IV

Alors les portes du moutier furent ouvertes à une douzaine des

plus raisonnables, et on leur fit parcourir toutes les salles pour

leur montrer qu'on n'avait ni canons, ni sabres, ni fusils; mais

le petit Anguilloux, qui avait servi les maçons à la réparation

d'un caveau, dit qu'il avait vu beaucoup d'armes dans cet endroit-

là, et, en effet, on y trouva quantité de vieilles arquebuses hors

de service, des fusils à rouet du temps des guerres de religion et

beaucoup de pertuisanes rouillées privées de leurs manches. On

s'empara du tout, et on l'apporta sur la place, où chacun prit ce

qu'il voulut ou ce qu'il put; les arquebuses et fusils n'étaient

bons à rien, mais les fers de piques étaient entiers, et on

s'occupa de les fourbir et de leur tailler de bons manches dans le

taillis du couvent. Ce fut le seul dégât commis. Les moines

promirent l'asile en cas d'attaque et désignèrent à chaque famille

l'abri qu'on pourrait lui donner. Les deux étrangers furent

renvoyés; on ne se souciait point de partager avec eux la

protection du couvent. Quand ils furent partis, on se remit en bon

accord avec les religieux, mais on garda les armes en ricanant et

en se disant les uns aux autres que, s'ils étaient en conspiration

pour effrayer le paysan, ils avaient mal joué la partie et armé le

paysan contre eux en cas de besoin.

Trois jours et trois nuits durant, on fut sur pied, montant des

gardes, faisant des rondes, veillant à tour de rôle, et de temps

en temps se mettant d'accord avec les bandes que l'on rencontrait.

Cette grande peur, qui n'était qu'une invention on ne sait de qui,

je crois qu'on ne l'a jamais su, ne tourna pas en risée, comme on

aurait pu s'y attendre. Les paysans de chez nous en devinrent plus

vieux en trois jours que si ces jours eussent été des années.

Forcés de sortir de chez eux, de s'entendre entre eux, d'aller aux

nouvelles et d'apprendre ce qui se disait au delà du ravin et

jusque dans les villes, ils commencèrent à comprendre ce que

c'était que la Bastille, la guerre, la famine, le roi et

l'Assemblée nationale. J'appris cela aussi en gros comme les

autres, et il me sembla que mon petit esprit élevé en cage prenait

sa volée du côté de l'horizon. Nous avions eu peur, cela nous

avait rendu braves. Pourtant, le troisième jour, comme on

commençait à se rassurer, il y eut encore une alerte. Des

courriers avaient passé à galop de cheval dans les villes

voisines, en criant: «Aux armes!» et en annonçant que les brigands

rasaient les récoltes et tuaient les habitants. Cette fois, mon

grand-oncle prit sa faux emmanchée à l'envers et s'en alla avec

ses deux gars au-devant de l'ennemi, en me confiant à la Mariotte

avec ces paroles suprêmes:

-- Nous allons nous battre; si nous avons le dessous, ne nous

attendez point à revenir avec l'ennemi aux talons. Ne vous

embarrassez point des bêtes, prenez les enfants et sauvez-vous,

les brigands ne font merci à personne.

La Mariotte cria, pleura et se mit à chercher une cache pour ses

effets; quant à moi, si je croyais encore aux brigands, je ne les

craignais plus, j'avais la tête montée; je me disais que, si mon

oncle et mes cousins étaient tués, je n'avais que faire de vivre,

et, laissant la Mariotte à ses préoccupations, je pris Rosette et

la menai aux champs. Fallait-il la laisser mourir de faim pour la

sauver du pillage?

L'envie de savoir me mena très loin sur le grand plateau semé de

bois, mais je ne pus rien voir, parce que les paysans, réunis en

troupes, guettaient ou se glissaient avec précaution dans les

genêts et les ravines. Tout en regardant au loin à travers les

arbres, je me trouvai empêchée tout d'un coup par quelqu'un qui se

levait du milieu des buissons: c'était le petit frère qui chassait

tranquillement et guettait les renards, sans souci de la guerre

aux brigands.

-- J'aurais cru, lui dis-je, que vous iriez avec les autres, voir

au moins s'il y a du danger pour eux.

-- Je sais, répondit-il, qu'il n'y en a pour personne autre que les

nobles et le haut clergé, tous gens qui ne me veulent point avec

eux; je suis donc en ce monde pour moi tout seul.

-- Vous me fâchez de parler comme ça! je ne sais pas si je dois

vous mépriser ou vous plaindre.

