Quand nous eûmes déjeuné, il fit un somme sur le rocher que le
soleil chauffait. Il me demanda en s'éveillant à quoi je pensais
en tricotant et en surveillant mon ouaille.
À l'ordinaire, lui dis-je, je pense à cinquante choses dont je ne
me souviens pas après; mais, aujourd'hui, je n'ai pensé qu'à
m'étonner de vous. Vous faites donc tout ce que vous voulez avec
les moines, que vous passez comme ça la journée où vous voulez et
comme il vous plaît?
-- Je ne sais pas si les moines me tourmenteront pour cela,
répondit-il. Je ne le crois pas, je leur apporte une jolie petite
somme si je prononce mes voeux, et ils n'ont point envie de me
dégoûter de leur compagnie avant de tenir mon argent; j'ai déjà vu
cela. Quant à m'instruire, ils ne doivent pas y tenir beaucoup.
-- Pourquoi donc?
-- Pour une raison bien simple, c'est qu'ils n'en savent guère plus
long que moi, et que, s'ils ne faisaient pas durer ce qu'ils ont à
m'apprendre, ils seraient trop vite au bout.
-- Vous les méprisez donc aussi, vous, vos moines?
-- Je ne les méprise pas, je ne méprise personne. Ils me paraissent
très doux et je ne leur ferai pas plus de peine qu'ils ne m'en
feront.
-- Alors, vous viendrez quelquefois me voir aux champs?
-- Je ne demande pas mieux, je t'apporterai à manger tant que tu
voudras.
Je devins rouge de dépit.
-- Je n'ai pas besoin que vous me fassiez manger, lui dis-je: j'ai
tout ce qu'il faut chez nous et j'aime mieux nos châtaignes que
vos pâtés.
-- Alors, c'est pour le plaisir de me voir que tu me dis de
revenir.
-- C'était pour ça; mais, si vous croyez...
-- Je ne crois que ce que tu dis: tu es une bonne petite fille, et
puis tu me rappelles ma soeur; j'aurai du plaisir à te revoir.
Depuis ce jour, nous nous vîmes très souvent. Il avait très bien
jugé comment les moines de Valcreux agiraient avec lui; ils le
laissèrent libre d'employer son temps comme il l'entendait et ne
lui demandèrent que d'assister à certains offices, ce à quoi il se
soumit. Il eut bientôt fait connaissance avec mes deux cousins, et
il nous fit rire un jour en nous racontant que le prieur l'avait
mandé pour lui dire qu'après avoir réfléchi à son jeune âge, il
avait cru devoir prendre le parti de le dispenser des offices de
matines.
-- Croirez-vous, ajouta Émilien, que j'ai eu la simplicité de le
remercier et de lui dire qu'ayant l'habitude de me lever avec le
jour, il ne me fâchait point d'assister aux matines? il a insisté,
et moi j'insistais aussi pour lui marquer ma soumission. C'était
une bonne scène. Enfin, le frère Pamphile m'a poussé le coude, et
je l'ai suivi dans le préau où il m'a dit: «Mon garçon, si vous
voulez absolument aller à matines, vous irez seul, car il y a plus
de dix ans qu'aucun de nous n'y a été, et le père prieur serait
bien embarrassé pour nous y contraindre, lui qui nous a invité à
supprimer cette mortification inutile.» Je lui ai demandé alors
pourquoi on sonnait cet office. Il m'a répondu qu'il fallait bien
laisser le sonneur gagner sa vie, parce que c'est un pauvre homme
de la paroisse qui ne sait rien faire autre chose.
Jacques prétendit qu'il y avait une meilleure raison.
-- Les moines, dit-il, sont des cafards; ils veulent laisser croire
aux paroissiens qu'ils disent leurs prières, tandis qu'ils dorment
la grasse matinée sur leurs gros lits de plume.
Jacques ne perdait pas l'occasion d'abîmer les religieux et il ne
se gênait pas pour dire à Émilien qu'il avait tort de s'engager
dans ce régiment de fainéants. Quand mon grand-oncle l'entendait,
il le faisait taire, mais le petit frère -- c'est comme cela que
nous appelions Émilien -- répondait au père Jean:
-- Laissez dire; les moines ont le devoir d'être jugés comme les
autres hommes. Je les connais, je dois m'arranger pour vivre avec
eux. Je ne les accuse pas, mais je ne me crois pas obligé de les
défendre. Si leur métier paraît inutile, c'est leur faute.
