce qui semble prouver qu'on a

seulement changé le titre, c'est que l'auteur, p. 108, s'exprime

ainsi: «L'hostel de Rambouillet, rue Saint-Thomas du Louvre, où loge

aussi Mgr le duc de Montausier, mon illustre maître et Mécène.» Ceci

paraît écrit antérieurement à la mort de madame de Rambouillet,

lorsque son gendre et sa fille demeurèrent avec elle. Quoi qu'il en

soit, immédiatement après cet article, François Colletet ajoute:

«Autre hôtel de Rambouillet, au bout du faubourg Saint-Antoine, qui

est la maison des quatre pavillons.»

Selon Sauval, l'hôtel de Montausier ou de Rambouillet, avant de porter

le nom de Pisani, avait porté les noms d'O et de Noirmoutier. Outre

les erreurs commises par ceux qui ont étudié l'ancienne topographie de

Paris, il y a celles de ceux qui ne la connaissent pas du tout, dont

je ne parlerai pas. Je remarquerai seulement que M. Taschereau,

écrivain consciencieux et exact, dans sa _Vie de Molière_ (p. 350),

introduit encore un nouveau sujet de confusion dont personne ne

s'était avisé, en affirmant que le célèbre hôtel de Rambouillet était

situé rue des Fossés-Montmartre, sur l'emplacement des maisons 1 et 3;

et il cite pour garant la _Gazette des Tribunaux_, du 27 mai 1827.

C'est assurément là une des erreurs les plus fortes et les plus

manifestes que l'on ait commises sur cette matière. J'ignore ce qui

l'a causée, n'ayant point la _Gazette_ que l'on cite; mais je

remarquerai qu'il a peut-être encore existé à Paris un quatrième hôtel

de Rambouillet, indépendamment des trois que j'ai mentionnés; car

Rambouillet de la Sablière et sa femme n'ont jamais habité la maison

des quatre pavillons, qui était pour Rambouillet le père une maison de

plaisance, et non de ville. Il se pourrait donc que la maison dont a

parlé la _Gazette des Tribunaux_ eût pris le nom d'hôtel de

Rambouillet d'après Rambouillet de la Sablière, surtout dans les

derniers temps du siècle de Louis XIV, et lorsque le fameux hôtel de

Rambouillet avait pris le nom d'hôtel de Montausier. Alors ce nom de

Rambouillet ne se trouva plus attaché dans Paris et dans ses faubourgs

qu'à des propriétés appartenant à la famille du financier Rambouillet,

qui n'avait rien de commun avec celle des d'Angennes ou du marquis de

Rambouillet. L'emplacement de l'hôtel où demeurait madame de la

Sablière serait d'autant plus intéressant à découvrir que La Fontaine

y a passé vingt ans de sa vie.

