1654-1655.
Projets de Mazarin.--Fausse position de Condé.--Il est le seul
espoir des partis intérieurs qui s'opposent à Mazarin.--Dix mille
Français ont suivi Condé.--L'absence des plus notables se fait
remarquer au sacre du roi.--Nouvelle crise des affaires de
France.--Siége d'Arras par Condé.--Projet
d'Hocquincourt.--Menaces des parlements.--Turenne fait lever le
siége d'Arras.--La duchesse de Châtillon est employée pour
traiter avec d'Hocquincourt.--Le jeune roi intervient en personne
pour imposer silence au parlement.--Différence qui existe entre
la position du roi d'Angleterre et celle du roi de France.--Le
parlement hasarde des remontrances.--Mazarin fait des coups
d'autorité.--Il y joint la flatterie et la corruption.--Embarras
que cause à Mazarin l'inimitié de Retz.--Fautes de celui-ci.--Il
donne la démission de son archevêché.--Est transporté à
Nantes.--S'en échappe.--Se fracasse l'épaule.--Est sur le point
d'être pris.--Il traverse l'Espagne, et arrive à Rome assez à
temps pour l'élection d'un nouveau pape.--Il intrigue contre
Mazarin.--Lettre de Retz à Mme de Sévigné.--Différends entre
Ménage et le cardinal de Retz.--Ménage brouillé aussi avec
Bussy.--Lettre de madame de Sévigné à Ménage.--Elle y fait
mention de Girault.--Détails sur Girault.
Nous avons laissé, dans la première partie de ces Mémoires, madame de
Sévigné à sa terre des Rochers. Ses liaisons de parenté et d'amitié
avec le cardinal de Retz l'enchaînaient aux événements politiques qui
complétèrent le dénoûment de la Fronde; et comme ils devaient aussi
l'occuper dans sa solitude, il est nécessaire de les faire connaître.
Au milieu de toutes les fêtes et de toutes les intrigues secrètes,
tandis que Louis grandissait, et que des maîtres habiles, ou mieux
encore les événements de chaque jour, achevaient son éducation d'homme
et de roi, Mazarin poursuivait ses projets, Condé et les Espagnols les
leurs. Mazarin fondait son ambition sur le rétablissement du pouvoir
royal et sur la grandeur de la France; Condé, sa puissance sur le
renversement du ministre et sur l'ascendant que lui promettait la
victoire; mais il était obligé de se prémunir contre les faveurs qu'il
savait lui ravir, pour qu'elles ne tournassent pas uniquement au
profit des Espagnols. Ceux-ci, de leur côté, ne secondaient qu'avec
défiance le génie de Condé, craignant toujours qu'au lieu d'être un
instrument de leur puissance, il ne devînt un obstacle par les succès
même obtenus avec leurs propres troupes.
Cette fausse position de Condé faisait la force de la France et la
faiblesse de ses ennemis. Elle aurait fourni les moyens de terminer
promptement la lutte, si cet état de choses n'avait pas été la suite
et le résultat de divisions intestines. Les partis étaient comprimés,
mais non anéantis; leurs débris s'étaient réunis. Les partisans des
princes et ceux de Retz et des parlements, c'est-à-dire les
_princistes_, les indépendants, les frondeurs, et même les royalistes
mécontents, ne formaient plus qu'une seule phalange agissant contre
Mazarin, leur ennemi commun. Ils entretenaient entre eux une
correspondance active. Trop faibles pour renouveler leurs attaques à
force ouverte, ils conspiraient dans l'ombre contre le gouvernement,
et surtout contre la vie du premier ministre[1]. Toutes leurs
espérances se rattachaient à Condé, qu'un arrêt du parlement avait
reconnu criminel de lèse-majesté, et condamné à perdre ses biens, ses
honneurs et sa vie, déclarant en même temps sa postérité déchue de
tous ses droits à la couronne[2]. Dix mille Français qui avaient suivi
Condé se trouvaient proscrits avec lui, et à leur tête on comptait des
Montmorency, des Foix, des Duras, des La Trémouille, des Coligny. Le
sacre du jeune roi, qui eut lieu à Reims le 7 juin[3], montra, par
l'absence de ceux auxquels des droits imprescriptibles assuraient une
part dans cette auguste cérémonie, de quels puissants soutiens le
trône se trouvait privé, combien était large et profonde la blessure
que la révolte faisait à la monarchie.