Quand nous étions entre nous dans la famille, nous parlions
presque toujours du _petit frère. _Notre pauvre vie n'était pas
assez variée pour que les fréquentes visites d'un nouveau venu et
les heures qu'il passait quelquefois avec nous ne nous semblassent
point de gros événements. Petit Pierre l'aimait à plein coeur et
le défendait contre Jacques, qui le considérait fort peu. En cela,
il se trouvait assez d'accord avec mon grand-oncle, qui reprochait
à Émilien de ne pas savoir tenir son rang, d'oublier qu'il était
un Franqueville, enfin de n'être pas aussi recueilli qu'un futur
religieux devait l'être.
-- C'est une tête légère, disait-il, et ça ne fera jamais ni un bon
noble ni un bon moine. Ça n'est pas méchant, ça n'est même que
trop bon; ça paraît honnête, ça ne songe pas encore aux filles,
mais ça ne se tourmente ni de ce monde ni de l'autre, et pourtant
quand on n'est pas bon pour l'épée, il faudrait être bon pour
l'autel.
-- Qu'est-ce qui vous dit qu'il n'aurait pas été bon pour l'épée?
s'écriait Pierre tout ému. Il n'a peur de rien, et ça n'est pas sa
faute si on n'en a pas fait un bon soldat au lieu d'en faire un
_cheti'moine._
J'écoutais tous ces jugements sans bien savoir lequel croire.
J'avais d'abord rêvé une grande amitié avec le petit frère; mais
il ne faisait pas à moi l'attention que je faisais à lui. Toujours
bon, prêt à obliger, à passer son temps au hasard avec le premier
venu, il ne pensait à moi que quand il me voyait. Je m'étais
imaginé lui remplacer sa petite soeur et le consoler de ses peines
à confier mais il n'avait plus de peines à confier. Il disait sa
position à tout le monde sans faire de réflexions, et racontait
les malheurs de son enfance sans paraître les avoir sentis; cela
tenait peut-être à une espèce de sourire continuel qui paraissait
augmenter quand il disait des choses tristes et qu'il lui donnait
un air de niaiserie indifférente. Enfin il n'était pas l'enfant
_sacrifié _dont je m'étais fait je ne sais quelle idée, et je me
remis à lui préférer Rosette, qui avait besoin de moi, tandis que
lui n'avait besoin de personne.
L'hiver, un rude hiver, celui de_ _88 se passa ainsi, de même que
le printemps de 89. On s'occupait bien peu de politique à
Valcreux. Nous ne savions pas lire, nous étions encore pour la
plupart, sinon en droit, du moins en fait, serfs mainmortables de
l'abbaye. Les moines ne nous foulaient pas trop pour les corvées,
mais ils ne nous passaient rien sur les dîmes, et, comme on
regimbait toujours, ils causaient avec nous le moins possible.
S'ils savaient des nouvelles du dehors, ils ne nous en disaient
rien. Notre province était des plus tranquilles et les personnes
des environs qui avaient affaire au moutier ne s'arrêtaient guère
à nous parler. Un paysan de ce temps-là était si peu de chose!
La révolution était donc commencée et nous ne le savions pas.
Pourtant le bruit de la prise de la Bastille se répandit un jour
de marché, et comme cela causait quelque émotion dans la paroisse,
je fus envieuse de savoir ce que cela pouvait être: la Bastille!
Les explications de mon grand-oncle ne me satisfaisaient pas,
parce qu'elles étaient toujours contredites par mes cousins;
quelquefois devant lui, ce qui le fâchait beaucoup. Je guettai
donc le petit frère pour le questionner, et, quand j'eus réussi à
le joindre au milieu de son école buissonnière, je le priai, lui
qui devait connaître plus de choses que nous, de me dire pourquoi
les uns se réjouissaient, et pourquoi les autres s'inquiétaient de
la Bastille. Dans mon idée, c'était une personne qu'on avait mise
en prison.
-- C'est-à-dire, me répondit-il, que la Bastille était une prison
affreuse que les gens de Paris ont jetée à bas.
Et il m'expliqua dans un sens très révolutionnaire la chose et
l'événement. En réponse à d'autres questions, il m'apprit que les
moines de Valcreux regardaient la victoire des Parisiens comme un
très grand malheur. Ils disaient que tout était perdu et parlaient
de faire réparer les brèches du couvent pour se défendre contre
les brigands.
Nouvelles questions de ma part. Émilien fut embarrassé de me
répondre. Il n'en savait guère plus que moi.
Nous étions à la fin de juillet, et je connaissais déjà le petit
frère depuis près d'un an. J'avais mon franc parler avec lui comme
avec tout le monde de l'endroit, et je m'impatientai de le voir
aussi peu au fait que nous autres.
