«Madame,
«Que j'aimerai toute ma vie mon sac de poil d'ours, de vous avoir
rendu tant de bons offices dans la gelée! Mais, d'autre côté,
j'appréhende dorénavant de le respecter un peu plus qu'il ne me serait
commode, et de n'avoir pas le cœur de mettre les pieds dedans, tant
que je m'imaginerais d'y apercevoir les traces des vôtres, si bien
faits, si droits et si savants..... Je vous remercie très-humblement
de vos quatre excellents portraits..... La peinture de mademoiselle
de Valois est la plus jolie du monde et la plus galante, et celle
d'Iris n'a point reçu de louange qu'elle ne mérite. Je croirais bien
avec vous, madame, qu'elle a été faite à plaisir; mais je ne dirai pas
comme vous: Car quel moyen d'être si parfaite? Ce _car_ n'est bon que
pour ceux qui ne vous virent jamais, qui ne vous ont point ouï parler,
et qui n'ont pas compris la beauté de votre esprit, sa grâce, ses
charmes, sa solidité, sa douceur, et mille autres qualités qui se
trouvent en vous, et qui ne se trouvent qu'en vous si bien assorties.
Je sais, madame, que vous avez sur les yeux un certain bandeau de
modestie qui les empêche de voir en vous les choses comme elles y
sont. J'oubliais à vous dire que l'inconnu ne vous connaît pas assez.
Je ne suis pas trop mal satisfait de ce qu'il dit de votre visage et
de votre taille, mais, bon Dieu! s'il était entré bien avant dans
votre âme, il y aurait découvert bien d'autres trésors que ceux dont
il parle[265].»
Ainsi la célébrité de madame de Sévigné, comme femme éminemment
aimable et spirituelle, ne fut plus renfermée à la cour et dans le
beau monde de la capitale; elle s'étendit dans les provinces par la
publication du Dictionnaire des Précieuses de Somaize, du recueil des
poésies fugitives de Sercy[266], du roman de Clélie, de la
correspondance de Costar, et des poésies de Ménage.
La troisième édition de ces poésies venait de paraître[267]; et, outre
l'idylle intitulée _Alexis_[268], elle contenait deux nouvelles
pièces de vers à la louange de madame de Sévigné. Elles étaient
écrites en italien, que madame de Sévigné comprenait parfaitement.
L'une est un sonnet au sujet de son portrait[269]; l'autre est un
madrigal allégorique, où madame de Sévigné est comparée à la fleur de
la _belladonna_ (belle dame)[270]. Aucune de ces deux pièces ne mérite
d'être traduite ni citée. Mais, indépendamment des pièces grecques et
italiennes qui parurent pour la première fois dans cette troisième
édition, on y lit aussi des pièces en français qui n'avaient point
paru dans les éditions précédentes, entre autres une épître à
Pellisson, où Ménage se plaint amèrement à son ami,
De l'aimable marquise
Qui lui vola sa franchise.
Il l'appelle perfide, infidèle, orgueilleuse, cruelle, tigresse au
cœur d'acier; il ne songe plus à ses paroles attrayantes et à ses
paroles charmantes que quatre-vingt-trois fois la nuit et trente-huit
fois le jour[271]. Tout le monde savait, lors de la publication de
cette épître, que ces extravagances de Ménage concernaient la marquise
de Sévigné, quoique son nom ne fût pas prononcé; mais, dans la crainte
que la postérité l'ignorât, il a pris soin de le lui apprendre
lui-même dans la table des matières de la septième édition de ses
poésies, qui ne fut pas la dernière[272]. Personne alors ne fut
surpris de ce langage; aucun des critiques de Ménage ne l'accusa
d'inconvenance à ce sujet, ni ne le frappa de ridicule. Ceci prouve ce
que nous avons remarqué précédemment, que d'après les usages du beau
monde, mis en crédit par l'hôtel de Rambouillet, il était permis aux
hommes de parler en toute liberté d'amour, malgré l'inégalité de l'âge
et du rang. Il semble même qu'on eût passé pour grossier, si envers
une femme jeune, jolie, spirituelle, on eût paru si peu faire
attention à ses charmes, si peu apprécier son esprit, que de ne pas
lui faire entendre le langage flatteur et passionné auquel elle était
accoutumée de la part de ses fervents adorateurs. Sans cela on ne
pourrait expliquer à l'égard de madame de Sévigné ni les vers que
Ménage lui adressa ou ceux qu'il a écrits à son sujet, ni les lettres
galantes de Costar goutteux et sur le bord de la tombe, ni les
déclarations tendres dont elle fut l'objet de la part du surintendant
Servien, après une entrevue qu'elle avait eue avec lui relativement à
une affaire qui dépendait de sa décision. Ménage avait été
l'intermédiaire entre elle et ce ministre; il l'avait assurée du désir
qu'il avait de la revoir. C'est à ce sujet qu'elle lui écrivait: «Vous
me dites des choses si obligeantes de l'estime que vous avez donnée de
moi à M. Servien, qu'encore que j'y aie peu contribué et que je
craigne même de la détruire, je ne laisse pas pourtant d'en sentir une
certaine gloire, que toute autre personne ne m'aurait pu donner[273].»