L'occupation que le sacre donna au gouvernement français, la pénurie
d'argent qu'éprouvaient les Espagnols, firent que le mois de juin
arriva sans que dans le nord on fût entré en campagne. Mais depuis
lors les opérations de la guerre, les négociations, et les intrigues,
non moins efficaces, des ruelles furent poussées avec une prodigieuse
activité, et mirent encore les affaires de la France dans une crise
qui la plaçait sur le penchant de l'abîme. Arras était assiégé par
Condé; des lignes formidables entouraient cette ville; sa prise
paraissait certaine. Le duc de Lorraine, sacrifié par Fuensaldagne aux
ressentiments et aux craintes qu'inspirait sa perfidie, avait été
arrêté; toutes les forces d'une grande et guerrière province étaient
tournées contre la France, et donnaient les moyens de pénétrer jusqu'à
sa capitale[4]. Les séductions de la duchesse de Châtillon avaient
arraché au maréchal d'Hocquincourt la promesse de livrer au prince de
Condé Péronne et Ham, deux des principales clefs du royaume[5]. Les
parlements essayaient de ressaisir le pouvoir qu'ils avaient perdu.
Tous ces graves événements donnèrent à Mazarin et à Turenne des
occasions de déployer l'activité de leur génie.
Le siége d'Arras fut levé par la hardiesse de Turenne, qui pénétra
dans ces redoutables retranchements, réputés infranchissables. Condé
prévint la destruction de l'armée espagnole par une savante retraite,
et couvrit la Flandre, qui eût été aussitôt envahie par l'armée
française après sa victoire. Quand tout paraissait perdu, il sauva
tout[6]; et de son côté Turenne raffermit la fortune de la France au
moment même où elle paraissait le plus ébranlée. La prise du Quesnoy
et celle de Clermont en Argonne ne furent que les moindres
conséquences de son succès. Les génies de ces deux grands capitaines
parurent dans ces circonstances avoir changé de nature. Turenne
déploya la brillante audace et l'irrésistible impétuosité de Condé, et
Condé fit voir ce prudent courage, ces admirables prévoyances par où
Turenne s'était rendu célèbre.
Hocquincourt commandait dans Péronne, et l'on savait que les Espagnols
lui offraient pour leur remettre cette place un prix supérieur à celui
que le gouvernement de France lui promettait pour rester fidèle. La
trahison qu'il méditait fut empêchée par la duchesse de Châtillon,
qu'il aimait. Mazarin la mit en chartre privée chez l'abbé Fouquet,
qui la força d'écrire au maréchal d'Hocquincourt, afin de l'engager à
procurer sa délivrance, en acceptant les propositions qui lui étaient
faites par le premier ministre[7]. La maréchale d'Hocquincourt,
adroite et spirituelle, fut aussi habilement employée par Mazarin en
cette négociation. Elle détermina son mari à accepter les six cent
mille livres qui lui étaient proposées, et obtint son consentement
pour que Péronne fût livrée à leur fils aîné, qu'elle en fit nommer
gouverneur. La duchesse de Châtillon fut, en vertu des mêmes
stipulations, remise en liberté; mais le maréchal d'Hocquincourt
acquit bientôt la preuve de ses nombreuses infidélités. Il s'était
trop engagé, pour oser se replacer sans crainte sous la puissance du
roi; il se jeta dans Hesdin, révolté, passa ensuite du côté des
Espagnols, et fut tué en défendant Dunkerque[8].