-- Ni l'un ni l'autre, ma petite amie. Qu'on me donne un devoir et

je le remplirai; mais je ne vois pas le devoir d'un moine, à moins

que ce n'en soit un d'engraisser. Les moines, vois-tu, ça a pu

servir dans les temps anciens; mais, du jour où ils ont été riches

et tranquilles, ils n'ont plus compté pour rien devant Dieu et

devant les hommes.

-- Alors, ne soyez pas moine?

-- C'est facile à dire; qui me recevra, qui me nourrira, puisque ma

famille doit me chasser et me renier si je lui résiste?

-- Dame! vous travaillerez! c'est dur, mais Pierre et Jacques vont

en journée, et ils sont plus heureux que vous.

-- Ce n'est pas sûr. Ils ne pensent à_ _rien, et moi, j'ai du

plaisir à raisonner tout seul. Je sais que j'ai beaucoup à

apprendre pour bien raisonner, j'apprendrai. Tu m'as dit mon fait,

c'est lâche d'être paresseux. Tiens, vois! à présent, je me

promène avec un livre et j'y regarde souvent.

-- Et m'apprendre, à moi? vous n'y songez plus!

-- Si fait. Veux-tu commencer tout de suite?

-- Commençons.

Il me donna ma première leçon, assis sur la fougère auprès de moi,

sous ce grand ciel qui m'éblouissait un peu, car j'étais plus

habituée au petit ruban qu'on en voyait du ravin de Valcreux. Je

fis tant d'attention, que j'en eus mal à la tête, mais je n'en dis

rien par amour-propre; j'étais fière de sentir que je pouvais

apprendre, car le petit frère s'étonnait de me voir aller si bien.

Il disait que j'apprenais dans une heure plus que lui dans une

semaine.

-- C'est peut-être, lui dis-je, que vous avez été mal enseigné?

-- C'est peut-être, répondit-il, qu'on tâchait de m'empêcher

d'apprendre.

Il fit un tour de chasse, tua un lièvre et me l'apporta.

-- Ce sera, dit-il, pour le souper de ton oncle, et tu ne peux pas

refuser.

-- Mais c'est le gibier des moines?

-- En ce cas, c'est le mien et j'ai le droit d'en disposer.

-- Je vous remercie; mais je voudrais quelque chose pour moi qui ne

suis pas gourmande.

-- Quoi donc?

-- Je voudrais savoir toutes mes lettres aujourd'hui. Me voilà

reposée, vous n'êtes pas bien las...

-- Allons, je veux bien, dit-il. Et il me fit lire encore.

Le soleil baissait, j'avais mieux mon esprit. Je connus tout mon

alphabet ce jour-là, et j'étais contente, en rentrant, d'entendre

chanter les grives et gronder la rivière. Rosette marchait bien

sage devant nous et le petit frère me tenait par la main. Le

soleil se couchait sur notre droite, les bois de châtaigniers et

de hêtres étaient comme en feu. Les prés en étaient rouges, et,

quand nous découvrîmes la vue de la rivière, elle paraissait tout

en or. C'était la première fois que je faisais attention à ces

choses, et je dis au petit frère que tout me paraissait _drôle._

-- Qu'est-ce que tu veux dire?

-- Je veux dire que le soleil est comme un feu gai, et l'eau comme

la vierge reluisante du moutier; ça n'était pas comme ça les

autres fois.

-- C'est comme cela toutes les fois que le soleil se couche par un

beau temps.

-- Pourtant le père Jean dit que, quand le ciel est rouge, c'est

signe de guerre.

-- Il y a bien d'autres signes de guerre, ma pauvre Nanon!

Je ne lui demandai pas lesquels, j'étais pensive; mes yeux éblouis

voyaient des lettres rouges et bleues dans les rayons du couchant.

-- Y a-t-il dans le ciel, pensais-je, un signe qui me dira si je

saurai lire?

La grive chantait toujours et semblait nous suivre dans les

buissons. Je m'imaginai qu'elle me parlait de la part du bon Dieu

et me faisait des promesses. Je demandai à mon compagnon s'il

comprenait ce que les oiseaux chantaient.

-- Oui, répondit-il, je le comprends très bien.

-- Eh bien! la grive, qu'est-ce qu'elle dit?

-- Elle dit qu'elle a des ailes, qu'elle est heureuse, et que Dieu

est bon pour les oiseaux!

C'est ainsi que nous devisions en descendant le ravin, pendant que

toute la France était en armes et cherchait la bataille.