-- C'est drôle, lui dis-je, que vous ne soyez pas mieux instruit!
Vous dites que chez vous on ne vous apprenait rien; mais, depuis
le temps que vous êtes au couvent pour apprendre, vous devriez à
tout le moins savoir lire, et Jacques dit que vous ne savez guère.
-- Puisque Jacques ne sait pas du tout, il ne peut pas en juger.
Il dit qu'il avait apporté de la ville un papier que vous avez si
mal lu qu'il n'y a rien compris.
-- C'est peut-être sa faute; mais je ne veux point mentir. Je lis
très mal et j'écris comme un chat.
-- Savez-vous au moins compter?
-- Oh! ça non, et je ne le saurai jamais. À quoi cela me servirait-
il? je ne dois jamais rien avoir!
-- Vous pourriez, quand vous serez vieux, devenir l'économe du
couvent, quand le père Fructueux sera mort.
-- Dieu m'en préserve! J'aime donner, je déteste refuser.
-- Mon grand-oncle dit qu'à cause de votre grande noblesse, vous
pourriez même devenir le supérieur du moutier.
-- Eh bien, j'espère que je n'en serai jamais capable.
-- Enfin pourquoi êtes-vous comme ça? C'est une honte que de rester
simple quand on peut devenir savant. Moi, si j'avais le moyen, je
voudrais apprendre tout.
-- _Tout! _rien que ça? Et pourquoi donc voudrais-tu être si
savante?
-- Je ne peux pas vous dire, je ne sais pas, mais c'est mon idée;
quand je vois quelque chose d'écrit, ça m'enrage de n'y rien
connaître.
-- Veux-tu que je t'apprenne à lire?
-- Puisque vous ne savez pas?
-- Je sais un peu, j'apprendrai tout à fait en l'enseignant.
-- Vous dites ça, mais vous n'y songerez plus demain. Vous avez la
tête si folle!
-- Ah ça, tu me grondes bien fort aujourd'hui, petite Nanon. Nous
ne sommes donc plus amis?
-- Si fait; mais pourtant je me demande souvent si on peut faire
amitié avec un quelqu'un qui ne se soucie ni de lui ni des autres.
Il me regarda avec son sourire insouciant; mais il ne sut rien
trouver à me répondre, et je le vis qui s'en allait la tête
droite, sans regarder tout le long de la haie comme il avait
coutume de faire pour chercher des nids; peut-être bien qu'il
pensait à ce que je venais de lui dire.
Deux ou trois jours après, comme j'étais au pâturage avec d'autres
enfants de mon âge, la Mariotte et cinq ou six autres femmes
vinrent tout _épeurées, _nous dire de rentrer.
-- Qu'est-ce qu'il y a donc?
-- Rentrez, rentrez! ramenez vos bêtes, dépêchez-vous, il n'est que
temps.
La peur nous prit. Chacun rassembla son petit troupeau et je
ramenai vivement Rosette, qui n'était pas trop contente car ce
n'était pas son heure de quitter l'herbage.
Je trouvai mon grand-oncle très inquiet de moi. Il me prit le bras
et me poussa avec Rosette dans la maison, puis il dit à mes
cousins de bien fermer et barricader toutes les _huisseries. _Ils
n'étaient pas bien rassurés, tout en disant que le danger ne
pressait point tant.
-- Le danger y est, répondit mon oncle quand nous fûmes bien
enfermés. À présent que nous voilà tous les quatre, il s'agit de
s'entendre sur ce que l'on va faire. Et voilà ce que je conseille.
Tant qu'il fera jour, il n'y a rien à essayer; c'est à la grâce de
Dieu; mais, quand la nuit sera venue, on ira se réfugier dans le
moutier, et chacun y portera ce qu'il a, meubles et provisions.
-- Et vous croyez, dit Jacques, que les moines vont recevoir comme
ça toute la paroisse?
-- Ils y sont obligés! Nous sommes leurs sujets, nous leur devons
la dîme et l'obéissance, mais ils nous doivent l'asile et la
protection.
Pierre, qui était plus effrayé que son frère aîné, fut, cette
fois, de l'avis du grand-père. Le moutier était fortifié; avec
quelques bons gars, on pouvait défendre les endroits faibles.
Jacques, tout en assurant que ce serait peine inutile, se mit à
démonter nos pauvres grabats; je rassemblai mes ustensiles de
cuisine, quatre écuelles et deux pots de terre.
Le linge ne fit pas un gros paquet, les vêtements non plus.