Le parlement, enhardi par les embarras du gouvernement et les progrès
que faisait l'armée de Condé, voulut délibérer de nouveau sur les
édits relatifs aux impôts vérifiés en lit de justice, sous prétexte
qu'alors la présence du roi avait ôté la liberté des suffrages. Dans
cette circonstance critique, Mazarin employa utilement l'intervention
personnelle du jeune monarque, et jugea que s'il n'était pas encore
assez mûr pour gouverner, il était d'âge à commencer à régner. Louis
XIV partit donc un jour de Vincennes, et entra dans la salle du
parlement assemblé, en justaucorps rouge, un fouet à la main, un
chapeau gris sur la tête, et suivi de son cortége, comme lui vêtu en
équipage de chasse. Il parla avec toute la hauteur du commandement, et
déclara que sa volonté était que son parlement s'abstînt à l'avenir de
toute délibération concernant l'administration de son royaume[9].
Mazarin avait compris que, dans une monarchie telle que la France, il
ne suffisait pas au ministre d'exercer l'autorité au nom du roi, mais
que pour s'assurer une obéissance prompte, facile, exempte de trouble
et de résistance, il fallait encore qu'on fût bien convaincu que les
ordres que ce ministre donnait étaient conformes à la volonté propre
du monarque. Ceux qui de nos jours ont rêvé en France la possibilité
d'un roi trônant sans gouverner, et qui, dans leur jargon, ont appelé
monarchie constitutionnelle celle dont le chef n'aurait qu'un pouvoir
de délégation; dont le rôle tout passif se réduirait à accepter pour
ministres, et à reconnaître pour seuls maîtres de la direction des
affaires, des hommes désignés par des assemblées n'ayant d'autre
contrôle que leur volonté, d'autre impulsion que leurs passions;
ceux-là n'ont connu ni le caractère national, ni la nature humaine,
ni les vrais principes qui doivent régir une grande nation
continentale, forcée de maintenir son indépendance au milieu d'autres
nations également puissantes. Là le chef du pays est nécessairement le
chef de l'armée, et le chef de l'armée doit aussi indispensablement
être le chef du gouvernement, et de droit et de fait. Le roi et le
royaume, le souverain et ses sujets, la couronne et le sol, sont
inséparables. A ce pouvoir nécessaire il faut tracer des limites;
contre cette puissance obligée, il faut établir des garanties; mais si
vous les cherchez dans des institutions qui dénaturent son principe et
arrêtent son action, vous affaiblissez l'État, vous le rendez
incapable de soutenir la lutte incessante contre les forces
extérieures qui tendent à l'anéantir, vous forgez pour lui le joug de
l'étranger, vous préparez son asservissement et sa mort. Dans cette
puissante machine qui opère tant de prodiges, si vous absorbez par une
seule goutte d'eau froide le calorique qui donnait une si grande force
d'expansion à la vapeur, le piston retombe: ainsi s'affaisse
subitement tout gouvernement dont le principe est détruit.
Le parlement se tut devant le roi; mais cependant il ne lui obéit pas
entièrement, et hasarda des remontrances. Mazarin alors se vit forcé
de déployer, comme Richelieu, les rigueurs du pouvoir royal. Plusieurs
conseillers furent exilés, d'autres furent mis à la Bastille[10]. A
ces mesures l'habile ministre sut joindre la flatterie, la persuasion,
et, au besoin, la corruption. Il parvint ainsi à obtenir, sans
résistance et sans retard, la vérification et l'enregistrement des
édits qui créaient de nouvelles taxes. Pour désigner les conseillers
qu'il fallait écarter par l'exil ou la prison, il s'était servi de
l'abbé Fouquet; pour connaître ceux qu'il pouvait gagner, il employa
Gourville, auquel ses liaisons et ses intrigues avec les anciens
frondeurs avaient donné une parfaite connaissance de ceux qui dans le
parlement étaient les plus accessibles aux insinuations et aux
propositions qu'il fut chargé de leur faire[11].