À la nuit, mon monde rentra, et je servis le lièvre, qui fut

trouvé bon. On n'avait point vu de brigands et on commençait à

dire qu'il n'y en avait point, ou qu'ils ne s'aviseraient pas de

venir chez nous. Le lendemain, on se tint encore en défense, mais

ensuite on se remit au travail. Les femmes qui avaient caché leurs

enfants reparurent avec eux; on déterra le linge et le peu

d'argent qu'on avait enfouis, tout redevint tranquille comme

auparavant. On fut content du petit frère qui, en parlant à propos

aux moines, avait empêché les paroissiens de se brouiller avec

eux; on pensait qu'ils étaient pour durer encore longtemps et on

n'eût pas voulu encourir leur colère. Ils n'en montrèrent pas. On

prétendit que le petit frère les avait bien raisonnés. On remarqua

qu'il avait toujours nié l'arrivée des brigands et on commença à

le considérer plus qu'on n'avait fait jusque-là.

Tous les jours, je le trouvai sur mon chemin, et c'est à travers

champs qu'il m'apprit à_ _lire si vite et si bien, que tout le

monde s'en étonnait et qu'on parlait de moi dans la paroisse comme

d'une petite merveille. J'en étais fière pour moi, mais non pas

vaine par rapport aux autres. J'appris un peu au petit Pierre, qui

avait bon vouloir, mais la tête bien dure. J'enseignai aussi à

quelques-unes de mes petites camarades, qui voulurent me faire des

cadeaux en remercîment, et mon grand-oncle me prédit que je

deviendrais maîtresse d'école de la paroisse, du ton dont il m'eût

prédit que je deviendrais une grande reine.

Malgré que l'on se fût organisé en garde nationale, on était

retombé dans l'indifférence et dans l'habitude. L'hiver se passa

bien tranquillement. On craignait une froidure aussi cruelle que

celle de l'autre année, et, comme on était devenu plus hardi, au

mois de décembre, on coupa du bois dans les forêts du moutier,

avec ou sans permission. On ne le volait pas, on le conduisait à

la remise des moines, en se disant qu'ils n'auraient pas, comme

l'année d'auparavant, la ressource de dire que le bois abattu

manquait. Ces pauvres moines eussent pu nous punir bien durement,

car la plus grande partie d'entre nous était encore sous la loi du

servage. On nous avait bien dit que c'était une loi abolie depuis

le mois d'août, même dans les biens d'Église; mais, comme on ne

publiait pas le décret et que les moines n'avaient pas l'air de le

connaître, nous pensions que c'était une fausse nouvelle comme

celle des brigands. Un beau jour du mois de mars 1790, le petit

frère vint à la maison et nous dit:

-- Mes amis, vous êtes des hommes libres! On s'est enfin décidé à

exécuter et à publier le décret de l'an dernier qui abolit le

servage dans toute la France. À présent, vous vous ferez payer

votre travail et vous établirez vos conditions. Il n'y a plus de

dîmes, plus de redevances, plus de corvées; le moutier n'est plus

ni seigneur, ni créancier, et bientôt il ne sera même plus

propriétaire.

Jacques souriait sans croire à ce qu'il entendait; Pierre hochait

la tête sans comprendre; mais le père Jean comprenait très bien,

et je crus qu'il allait tomber en faiblesse, comme s'il eût reçu

un coup trop fort pour son âge. Le petit frère, le voyant pâlir,

s'imagina que c'était le saisissement de la joie, et il lui jura

que la nouvelle était vraie, puisque les gens de loi étaient venus

dès le matin signifier aux moines que leurs biens appartenaient à

l'État, non pas tout de suite, mais après le temps voulu pour que

l'État pût les dédommager en leur donnant des rentes.

Mon grand-oncle ne disait mot, mais moi qui le connaissais bien,

je voyais qu'il avait une grosse peine et qu'il ne voulait rien

entendre aux choses nouvelles.

Enfin, quand il put parler, il dit:

-- Mes enfants, cette chose-là, c'est la fin des fins. Quand on n'a

plus de maîtres, on ne peut plus vivre. Ne croyez pas que j'aimais

les moines; ils ne faisaient pas leur devoir envers nous; mais

nous avions le droit de les y contraindre, et, dans un malheur,

ils auraient été forcés de nous venir en aide, vous l'avez bien vu

dans l'affaire des brigands, ils n'ont pas pu refuser les armes. À

présent qu'est-ce qui régnera dans le couvent? Ceux qui

l'achèteront ne nous connaîtront pas et ne nous devront rien. Que

les brigands viennent pour de vrai, où est-ce qu'on se renfermera?

Nous voilà à l'abandon et obligés de compter sur nous-mêmes.

-- Et c'est le meilleur pour nous, dit Jacques. Si la chose est

vraie, on doit s'en réjouir, à présent qu'on a du courage qu'on

n'osait point avoir, et des piques qu'on croyait n'avoir jamais.

-- Et puis, reprit le petit frère en parlant à mon oncle, il y a un

manquement de connaissance dans ce que vous dites, mon père Jean!