On lit dans les _Mémoires_ de Retz, de Motteville, de la Rochefoucauld

et autres, que le prince de Condé, retiré à Saint-Maur, et le duc

d'Orléans, qui se trouvait à Paris, se rendirent à Rambouillet pour

conférer ensemble. Comme ce nom de Rambouillet sans autre explication

doit s'entendre de la ville qui est à treize lieues de Paris, on

cherche le motif qui a pu engager ces princes à se transporter si

loin. Mais les _Mémoires_ de Talon nous expliquent que ce Rambouillet

était «la maison du jardin de Rambouillet, qui est dans Reuilly, hors

de la porte Saint-Antoine.» Ce lieu se trouvait effectivement entre

Saint-Maur et le palais du Luxembourg. (Talon, _Mém._, collection de

Petitot, t. LXII, p. 227 et 235.) Dans le portefeuille XXV de la

collection intitulée _l'Histoire de France par estampes_, Bibliothèque

du Roi, il y a un plan du combat du faubourg Saint-Antoine, entre

Condé et Turenne, le 2 juillet 1652, où l'on voit ce qu'était ce

faubourg de Paris à cette époque; on y trouve Reuilly et le clos de

Rambouillet, avec le plan du jardin. La gravure de ce plan est

moderne; mais il a été probablement copié sur un plan ancien, dressé

pour les campagnes de Condé ou de Turenne. Dans l'édition de Germain

Brice que nous avons citée, il est dit qu'assez proche de l'hôtel

d'Uzès on a établi depuis fort peu de temps une nouvelle manufacture

de fer fondu, dont on fait des ouvrages de serrurerie d'une beauté qui

n'avait point encore paru dans ce genre, sous la conduite de M. de

Réaumur, de l'Académie des Sciences. Piganiol de la Force,

_Description historique de Paris_, 1765, t. II, p. 350, dit aussi que

l'hôtel de Rambouillet prit le nom d'hôtel Montausier, qu'il a porté

jusqu'à la mort du duc de Montausier, arrivée en 1690, et qu'après il

fut appelé hôtel d'Uzès, parce que Marie-Julie de Saint-Maur épousa

Emmanuel de Crussol, duc d'Uzès. Piganiol dit encore, p. 348,

qu'en sortant du Palais-Royal, et en entrant dans la rue des

Filles-Saint-Thomas, on voit l'hôtel d'Uzès. Mais Saint-Foix, dans ses

_Essais historiques sur Paris_, t. I, p. 325, dit, en parlant de la

rue Saint-Thomas du Louvre: «Vers le milieu de cette rue, cette maison

bâtie de pierres et de briques, qui appartient aujourd'hui à M.

Artaud, était, il y a cent ans, l'hôtel de Rambouillet, tant célébré

par mademoiselle de Scudéry et les autres beaux esprits de ce

temps-là.»

N'oublions pas de rappeler que l'hôtel de Rambouillet porte le nom

d'hôtel d'Uzès sur le beau plan de Paris de Buillet, architecte du roi

et de la ville, en 12 feuilles, augmenté par Jaillot en 1707, et

pareillement sur un autre plan de Bernard Jaillot, en 4 feuilles,

dédié à Bignon, prévôt des marchands. Cependant, en 1714, Lacaille,

dans sa description du plan du quartier du Palais-Royal, ne lui donne

pas d'autre nom que celui d'hôtel de Rambouillet; ce qui prouve que

les noms d'hôtel de Montausier, d'hôtel d'Uzès, qui avaient succédé,

n'avaient pas fait dans l'usage disparaître l'ancien nom. Je

remarquerai aussi qu'autrefois le côté occidental de la rue

Saint-Thomas du Louvre s'avançait jusqu'à l'alignement de la rue

Saint-Honoré, et resserrait, avec le côté oriental de la rue

Froidmanteau, qui a gardé son prolongement, la place qui est devant le

Palais-Royal: cela est encore ainsi dans le grand plan de 1739.

L'hôtel Rambouillet, situé au no 15, où était l'hôtel de Belgique

lorsque j'écrivis cette note il y a douze ans, occupait donc à peu

près le milieu de la rue, comme le disent les descriptions, tandis que

son emplacement actuel se trouve au commencement, parce qu'on a abattu

les maisons qui de ce côté prolongeaient la rue jusqu'à l'alignement

transversal de la rue Saint-Honoré. Le plan manuscrit qui fut fait

pour l'agrandissement de la place du Palais-Royal, en 1719, par le

régent, et qui contient toute la rue Saint-Thomas du Louvre, existe à

la Bibliothèque du Roi, portefeuille III des _Détails topographiques

sur Paris_. On y voit qu'entre le bout de la rue Saint-Thomas du

Louvre, du côté de la rue Saint-Honoré et de l'hôtel de Montausier, il

y avait six maisons, et que cet hôtel resserrait plus l'hôtel de

Longueville de ce côté que du côté de la rue Saint-Nicaise, et faisait

un angle droit enfoncé avec le terrain de l'hôtel de Longueville, qui

était sur cette rue. Les plans anciens prouvent que l'hôtel de

Longueville n'avait pas une aussi longue façade sur la rue

Saint-Thomas du Louvre, et que dans les agrandissements qu'il a subis

de ce côté il a englobé une partie de l'hôtel de Rambouillet.

Il existe un plan gravé _de la paroisse royale de Saint-Germain

l'Auxerrois, fait par les soins du curé de ladite paroisse, en 1698_;