Le cardinal de Retz était destiné à occasionner à Mazarin des embarras
moins grands, mais plus prolongés, que ceux que lui avaient présentés
les parlements. Après la mort de son oncle, Retz, quoique captif, se
trouva, par sa seule déclaration et le secours de ses amis,
canoniquement et légalement archevêque de Paris. C'est alors qu'il eût
pu résister avec avantage à son puissant ennemi[12]. Il était soutenu
par tous les curés de Paris, qui au nom de la religion demandaient au
roi que le prélat fût rendu à son clergé et à son troupeau. Défendu
avec chaleur par le pape, qui voyait avec indignation qu'on retînt en
prison un prince de l'Église et qu'on violât des immunités
ecclésiastiques, Retz eût obtenu promptement sa liberté, et eût pu
présenter de grands obstacles à vaincre au ministre, qui voulait
anéantir entièrement son influence: mais ces obstacles, Retz les fit
de lui-même disparaître par ses imprudences, son défaut de jugement,
de fermeté et de constance. Il montra pour sa propre cause moins
d'habileté et d'intrépidité que Caumartin, Joly et d'Hacqueville, et
déconcerta tous les efforts de leur dévouement pour le triomphe de ses
intérêts. Il s'ennuya de sa prison, et ne put supporter les privations
qu'elle lui imposait. Il craignit ou feignit de craindre que Mazarin
ne le fît assassiner; et, contre l'avis de ses fidèles amis, il se
dépouilla du seul bouclier qui lui restait, de la seule arme qu'il
avait en main. Il remit au roi sa crosse pastorale; il se démit de son
archevêché[13]. Par ce grand sacrifice, Retz n'obtint même pas la
liberté après laquelle il soupirait; il échangea seulement son donjon
contre une détention moins triste et moins dure, dans le château de
Nantes, où le maréchal de La Meilleraye le fit garder avec autant de
soin et de vigilance qu'il l'était précédemment[14]. La démission de
Retz ne fut point acceptée par le pape, et Retz se proposa de la faire
annuler, comme ayant été le résultat de la violence; mais la faiblesse
qu'il avait eue de consentir à la donner découragea tous ses
adhérents. On s'approche pour secourir l'homme que l'on voit lutter
avec courage dans un combat inégal; on s'écarte de celui qui fuit, ou
l'on reste en place pour le voir passer. Cette faute ne fut pas la
seule que commit Retz. A Nantes il aurait pu, par sa conduite, trouver
dans les fonctions de son ministère, dans l'étude et dans la retraite,
des moyens certains d'intéresser à son sort et de changer sur son
compte l'opinion, toujours indulgente envers le malheur, toujours
sévère pour l'autorité, lorsqu'elle abuse ou même lorsqu'elle use de
sa force. Il aurait ainsi réveillé le zèle de son clergé et de ses
partisans, qui répugnaient à se détacher de lui. Au contraire,
oubliant la gravité des circonstances, on le voit uniquement occupé à
jouir des agréments de la société dont le maréchal de La Meilleraye
eut soin de l'entourer[15]; et dans les adoucissements apportés à sa
captivité, il ne voit d'autre avantage que celui de pouvoir se livrer
à sa passion pour les femmes, à ses goûts pour le monde. C'est à cette
époque qu'il essaya, mais en vain, de séduire mademoiselle de La
Vergne, cette amie intime de madame de Sévigné. «Le maréchal de La
Meilleraye, dit-il, ne pouvait rien ajouter à la civilité avec
laquelle il me garda. Tout le monde me voyait; on me cherchait même
tous les divertissements possibles; j'avais presque tous les soirs la
comédie; toutes les dames s'y trouvaient, elles y soupaient souvent.