Vous n'aviez pas de droits à faire valoir pour forcer le moutier à

vous défendre. Un jour ou l'autre, il vous eût abandonnés par peur

ou par faiblesse, et vous eussiez été contraints de vous mettre en

révolte et en guerre avec lui. La nouvelle loi vous sauve de ce

malheur-là.

Mon oncle eut l'air de se rendre à de si bonnes raisons, mais il

était compatissant et plaignait la misère où les moines allaient

tomber. Le petit frère lui apprit qu'ils y gagneraient plutôt,

parce qu'on avait le projet d'ôter aux évêques et au grand clergé

pour indemniser les ordres religieux et rétribuer mieux les curés

de campagne.

-- J'entends bien, répondait mon oncle: on leur fera de bons

traitements qui vaudront mieux que leur mauvaise exploitation et

les redevances qu'on leur payait si mal; mais comptez-vous pour

rien la honte de n'être plus ni propriétaires ni seigneurs? J'ai

toujours pensé que celui qui a la terre est au-dessus de celui qui

a l'argent.

Dans la journée, mon oncle, qui était très bien vu des moines

depuis qu'il avait sauvé la Bonne Dame de la fontaine aux

miracles, -- cette Bonne Dame leur rapportant beaucoup d'offrandes

et d'argent, -- voulut aller savoir des moines eux-mêmes si la

nouvelle était vraie. Il y descendit et trouva le moutier en grand

émoi. En voyant arriver les gens de loi et en recevant la

signification, M. le prieur était tombé en apoplexie. Il trépassa

dans la nuit, et mon oncle s'en affecta beaucoup. Les vieux ne se

voient point partir les uns les autres sans en être frappés. Il

commença de se sentir malade, ne mangea plus et devint comme

indifférent à tout ce qui se disait autour de lui. Toute la

paroisse était en liesse, la jeunesse surtout. On comprenait sinon

le bonheur d'être affranchis, -- on ne savait pas comment les

choses tourneraient, -- du moins l'honneur d'être des hommes

libres, comme disait le petit frère. Mon pauvre grand-oncle avait

été serf si longtemps, qu'il ne pouvait pas s'imaginer une autre

vie et d'autres habitudes. Il s'en étonna et s'en tourmenta si

fort, qu'il en mourut huit jours après M. le prieur. Il fut très

regretté, comme doit l'être un homme juste et patient qui a su

beaucoup souffrir et travailler sans se plaindre. Mes deux cousins

le pleurèrent de grand coeur trois jours durant, après quoi ils se

remirent au travail avec la soumission qu'on doit à Dieu.

Quant à moi, je n'étais pas assez raisonnable pour me consoler si

tôt, et j'eus un si long chagrin, qu'on s'en étonna jusqu'à me

blâmer. La Mariotte me grondait de me voir pleurer sans cesse en

conduisant ma brebis, sans plus m'intéresser à elle ni à rien.

Elle me disait que je voulais penser autrement que les autres; que

les personnes comme nous, étant nées pour être malheureuses,

devaient s'habituer à avoir un grand courage et ne_ _point

caresser leurs peines.

-- Que voulez-vous! lui disais-je, je n'ai jamais eu de chagrin; je

ne suis pas tendre pour mon corps, le froid ni la faim ne m'ont

jamais fâchée. Je ne sens guère la fatigue et je peux dire que je

n'ai jamais souffert de ce qui fait gémir les autres; mais je ne

pensais jamais que mon grand-oncle dût mourir! J'étais accoutumée

à le voir vieux. J'avais si soin de lui, qu'il paraissait encore

content de vivre. Il ne me parlait guère, mais il me souriait

toujours. Il ne m'a jamais reproché d'être tombée à sa charge, et

il a tant travaillé pour moi, cependant! Quand je pense à lui, je

ne peux pas me retenir de pleurer, et il faut que ce soit plus

fort que moi, puisque je pleure en dormant et me réveille au matin

la figure toute mouillée.

Le petit frère était le seul qui ne se montrât pas scandalisé de

mon long chagrin. Tout au contraire, en me disant que je n'étais

pas comme les autres, il ajoutait que je valais mieux et qu'il

m'en estimait davantage.

-- Mais ce sera peut-être un malheur pour toi, disait-il; tu as une

grande force d'amitié; on ne te rendra pas cela comme tu le

mérites.