l'hôtel d'Uzès et l'hôtel de Longueville s'y trouvent dessinés, mais

leur cour intérieure et leur principale entrée sont tracées de sorte

que ces deux hôtels semblent séparés par des maisons, quoique

primitivement ils se touchassent. Il y a un autre plan de la même

paroisse, plus beau et mieux gravé, intitulé _Plan de la paroisse de

Saint-Germain l'Auxerrois divisé en neuf quartiers_, fait par

l'ordre de M. Labrue, curé de ladite paroisse, en octobre 1730,

levé géométriquement par M. Faure. Dans toute la rue des

Filles-Saint-Thomas, on ne voit sur ce plan, qui est très-grand, qu'un

seul hôtel: c'est celui de Longueville. Mais, comme sur le plan de

Turgot, on voit l'hôtel Crussol, dans la rue Saint-Nicaise et sur le

Carrousel, attenant à l'hôtel de Longueville, du côté du quai. Comme

l'hôtel de Montausier est encore entier sur le plan manuscrit de 1719,

c'est entre cette année et 1739 qu'est l'époque où l'hôtel de

Rambouillet a disparu, et fut converti en maisons particulières; et

que les Crussol, ducs d'Uzès, ont été occuper leur nouvel hôtel, rue

Saint-Nicaise. C'est donc en copiant les anciennes éditions que les

éditeurs de Germain Brice, en 1752, ont encore placé l'hôtel d'Uzès

rue Saint-Thomas du Louvre: il n'y était plus. Il y a un plan gravé,

de Lenoir, des bâtiments construits sur les terrains des

Quinze-Vingts, qui éclaircit les changements faits dans ce quartier.

Il existe aussi des vues de l'hôtel de Longueville, gravées par Jean

Marot, qui nous le montrent tel qu'il était primitivement; mais je

n'en connais pas de l'hôtel de Rambouillet.

Page 38, ligne 13 et 14: A travers les colonnes dorées de cette

alcôve.

Je ne trouve le mot _alcôve_ dans aucun de nos dictionnaires

antérieurs à celui de Richelet, en 1680. Il n'est point dans le

_Thresor de la Langue Françoise_, par Jean Nicot (sic), 1606,

in-folio, ni dans le _Grand Dictionnaire François-Latin, recueilli de

plusieurs hommes doctes, entre autres de M. Nicod_ (sic), 1625, in-4º;

il n'est point dans le _Dictionnaire François et Anglois de Cotgrave_,

en 1632. La Fontaine, dans son roman de _Psyché_, en 1669, fait

mention des alcôves comme d'une nouveauté, et pour le mot et pour la

chose. (Voyez _OEuvres de La Fontaine_, édition 1827, in-8º, t. V, p.

57.) Furetière avait employé le mot _alcôve_ avant La Fontaine, dans

son _Roman comique_, qui parut en 1666. Dans la nouvelle de _l'Amour

égaré_ on lit: «Elle avait certains jours destinés à recevoir le monde

dans son alcôve.» (_Roman comique_, édit. 1724, Amsterdam, in-12, p.

208.) _Le Lutrin_, qui fut publié en 1674, contient, comme tout le

monde sait, un vers où se trouve le mot _alcôve_, ch. I, vers 57. Ce

sont là, selon ce que j'ai pu découvrir, les premiers auteurs où ce

mot se voit employé; mais une preuve qu'il était nouveau, c'est qu'on

ne savait de quel genre il devait être. Scarron, madame de Villedieu,

un puriste nommé Milon, souvent cité comme autorité par les auteurs de

ce temps, tenaient pour le masculin; d'Ablancourt, Boileau, Ménage, le

voulaient féminin. Richelet en 1680, et l'Académie en 1694, dans leurs

dictionnaires, ne se décidèrent pour aucun de ces deux genres, et

laissèrent la chose indécise (voyez Alamand, _Nouvelles Observations_,

ou _guerre civile des François sur la Langue_, 1688, in-12, p. 89 ).

L'usage a fait prévaloir le féminin. Félibien des Avaux, dans le livre

intitulé _Plans et description des deux plus belles maisons de Pline

le consul_, ne traduit jamais le _cubiculum dormitorium_, ou le

_zoteca_, par alcôve, quoique ce fût le mot propre. M. Mazois, au

contraire, n'a pas hésité à rendre ces mots par celui d'alcôve; il a

raison. (Voyez _Palais de Scaurus_, deuxième édition, 1622, in-8º, p.

96.) Le mot français _alcôve_ vient de l'espagnol _alcoba_, qui

signifie une chambre à coucher; et le mot espagnol vient du mot arabe

_al-cobba_, qui signifie un dôme, une voûte.

Ces alcôves étaient très-vastes, et formaient une petite chambre

renfermée dans une plus grande. Le lit était placé au milieu, sur une

estrade, souvent entouré d'un balustre, et laissant de chaque côté une

vaste ruelle. Aussi la conclusion de la requête de Ribercour, dans le

_Procès des Précieuses_, de Somaize, est que, pour leur châtiment,

Le lit desdites femelles

Soit les deux côtés sans ruelles,

Et qu'il soit mesmement placé

Sans être du tout exaucé.