Madame de La Vergne, qui avait épousé en secondes noces M. le
chevalier de Sévigné, et qui demeurait en Anjou avec son mari, m'y
vint voir, et amena mademoiselle sa fille, qui est présentement madame
de La Fayette. Elle était fort jolie et fort aimable, et elle avait de
plus beaucoup d'air de madame de Lesdiguières. Elle me plut beaucoup,
et la vérité est que je ne lui plus guère, soit qu'elle n'eût pas
d'inclination pour moi, soit que la défiance que sa mère et son
beau-père lui avaient donnée dès Paris même, avec application, de mes
inconstances et de mes différentes amours, la missent en garde contre
moi. Je me consolai de sa cruauté avec la facilité qui m'était assez
naturelle, et la liberté que le maréchal de La Meilleraye me laissait
avec les dames de la ville, qui, étant à la vérité très-entière,
m'était d'un fort grand soulagement[16].» Quoique Retz eût donné sa
parole de ne point chercher à s'échapper, le maréchal de La
Meilleraye, qui ne s'y fiait pas, le faisait garder à vue. Cette gêne
continuelle, la crainte de se voir confiné de nouveau dans une prison,
ou transporté à Brest, lui firent prendre la résolution de recouvrer
sa liberté. Aucun roman ne présente un intérêt égal à celui de sa
fuite. Les moyens en furent concertés par Joly, le duc de Brissac et
le chevalier de Sévigné. Il s'évada en plein jour, en présence même
des surveillants et des sentinelles qui le gardaient[17]. Ils
pouvaient l'arrêter dans sa course en faisant feu sur lui, mais ils ne
pouvaient courir après lui et se saisir de sa personne avant d'avoir
rompu la porte à jour par où il était sorti, et qu'il avait refermée
sur eux. Cela lui donna le temps de descendre, et de remonter avec des
cordes les murs d'un bastion de quarante pieds de haut, puis de
s'enfuir à toute bride sur un cheval qu'on lui avait préparé[18]. A
quelques lieues de Nantes, le cheval s'effraye, fait un écart: Retz
tombe et se fracasse l'épaule; il se remet en selle, continue à
courir, près de s'évanouir à chaque instant par la violence de la
douleur. Ceux qui le poursuivent sont sur le point de l'atteindre; il
se jette dans une meule de foin, et il y reste caché sept mortelles
heures, entendant sans cesse marcher près de lui ceux qui le
cherchaient; vingt fois au moment d'être découvert; étouffant les
gémissements que les angoisses de sa blessure lui arrachaient. Enfin
il arrive à Machecoul, dans le pays de Retz, chez son frère: il y
séjourne peu de temps, et, avec son épaule mal remise et tourmenté par
la fièvre, il passe dans une nacelle le petit bras de mer qui le
sépare de Belle-Isle, s'embarque dans cette île[19], aborde en
Espagne, traverse ce royaume dans la litière que Philippe IV lui a
envoyée, et refuse les présents de ce monarque, ennemi de la France et
en guerre avec elle. En Aragon il n'est point atteint par la peste
qui ravage cette province, et s'attendrit sur les malheurs qu'elle
cause. A la vue des belles et fertiles campagnes de cet Éden
enchanteur qu'on nomme le royaume de Valence, il ne peut contenir son
ravissement. Plus délicieusement encore ses yeux sont réjouis par une
nation de belles femmes dans l'île de Majorque. Là, des religieuses
toutes jeunes, fraîches, et gracieuses sous le voile, se présentent à
lui avec leur maintien doux et virginal, et lui donnent dans leur
couvent d'harmonieux concerts; elles chantent, en baissant leurs
longues paupières, des airs plus passionnés, dit-il, que ceux de
Lambert[20]. A Minorque, il est frappé de la pittoresque magnificence
de ces montagnes en amphithéâtre qui entourent le beau port de
Mahon[21]. Par un naufrage il est forcé d'aborder en Corse. A peine
rembarqué, poursuivi par une galère turque, sur le point d'être fait
prisonnier, il éprouve des dangers plus terribles encore: une tempête
furieuse l'assaille, et lui montre la mort sous mille formes.
Pourtant il touche un instant à cette imprenable forteresse de
Porto-Longone[22], et trouve enfin terre et liberté à Piombino. Il
termine sur la côte riante de la Toscane sa périlleuse navigation, et
fait ensuite son entrée dans Rome[23], où la mort d'Innocent X, son
protecteur[24], a lieu presque aussitôt son arrivée. Il se trouve en
mesure pour assister au conclave qui va s'ouvrir.