Il venait tous les jours chez nous, ou bien il me rejoignait aux

champs où j'allais presque toujours seule; la gaieté des enfants

de mon âge m'attristait, et ma tristesse les ennuyait. Avec

Émilien, je faisais effort pour m'en distraire, tant il mettait de

complaisance à me vouloir consoler. Je m'attachai à lui

sérieusement: il me sembla qu'il me remplaçait l'ami que j'avais

perdu, et je vis bien que, si je ne pouvais pas bien comprendre

encore ses idées et son caractère, il y avait au moins une chose

dont je pouvais être sûre, -- la grande charité de son coeur.

V

Je continuais à demeurer avec mes cousins et à tenir leur pauvre

ménage du mieux que je pouvais. Mais, comme ils s'absentaient

souvent pour leur ouvrage et découchaient quand ils allaient au

loin, la Mariotte, ne voulant pas me laisser seule, avait fait

porter ma petite couchette dans sa maison. Elle n'était pas fâchée

de m'avoir, car c'était une femme seule aussi, veuve, avec des

enfants mariés, établis en un autre endroit.

Elle avait de l'_idée_, comme on disait chez nous, et m'apprenait

à en avoir; c'est-à-dire qu'étant très pauvre, elle savait se

tirer d'affaire autant par son travail que par l'esprit qu'elle

avait pour ne rien perdre et tirer parti de tout. Il y en a comme

cela qui, avec un rien chez elles et sur elles, viennent à bout de

se tenir propres, de paraître ne point manquer. La plus grande

partie des autres femmes de chez nous, même les plus aisées, ne se

faisaient point honneur de ce qu'elles avaient, ou tombaient dans

les privations pour n'avoir rien prévu et laissé perdre beaucoup

de choses.

J'allais apprenant cela et apprenant aussi avec le petit frère. Je

commençais à savoir écrire et compter un peu en chiffres. Dans le

voisinage, on me tenait pour un petit prodige et on s'étonnait que

le petit frère, si dissipé, si ami de la chasse et de la pêche,

mît tant de suite et de bon vouloir à m'instruire. Mon petit

savoir était un grand cadeau qu'il me faisait, car je commençais à

avoir des élèves, l'hiver à la veillée, et, quand les habitants

avaient quelques papiers à me faire lire, ils venaient à moi; et

pour tout cela, je recevais en denrées quelques petits cadeaux.

Ils avaient bien pour me remplacer le petit frère, qui ne refusait

jamais, mais les paysans sont défiants. De ce qu'il était du

couvent et noble de naissance, ils ne se livraient point à lui

comme à moi, l'enfant de la race et du pays.

Les biens du couvent avaient été mis en vente; mais, malgré le

grand désir qu'on en avait eu, personne n'osait en acheter. On

craignait que la loi ne fût pas de durée, et les moines en

parlaient en ricanant, disant: «Ce n'est pas fait!» et puis la

nation ayant besoin d'argent ne donnait que trois mois de crédit.

Ce n'était pas assez pour des gens comme nous, et la spéculation,

qui s'était tenue prête à acheter pour revendre, trouvait que

c'était encore trop tôt pour se risquer.

Pourtant, la confiance vint tout d'un coup, je ne saurais dire

comment, après la fête du 14 juillet, anniversaire de la prise de

la Bastille. Toute la France faisait cette fête qu'on appelait

fête de la Fédération. Le petit frère m'expliqua que l'on se

réjouissait surtout d'avoir une seule et même loi pour toute la

France, et il me fit comprendre que, de ce moment, nous étions

tous enfants de la même patrie. Il en paraissait heureux comme

jamais je ne l'avais vu et sa joie passa dans mon coeur, malgré le

peu de connaissance que j'avais encore pour juger un si grand

événement.