Ensuite, répondant à un autre billet flatteur de Ménage, qui lui
faisait part de l'effet que ses charmes avaient produit sur Servien,
elle dit: «Votre billet est le plus joli du monde; c'est ainsi que je
vous conseille de les faire. Je suis ravie que mes petits yeux aient
fait de si jolies conquêtes. Je me trouverais bien honorée s'ils
portaient le désordre jusque dans le conseil d'en haut, mais je crains
que l'histoire ne soit telle qu'à demi. En tout cas, je me contente de
l'estime, et je vous conjure de me la conserver, puisque c'est vous
qui me l'avez acquise. Pour M. de Noirmoutier [Louis de la Trémouille,
duc de Noirmoutier[274]], j'en prendrai le soin; car il prend le
chemin de venir céans, et c'est là que je l'attends pour lui gagner le
cœur. Après tout, vous avez la gloire que j'aie été plus friande du
vôtre que de tous les autres; mais, quelque honte qu'il y ait pour moi
au temps que j'ai employé à l'acquérir, j'en suis toute consolée quand
je songe à ce qu'il vaut.»
D'après les détails que nous avons donnés dans le commencement de cet
ouvrage[275] sur les premiers temps des liaisons de Ménage avec Marie
de Rabutin-Chantal, nous n'avons pas besoin de faire remarquer à nos
lecteurs tout ce qu'il y avait de coquetterie tendre et affectueuse
dans ces dernières lignes de madame de Sévigné, et de l'impression
qu'elles devaient faire sur Ménage.
Quant à Abel Servien, il pouvait se déclarer l'adorateur de madame de
Sévigné sans compromettre sa réputation. Il avait alors soixante-cinq
ans, et de plus il était borgne; circonstance qui a fourni un trait de
satire de Boileau contre Ménage. Celui-ci, dans son églogue intitulée
_Christine_, avait donné à ce ministre des éloges fades et exagérés,
et l'avait comparé au soleil; et Boileau dit:
De là vint cet amas d'ouvrages mercenaires,
Stances, odes, sonnets, épîtres liminaires,
Où toujours le héros passe pour sans pareil,
Et, fût-il louche et borgne, est réputé soleil[276].
[256] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 388.
[257] Frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre françois_, t. VIII, p.
196 et 197.--LORET, liv. IX, p. 169; liv. VIII, p. 77.
[258] _Clélie, histoire romaine_, par M. DE SCUDÉRY, gouverneur
de Notre-Dame de la Garde; suite de la troisième partie; chez
Augustin Courbé, 1658, in-8º, p. 1331-1333. Conférez encore p.
1397, 1409, 1402, 1416, 1417, 1422, 1424, 1425.
[259] Voyez _Lettres de Madame de_ SÉVIGNÉ, t. I, p. XXIV, éd. de
1734. C'est dans cette édition que ce portrait a été imprimé pour
la première fois, t. I, p. XXXIV, dans l'édit. de 1754.
[260] _Vie de_ M. COSTAR, dans _Tallemant des Réaux_;, t. VI, p.
280, 284, édit. in-8º, 1635; et t. IV, p. 89, ou t. VII, p. 6 de
l'édit. in-12.
[261] _Lettre de l'abbé Pauquet à Conrart_, en date du 5 mars
1652, extraite des manuscrits de Conrart, Bibliothèque de
l'Arsenal, t. IX, p. 877; communiquée par M. Monmerqué.
[262] _Lettres de_ M. COSTAR; chez Augustin Courbé, Paris, 1658,
in-4º; _Lettres de_ M. COSTAR, seconde partie; chez Augustin
Courbé, 1659, in-4º.--Costar mourut le 3 mai 1660.
[263] _Lettres de_ M. COSTAR, seconde partie: à Paris, chez
Augustin Courbé, 1659, in-4º, p. 19, _lettre 199_, p. 308, 812.
[264] _Lettres de_ M. COSTAR, seconde partie; à Paris, chez
Augustin Courbé, 1659, in-4º, p. 419, _lettre 199_.
[265] _Lettres de_ COSTAR, seconde partie, p. 812, _lettre 308_.
[266] Voyez ci-dessus, Ire partie, chap. XXXVI, p. 498, 2e édit.
[267] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, édit. 3a 1658, in-8º.
[268] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, p. 170, édit. 1680, ou p. 158,
édit. 1663.
[269] _Sopra il ritratto della bellissima signora marchesa di
Sevigny_, dans le MENAGII _Poem._, 4e édit., p. 305; 7e édit., p.
289, sonetto 2.
[270] _Pianto di bella donna; madrigale per la signora marchesa
di Sevigny_, madrigale 12, p. 813 de la 4e édit.
[271] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, 3a édit., in-8º, p. 111.--Ibid.,
4a édit., Elzeviers, 1663, in-18, liv. IV, p. 268.
[272] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, 1680, septima editio, apud Petrum
Le Petit, liv. IV, p. 260, et la table des matières au mot
_Sévigny_.--Ibid., 1687; Amstelodami, apud Westenium, octava
édit., p. 296, et la table des matières, p. 337, au mot
_Sévigny_.
[273] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de Monmerqué, 1820, in-8º, t. I,
p. 55, no 29.--Ibid., édit. de Gault de Saint-Germain, t. I, p.
68, _lettre 31_.
[274] _Lettre de madame de_ SÉVIGNÉ _à_ MÉNAGE, dans les
_Mémoires de_ COULANGES publiés par M. Monmerqué, 1820, in-8º, p.
324.
[275] Voyez ci-dessus, Ire partie, ch. X, de 185 à 191, surtout à
la p. 182.
[276] BOILEAU, épître IX, vers 142 à 140.--MENAGII _Poemata_,
_Christine_, éclogue; 4e édit., Elzeviers, p. 169 du liv. I.
Éclogues et idylles, 7e édit., 1680, in-12, p. 180. Ménage avait
dit:
Le grand, l'illustre Abel, cet esprit sans pareil,
Plus clair, plus pénétrant que les traits du soleil.