Ainsi ce captif, ce banni, cet intrigant politique, ce tribun
turbulent, cet échappé des ruelles, semble n'avoir été éprouvé par
tant d'aventures, sauvé miraculeusement de tant de périls, que pour
venir à temps, avec toute la pompe et la magnificence d'un prince de
l'Église, siéger parmi les membres de ce sénat auguste, dont les
libres suffrages doivent donner au monde entier un souverain
pontife[25].
A Rome comme à Paris, Retz devint l'âme de toutes les intrigues qui
s'agitaient contre Mazarin. Il se montra même un ennemi plus
redoutable dans le conclave qu'il ne l'avait été dans le parlement,
puisqu'il réussit à faire nommer pape le cardinal Chigi, que Mazarin
repoussait. En même temps l'intrépide Chassebras, un de ses vicaires,
quoique banni par arrêt du parlement et obligé de se cacher, parvenait
à déconcerter toutes les mesures de la police, et faisait afficher
dans les carrefours et les rues de la capitale des exhortations, des
ordres, des mandements propres à fomenter les passions religieuses
parmi le peuple, à produire un schisme dans le diocèse. Chassebras en
aurait mis toutes les églises en interdit, si son archevêque l'avait
voulu[26]. Retz ne sut pas profiter de ce retour de la fortune. Plus
habile à entraver qu'à diriger, comme dans tout le cours de sa vie
politique, il voulait toujours marcher à un but mal défini, sans
prendre conseil des événements. De ce qu'il avait contribué à la
nomination de Chigi, il s'était persuadé que celui-ci se laisserait
gouverner par ses conseils. Mais il s'était trompé sur son caractère.
Alexandre VII, assis sur le trône pontifical, oublia bientôt les
promesses et les engagements du cardinal Chigi; il se souvint
seulement qu'il était pape et le père commun des fidèles. Il suivit
dans sa politique un système tout contraire à celui qui eût été
favorable à Retz, et dans lequel celui-ci aurait voulu l'engager. Au
lieu de chercher à tout diviser, il s'efforça de tout concilier, et
fit les plus grands efforts pour procurer entre la France et l'Espagne
une paix stable. Il se trouva par là engagé à soutenir Mazarin, qui
tendait au même but. Alors Retz s'aperçut, mais trop tard, qu'il avait
eu encore cette fois tort de ne pas suivre les conseils de ses amis,
qui l'engageaient à accepter l'appui que Lyonne, l'envoyé de Mazarin,
lui avait offert. Il fut obligé de reconnaître qu'il s'était encore
une fois perdu par son trop de confiance en lui-même; il vit que l'or
qu'il avait prodigué, les dettes qu'il avait contractées, ses
intrigues, si habiles et si multipliées, par lesquelles il était
parvenu à surprendre les secrets et la correspondance de Lyonne, en
favorisant les désordres de sa femme, et en fomentant la division
parmi ses domestiques, n'avaient servi qu'à le conduire à des
résultats contraires à ceux qu'il s'était proposé d'obtenir[27].
Lors de sa fuite, durant le court séjour qu'il fit soit à Machecoul,
soit à Belle-Isle[28], il éprouva le besoin de se justifier auprès du
maréchal de la Meilleraye, dont il n'avait eu qu'à se louer, et qu'il
compromettait gravement en lui manquant de parole. Mais comme il ne
pouvait communiquer avec lui sans le compromettre encore plus, il prit
le parti d'écrire à la marquise de Sévigné, qu'il savait être en
relation avec le maréchal. Il l'instruisit donc de son évasion, en
expliqua les motifs, et colora son manque de foi le mieux qu'il put.