La fête fut très étonnante dans notre paroisse sauvage, perdue au

fond des montagnes. D'abord on ne disait déjà plus _la paroisse,

_on disait _la commune _depuis qu'on n'était plus aux moines et

qu'on avait nommé des municipaux. Les moines regardaient faire,

et, soit bêtise, soit malice, on n'a jamais bien su lequel, ils se

disaient contents de tout ce qui arrivait. Il y en avait deux

jeunes, pas si jeunes que le petit frère, car ils avaient prononcé

leurs voeux, qui paraissaient s'ennuyer beaucoup de leur état et

qui souhaitaient de s'en retirer depuis qu'ils savaient qu'ils le

pouvaient. Le jour de la fête, ils décidèrent les vieux à ouvrir

les portes du moutier à la municipalité et aux habitants, pour

qu'on pût fêter la Fédération dans un grand local avec des abris

en cas d'orage. Les vieux y consentirent, pensant que, s'ils

refusaient, on pourrait faire quelque bruit et se tourner contre

eux. Une messe fut donc dite par eux pour demander à Dieu de bénir

l'union de la France, et ils offrirent même de contribuer, selon

leur pouvoir, au banquet qui s'organisait sur la place. Pauvre

banquet! où l'on mangea du pain au dessert comme chez les riches

on mange du gâteau. Chacun apporta sa bouillie de farine et ses

légumes. On s'était cotisé pour avoir un peu de vin qu'on but

après l'eau et le cidre de prunelle. Mais, dans ce moment-là, on

démasqua la surprise que le petit frère, aidé de mon cousin

Jacques et des autres bons gars de l'endroit, avait préparée. On

savait bien qu'il y aurait quelque chose, car ils y travaillaient

depuis trois jours, et on voyait comme un grand tas de bourrées

coupées avec leur feuillage, qui cachait quelque chose. Quand on

apporta le vin, on fit feu de dix à douze fusils qu'on avait dans

la commune, et, les bons gars abattant les fagots et les branches,

on vit une manière d'autel en gazon, avec une croix au faîte, mais

formée d'épis de blé bien agencés en tresses. Au-dessous, il y

avait des fleurs et des fruits les plus beaux qu'on avait pu

trouver; le petit frère ne s'était pas fait faute d'en prendre aux

parterres et aux espaliers des moines. Il y avait aussi des

légumes rares de la même provenance, et puis des produits plus

communs, des gerbes de sarrasin, des branches de châtaigniers avec

leurs fruits tout jeunes, et puis des branches de prunellier, de

senellier, de mûrier sauvage, de tout ce que la terre donne sans

culture aux petits paysans et aux petits oiseaux. Et enfin, au bas

de l'autel de gazon, ils avaient placé une charrue, une bêche, une

pioche, une faucille, une faux, une cognée, une roue de char, des

chaînes, des cordes, des jougs, des fers de cheval, des harnais,

un râteau, une sarcloire, et finalement une paire de poulets, un

agneau de l'année, un couple de pigeons, et plusieurs nids de

grives, fauvettes et moineaux avec les oeufs ou les petits dedans.

C'était là, me dira-t-on, un trophée bien rustique; mais il était

si bien arrangé, avec de la mousse verte, des fleurs et des

grandes herbes de rivière ornant et encadrant chaque objet, que

cela nous fit un grand effet et me sembla, pour ma part, la chose

la plus magnifique que j'eusse vue de ma vie. À présent que je

suis vieille, je n'en ris point. Il faut au paysan, qui regarde

avec indifférence le détail qu'il voit à toute heure, un ensemble

qui attire sa réflexion en même temps que ses yeux et qui lui

résume ses idées confuses par une sorte de spectacle.

Il y eut d'abord un grand silence quand on vit une chose si

simple, que peut-être on avait rêvée plus merveilleuse, mais qui

plaisait sans qu'on pût dire pourquoi. Moi, j'en comprenais un peu

plus long, je savais lire et je lisais l'écriture placée au bas de

la croix d'épis de blé; mais je le lisais des yeux, j'étais toute

recueillie; combien j'étais loin de m'attendre à jouer un rôle

important dans la cérémonie!

Tout à coup le petit frère vint me tirer par le bras, car je

n'étais pas à la grande table; il n'y avait pas de place pour tout

le monde et je m'étais installée sur le gazon avec les petits

enfants. Il me mena devant l'autel et me dit de lire tout haut ce

qui était écrit. Je lus, et chacun retenait son haleine pour

m'entendre:

«Ceci est l'autel de la pauvreté reconnaissante dont le travail,

béni au ciel, sera récompensé sur la terre.»

Aussitôt un seul _Ah!... _parti de toutes les bouches, fut comme

la respiration d'une grande fatigue après tant d'années

d'esclavage. On se sentait par avance maître de ces épis, de ces

fruits, de ces animaux, de tous ces produits de la terre qui

allaient devenir possibles à acquérir. On se jeta dans les bras

les uns des autres en pleurant et en disant des paroles que ceux

qui les disaient n'entendaient pas sortir de leurs bouches. Un

ancien de la commune prit un petit broc de vin -- c'était sa part --

et dit qu'il aimait encore mieux le consacrer que de le boire. Il

le versa sur l'autel, et beaucoup en firent autant, car la foi aux

libations s'est toujours conservée dans nos campagnes. Les moines,

qui étaient là et qui firent mine de bénir l'autel, afin,

disaient-ils, que ce ne fût point une cérémonie païenne, ont dit

ensuite que toute la paroisse était ivre. -- Elle le fut, mais ce

ne fut pas du vin qu'elle put boire, il en resta de quoi mouiller

les lèvres de chacun, et on voulut que, toutes fussent mouillées;

on ne fut ivre que de joie, d'espérance, d'amitié les uns pour les

autres. On laissa les moines répandre leur eau bénite, on trinqua

même avec eux. On ne leur en voulait pas; on ne s'y fiait pas non

plus, mais on ne voulait haïr personne, ce jour-là; d'ailleurs, à

cause du petit frère qu'on aimait, on n'eût pas voulu les

molester.