Cette conclusion hostile y est répétée trois fois.

On lit dans le _Jeu poétique_, à M. des Yvetaux, du père Le Moine:

On n'y voit point le sang des races dévorées,

En estrades d'ivoire, en alcôves dorées.

(_Recueil des plus belles Pièces des Poëtes françois_, 1692, in-12, t.

III, p. 337.)

Cet exhaussement des lits était fort ancien; et Sauval, t. II, p. 280,

remarquant que dès le règne de Charles V les lits étaient placés sur

une estrade, ajoute: «Par là il se voit que sous Charles V les

alcôves, dont les dames «de notre siècle s'attribuent l'invention,

étaient en usage.» Non; car l'estrade seule ne constitue pas l'alcôve.

Ainsi ce passage de Sauval, au lieu de contredire l'assertion de

Tallemant, la confirme, puisqu'il nous apprend que l'usage des alcôves

était récent, et qu'on en attribuait l'invention aux femmes. Scarron,

dans ses œuvres, parle plusieurs fois des alcôves: «Il y avait des

meubles, des alcôves, des estrades, et une provision de bonne

senteur.» (_Le Chastiment de l'Avarice_, dans les _Dernières OEuvres_

de Scarron; 1700, in-12, p. 112.)

Les tapis chinois sont foulés

Dans leurs alcôves bien meublés.

(Scarron, _la Baronéide_, dans les _Dernières OEuvres_, 1700, in-12,

p. 175.)

L'usage des femmes de réunir le matin la société dans leurs alcôves

fit que le mot _ruelle_ s'employa pour celui de _réduit_, puis pour

ceux d'_assemblée_, de _cercle_, d'_académie_. Cependant ces mots

n'étaient pas tout à fait synonymes.

Boileau a dit:

Ne vous enivrez pas des éloges flatteurs

Qu'un amas quelquefois de vains admirateurs

Vous donne en ces _réduits_, prompts à crier merveille.

Et ailleurs:

Que de son nom, chanté par la bouche des belles,

Benserade en tous lieux amuse les _ruelles_.

Furetière, dans son _Roman bourgeois_, nous fournit les passages

suivants, qui prouvent ce que nous avançons: «La qualité la plus

nécessaire à un poëte pour se mettre en réputation, c'est de hanter la

cour ou d'y avoir été nourri; car un poëte bourgeois, ou vivant

bourgeoisement, y est peu considéré. Je voudrais qu'il eût accès dans

toutes les _ruelles_, _réduits_ et _académies illustres_.» (T. I, p.

162.) Tout ce passage est contre Benserade; et en général ce roman de

Furetière est plein d'allusions à des personnages du temps, mais qui

ne sont pas comprises, faute d'un commentaire, dont cet ouvrage ne

serait pas indigne. Voici encore les autres passages qui prouvent que

Furetière faisait une distinction entre les mots _réduits_ et

_ruelles_, liv. I; p. 147: «On permit aussi à Javotte de voir le beau

monde, de faire des visites dans les beaux _réduits_, et de se mêler

en des compagnies d'_illustres_ et de _précieuses_.» Page 166:

«J'avoue bien, Pancrace, que ceux qui sont déjà en réputation, et dont

les ouvrages ont été loués dans les _ruelles_ et par la cabale, l'ont

pu conserver dans leurs recueils.» Page 171: «Car, comme dans les

académies de jeu on pipe souvent avec de faux dés et de fausses

cartes; de même, dans les _réduits académiques_, on pipe souvent

l'impromptu.» Et, page 150: «Il s'amassait tous les jours bonne

compagnie chez Angélique. Quelques fois on y traitait des questions

curieuses; d'autres fois on y tenait des conversations galantes, et on

tâchait d'imiter tout ce qui se pratique dans les _belles ruelles_ par

les précieuses du premier ordre.» Ainsi, le mot _réduit_ s'employait

de préférence pour les assemblées qui se tenaient dans d'autres

chambres que celles où étaient des alcôves, et chez des hommes;

quoique cependant Somaize mette parmi ceux qui tenaient _ruelles_

Ménage et l'abbé Testu.

Somaize désigne comme les principaux introducteurs des ruelles de son

temps l'abbé Bellebat et l'abbé du Buisson (voyez page 311). Dans la

comédie intitulée _les Véritables Précieuses_, on lit ce dialogue,

page 32:

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6) · 第 46 / 146 题