Craignant que cette lettre ne fût interceptée, il l'envoya à Ménage
pour qu'il la fît parvenir à madame de Sévigné, en lui indiquant en
même temps l'usage qu'elle en devait faire. Ménage avait eu avec le
cardinal de Retz quelques démêlés, dont la gazette de Loret avait
retenti[29]; mais Ménage, après avoir occupé une place dans la maison
du cardinal, était trop honnête homme pour ne pas oublier tous les
sujets de plainte qu'il pouvait avoir eus contre lui, et pour ne pas
lui rester fidèle dans le malheur: il paraît aussi que Ménage s'était
brouillé, puis réconcilié, avec Bussy. On voit, d'après la réponse de
madame de Sévigné à Ménage, que tout ce qui concernait son cousin
Bussy l'intéressait vivement. Elle montre un grand empressement à
connaître les motifs du raccommodement qui avait eu lieu entre lui et
Ménage. Sa lettre est datée des Rochers, le 1er octobre 1654. Elle
commence par rendre grâce à Ménage de la diligence qu'il a mise à lui
faire parvenir la lettre du cardinal, qu'elle nomme toujours le
coadjuteur, par habitude, quoiqu'à cette époque il ne portât plus ce
titre. Elle ne doute pas que cette lettre, qu'elle a envoyée au
maréchal, ne fasse impression sur lui; puis elle ajoute: «Mais voici
qui est admirable, de vous voir si bien avec toute ma famille; il y a
six mois que cela n'était pas du tout si bien. Je trouve que ces
changements si prompts ressemblent fort à ceux de la cour. Je vous
dirai pourtant qu'à mon avis cette bonne intelligence durera
davantage; et pour moi, j'en ai une si grande joie que je ne puis vous
la dire, au point qu'elle est. Mais, mon Dieu! où avez-vous été pêcher
ce monsieur le grand prieur, que M. de Sévigné appelait toujours _mon
oncle le Pirate_? Il s'était mis dans la tête que c'était sa bête de
ressemblance, et je trouve qu'il avait raison. Dites-moi donc ce que
vous pouvez avoir à faire ensemble, aussi bien qu'avec le comte de
Bussy? J'ai une curiosité étrange que vous me contiez cette affaire,
comme vous me l'avez promis[30].»
Elle demande ensuite à Ménage d'accorder son amitié à l'abbé de
Coulanges, qui se trouvait alors avec elle aux Rochers. «S'il est
vrai, dit-elle, que vous aimiez ceux que j'aime, et à qui j'ai
d'extrêmes obligations, je n'aurai pas beaucoup de peine à obtenir
cette grâce de vous.»
Ménage, un jour, enchanté d'une lettre que lui avait écrite
mademoiselle de Chantal lorsqu'elle était son écolière, dit qu'il ne
la donnerait pas pour trente mille livres. Madame de Sévigné,
plaisantant sur ce fait de sa jeunesse (jamais aucune femme n'oublie
ce qui a été dit ou fait de satisfaisant pour son amour-propre),
termine ainsi sa lettre: «Je vous assure que vous devez être aussi
content de moi que le jour où je vous écrivis une lettre de dix mille
écus.» Puis, par un trait de coquetterie aimable, elle signe _Marie de
Rabutin-Chantal_, de même qu'était signée la lettre de dix mille écus.
Dans le post-scriptum de cette même lettre elle dit: «Un compliment à
M. Girault; je n'ai point reçu son livre.» Ce livre était les
_Miscellanea_, ou les Mélanges de Ménage, dont nous avons parlé; car
dans la préface latine de ce recueil Ménage nous apprend que ce fut M.
Girault qui prit soin de recueillir et de mettre en ordre les pièces
qui s'y trouvent. Lorsque madame de Sévigné écrivait cette lettre,
cet ouvrage venait de paraître; et comme elle y était louée, nul doute
qu'elle n'en eût entretenu Ménage, si elle en avait eu connaissance.
Girault était un ecclésiastique, bel homme et de bonne compagnie, qui
fut le secrétaire de Ménage, et devint ensuite chanoine du Mans. Ce
canonicat lui fut cédé par Scarron[31]. Girault était en
correspondance avec plusieurs beaux esprits, et s'en faisait aimer par
l'empressement qu'il mettait à les tenir au courant de toutes les
nouveautés littéraires[32]. Son admiration pour Ménage lui fit donner
une place dans les satires, les épigrammes et les diatribes que cet
écrivain s'attira par sa plume caustique, guerroyante et
pédantesque[33].