Quand on fut un peu calmé, les critiques, il y en a partout,

dirent que quelque chose manquait à ce _reposoir; _c'était une âme

chrétienne au-dessus des bêtes qui y figuraient.

-- Vous avez raison, les anciens! s'écria le petit frère, et

j'engage toutes les mères à approcher leurs enfants et à leur

faire toucher l'autel de la patrie; mais il faut sur ces marches

de gazon une figure d'ange en prière pour les pauvres, comme on en

voit aux reposoirs de la Fête-Dieu. Je vais la choisir et, si vous

n'êtes pas contents, vous direz pourquoi.

Alors, il me prit la main, et, me poussant de son autre bras, car

je faisais résistance, il me mit à genoux sur la plus haute marche

au-dessous de la croix de blé. Il y eut un étonnement sans

fâcherie, car personne ne m'en voulait, mais le paysan veut que

tout lui soit expliqué. Le petit frère leur parla en manière de

discours, ce qui étonna aussi beaucoup, car il n'était pas

causeur, et, quand il avait dit en quatre ou cinq paroles ce qu'il

pensait devoir dire, qu'on l'écoutât bien ou mal, il ne disait

plus rien. Cette fois, il voulut apparemment convaincre, car il

dit beaucoup de choses et celles-ci entre autres:

-- Mes amis, je me demande avec vous ce qui, dans une âme

chrétienne, est le plus digne de plaire à Dieu, et je crois que

c'est le courage, la douceur, le respect pour les parents et la

grande amitié du coeur. Cette petite que j'ai mise là est la plus

pauvre de votre commune; elle n'a jamais rien demandé à personne.

Elle n'a pas quatorze ans et elle travaille comme une femme. Elle

a soigné et pleuré son grand-père avec une tendresse au-dessus de

son âge; et ce n'est pas tout, elle a pour elle quelque chose qui

est aussi très agréable à Dieu quand on l'emploie bien. Elle a

beaucoup d'esprit et elle apprend vite et bien tout ce qu'elle

peut apprendre. Ce qu'elle sait, elle ne le garde pas pour elle,

elle est pressée de l'enseigner; elle l'enseigne et elle ne

choisit pas celles qui peuvent l'en récompenser, elle donne autant

de soins aux plus pauvres qu'aux plus riches. Dans un an d'ici, si

vous l'encouragez à continuer, beaucoup de vos enfants sauront

lire et vous rendront de grands services, car, ce qui vous gêne

dans vos affaires, c'est de ne rien comprendre aux papiers qu'on

vous fait signer d'une croix, et pour lesquels vous avez une

méfiance qui vous fait manquer souvent de bonnes occasions...

Tout le monde comprit qu'il parlait de l'acquisition des biens

nationaux; on vit qu'il la jugeait bonne et sûre, on était en

train de croire, on y crut; on comprit ce qu'il disait à propos de

moi, et il y eut une grande clameur d'approbation et

d'applaudissement dont je fus tout étonnée, car je ne savais point

du tout que je fusse plus intelligente et meilleure que les

autres. Je pensai au père Jean, qui eût été si heureux de

m'entendre ainsi fêtée et je ne pus me retenir de pleurer.

Quand on vit qu'au lieu de faire la glorieuse, je me tenais bien

humble et confuse, on m'en sut gré; personne n'eut rien à dire

contre moi et une idée vint au vieux Girot, qui, depuis la mort de

mon grand-oncle dont il avait été l'ami de tout temps, était le

plus ancien de la commune. Pour cette raison, on l'avait nommé

président de la fête et il portait à la boutonnière de sa veste de

droguet un bouquet d'épis et de fleurs.

-- Mes enfants, dit-il, en se dressant sur un rocher pour être

mieux entendu, je juge que le petit frère a bien choisi et bien

parlé, et, si vous voulez me croire, nous ferons à cette petite

tout le bien que nous pourrons. Sa maison étant un bien de moine,

nous l'achèterons pour la lui assurer, ainsi que le petit jardin

qui en dépend. En nous cotisant tous un peu selon nos moyens, ce

ne sera pas une grosse dépense, et ce sera _une_ _essaye _pour

l'affaire en_ _question: ce sera notre première acquisition de

bien national, et si, plus tard, on veut nous en faire reproche,

nous pourrons dire que nous l'avons fait pour l'amour de Dieu et

non à notre profit.