[1] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 364, 365.
[2] DESORMEAUX, _Histoire de Louis de Bourbon, prince de Condé,
second du nom_, 1779, in-12, t. IV, p. 14 et 15.--LORET, liv. V,
p. 12, 24 janvier 1654, p. 37, 40.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p.
430.
[3] BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI, p. 219.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p.
534.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 444.--LORET, lib. V, p. 72,
13 juin 1654.
[4] DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. IV, p. 18.--MONGLAT, _Mém._,
t. L, p. 438.--MOTTEVILLE, t. XLI, p. 427.--LORET, liv. V, p. 30,
33, 82, 14 mars et 4 juillet 1654.
[5] _Mss. de l'hôtel de Condé_ cités par DESORMEAUX dans l'_Hist.
de Condé_, t. IV, p. 45, 68.--NAVAILLES, _Mém._, 1701, in-12, p.
167.--BUSSY, _Hist. am. des Gaules_, t. I, p. 199, édit.
1754.--Ibid., _Hist. am. de France_, p. 216 et 239.--Ibid.,
_Hist. am. de France_, édit. de Liége, p. 160 à 189, édit. 1re;
p. 130 et 154, édit. 2e.
[6] DE RAMSAY, _Hist. de Turenne_, liv. IV, t. II, p. 18, édit.
in-12, et la planche 6 de l'atlas.
[7] DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. IV, p. 49.--LORET, liv. V,
p. 118, 12 septembre 1654.--RAGUENET, _Hist. du vicomte de
Turenne_, p. 238 à 255.
[8] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 469.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 426,
429.--DE RAMSAY, _Hist. de Turenne_, t. II, p. 47 et 87, édit.
in-12.
[9] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 363.--MONGLAT, t. L, p. 458.
[10] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 301.
[11] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 397.
[12] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 243.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 262.
[13] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 292.
[14] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 253 et 254.
[15] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 294.--RETZ, _Mém._, t. XLVI,
p. 253.
[16] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 253, ou p. 437 de l'édit.
Champollion.
[17] RETZ, t. XLVI, p. 258, 201 et 273.
[18] Ibid., p. 271.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 312 à 317.
[19] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 281.
[20] RETZ, _Mém._, t. LXVI, p. 285.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 238.
[21] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 287.
[22] Ibid., p. 293.
[23] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 345 (le 28 novembre 1655).
[24] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 303.
[25] RETZ, t. XLVI, p. 305, 348.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p.
372 et 374.--MONGLAT, t. L, p. 471.
[26] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 387 et 388.
[27] RETZ, t. XLVI, p. 344.--JOLY, t. XLVII, p. 372-374.
[28] GUY-JOLY, t. LXVII, p. 322, 323, 330.--SÉVIGNÉ, _Lettres_,
1820, in-8º, t. Ier, p. 28. Cette lettre de Retz ne fut point
écrite d'Espagne.
[29] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 140, 5 octobre 1652;
_Ménagiana_, t. II, p. 5.
[30] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 1, 28 et 29 (1er octobre 1654),
édit. 1820, et t. I, p. 34 et 37, édit. de G. de St.-G.
[31] _Ménagiana_, t. II, p. 5; t. III, p. 192 et 193.--BRUZEN DE
LA MARTINIÈRE, _Hist. de M. Scarron_, t. I, p. 58 des _OEuvres_,
édit. 1737, in-18.--Voyez la première partie de ces Mémoires, p.
452.
[32] TALLEMANT DES RÉAUX, t. V, p. 257, édit. in-8º; t. IX, p.
123, édit. in-12.
[33] Jean BERNIER, _Anti-Ménagiana_, p. 43.--Gilles BOILEAU,
_Avis à M. Ménage sur son églogue intitulée Christine_, dans le
_Recueil des pièces choisies de_ LA MONNOYE, 1714, t. I, p. 278,
préface.