Tout le monde approuva, et notre maire, le père Chénot, qui était

le plus riche paysan de chez nous, fit souscrire tous les

habitants. Il y en eut qui donnèrent deux sous et d'autres qui

donnèrent deux ou trois livres. Le maire donna cinq louis et la

chose fut vite réglée. La dotation était faite à moi seule,

quoique mineure. Chénot se chargeait de ma tutelle pour ce qui

concernait ma propriété. Malgré la bonne estime qu'on faisait de

mes cousins, on ne voulait pas que mon avoir fût dans leurs mains.

Je demandai vitement si j'avais le droit de leur donner le

logement, parce que, autrement, j'aimais mieux ne rien avoir que

de les chasser. On me dit que je serais maîtresse de les garder

tant que je m'en trouverais bien, et on ajouta que mes bons

sentiments marquaient qu'on avait eu raison de me faire un sort.

J'allai embrasser le maire et tout le conseil municipal, et les

anciens et les anciennes. Et puis on parla de danser, on me mit un

bouquet sur ma coiffe, et le père Girot, qui pouvait à peine se

tenir sur les jambes, voulut ouvrir la danse avec moi. Je savais

danser comme une autre, mais, à cause de mon deuil, je ne voulais

point. On me dit qu'il fallait danser parce que ce n'était pas une

fête comme une autre. C'était une chose qu'on n'avait jamais vue

et qu'on ne reverrait jamais, une journée qui réjouissait l'âme

des morts, et que, si le père Jean était là, c'est lui, comme le

plus ancien, qui aurait dansé avec la première _acquéreuse._

Je dus céder; mais, au bout de deux minutes le père Girot en eut

assez, et j'avais hâte de me retirer, car je pensais:

-- Ils disent que mon grand-oncle serait content. Ils ne savent pas

qu'il est mort de chagrin de ne rien comprendre à ce qui les

réjouit.

Je m'en allai chez nous et je me mis à deux genoux auprès de la

couche de mon grand-oncle, qui était toujours là, avec ses vieux

rideaux de serge jaune fermés depuis qu'on l'en avait sorti pour

la dernière fois. J'avais l'esprit tout à l'envers. Je craignais

de mal faire en acceptant un bien qu'il n'eût jamais pu acquérir

et qu'il n'eût peut-être jamais voulu recevoir. Et d'un autre

côté, je me disais:

-- Le petit frère en sait plus long qu'il n'en savait, et il dit

que le devoir de la pauvreté est de sortir de la misère pour

plaire à Dieu qui aime le travail et le bon courage.

Après avoir ruminé mes idées du mieux que je pus, il me sembla que

je devais accepter ce qui m'était donné de si bon coeur et de si

chaude amitié. Je me rappelai aussi que cette acquisition était un

essai que l'on voulait faire, et que je n'avais pas le droit de

m'y refuser. Alors, mon parti était pris, je regardai pour la

première fois cette masure avec des yeux étonnés. Elle était très

ancienne et encore solide. La cheminée rentrait dans le mur, en

arcade pointue, avec des bancs de pierre dans le renfoncement. Les

solives étaient toutes noires et le plancher mal joint laissait

tomber la neige et la pluie en beaucoup d'endroits. C'était la

faute à mes cousins qui, avec quelques planches de plus et bien

peu de travail, auraient empêché cela. Leur grand-père le leur

avait souvent commandé, mais ils étaient de ceux qui parlent

beaucoup d'être mieux, sans faire ce qu'il faut pour être

seulement moins mal. Je pensais que j'avais le droit, puisque

j'allais leur prêter _ma maison, _d'exiger qu'ils y fissent les

réparations nécessaires à leur santé.

Ma maison! je me répétais ce mot tout en songeant, car c'était

vraiment comme un rêve. On avait dit, en se cotisant pour me la

donner, qu'avec le jardin, il y en avait bien pour cent bons

francs. Cent francs! cela me paraissait énorme. J'étais donc

riche? Je fis deux ou trois fois en une minute le tour du jardin.

Je regardai la bergerie de Rosette; elle m'avait donné un agneau

au printemps; il était déjà fort et très beau, je l'avais si bien

soigné! En le vendant, j'aurais le moyen de faire une vraie

bâtisse à côté de celle que mon grand-oncle avait construite lui-

même et que je voulais garder en respect de lui. J'aurais aussi le

moyen d'avoir deux ou trois poules, et qui sait si plus tard, en

achetant un petit chevreau, je ne l'amènerais pas à être une bonne

chèvre? -- Je recommençais, sans m'en douter, la fable de Perrette

et de son pot de lait, mais je n'étais pas fille à le répandre

pour le plaisir de sauter, et mes rêves devaient me conduire bien

plus loin que je ne pensais.

Nanon La bibliothèque précieuse · 第 7 / 31 题