Pourvu, me disais-je, que les moines consentent à recevoir
Rosette!
En attendant, ne sachant rien et n'osant questionner, j'obéis
machinalement aux ordres qui m'étaient donnés. Enfin, je compris
que les _brigands _allaient arriver, qu'ils tuaient tout le monde
et brûlaient toutes les maisons. Alors je me mis à pleurer, non
pas tant par peur de perdre la vie, je ne me faisais encore aucune
idée de la mort, que pour le chagrin d'abandonner aux flammes
notre pauvre chaumière qui m'était aussi chère et aussi précieuse
que si elle nous eût appartenu. En cela, je n'étais guère plus
simple que le père Jean et ses petits-fils. Ils se lamentaient sur
la perte de leur misérable avoir, bien plus qu'ils ne songeaient à
leurs dangers personnels.
La journée s'écoula dans l'obscurité de cette maison fermée et on
ne soupa point. Pour faire cuire nos raves, il eût fallu allumer
du feu, et le père Jean s'y opposa, disant que la fumée du toit
nous trahirait. Si les brigands venaient, ils croiraient le pays
abandonné et les maisons vides. Ils ne s'y arrêteraient point et
courraient au moutier.
La nuit venue, Jacques et lui se décidèrent à descendre le ravin
et à aller frapper à la porte du couvent; mais elle avait été
fermée tout le jour, elle l'était encore et il fut impossible de
se la faire ouvrir. Personne même ne vint parlementer à travers le
guichet. On eût dit que le moutier était désert.
-- Vous voyez bien, disait Jacques en revenant, qu'ils ne veulent
recevoir personne. Ils savent qu'on ne les aime point. Ils ont
autant peur de leurs paroissiens que des brigands.
-- M'est avis, disait mon oncle, qu'ils se sont cachés dans les
souterrains et que, de là, ils ne peuvent rien entendre.
-- Je m'étonne, dit Pierre, que le petit frère se soit caché comme
ça avec eux. Il n'est pas craintif, lui, et j'aurais cru qu'il
viendrait nous défendre, ou qu'il nous ferait entrer avec lui dans
le moutier.
-- Ton petit frère est aussi capon qu'eux, dit Jacques, sans songer
à se rendre cette justice qu'il avait tout aussi peur que qui que
ce soit.
Mon grand-oncle eut alors l'idée de s'informer si, dans les
environs, on avait quelques nouvelles et si on avait pris quelques
dispositions contre le danger commun. Il repartit avec Jacques,
tous deux pieds nus, et suivant l'ombre des buissons comme s'ils
eussent été eux-mêmes des brigands méditant quelque mauvais coup.
Nous restions seuls, Pierre et moi, avec l'injonction de nous
tenir sur le pas de la porte, l'oreille au guet, prêts à fuir, si
nous entendions quelque mauvais bruit.
Il faisait un temps magnifique. Le ciel était plein de belles
étoiles, l'air sentait bon, et nous avions beau écouter, on
n'entendait pas le moindre bruit de bon ou de mauvais augure. Dans
toutes les maisons éparses le long du ravin et presque toutes
isolées, on avait fait comme nous; on avait fermé les portes,
éteint les feux, et on s'y parlait à_ _voix basse. Il n'était que
neuf heures et tout était muet comme en pleine nuit. Cependant
personne ne dormait cette nuit-là, on était comme hébété par la
crainte, on n'osait pas respirer. Le souvenir de cette panique est
resté dans nos campagnes comme ce qui a le plus marqué pour nous
dans la révolution. On l'appelle encore l'_année de la
grand'peur._
Rien ne remuait dans les grands châtaigniers qui nous
enveloppaient de leur ombre_. _Cette tranquillité du dehors passa
en nous, et, à demi-voix, nous nous mîmes à babiller. Nous ne
songions pas à avoir faim, mais le sommeil nous gagnait. Pierre
s'étendit par terre, devisa quelque peu sur les étoiles, m'apprit
qu'elles n'étaient pas à la même place aux mêmes heures durant le
cours de l'année et finit par s'endormir profondément.
Je me fis conscience de le réveiller. Je comptais bien faire le
guet toute seule, mais je ne pense pas en être venue à bout plus
d'un moment.
Je fus réveillée par un pied qui me heurtait dans l'ombre, et,
ouvrant les yeux, je vis comme un fantôme gris qui se penchait sur
moi. Je n'eus guère le temps d'avoir peur, la voix du fantôme me
rassura, c'était celle du petit frère.
-- Que fais-tu donc là, Nanon? me disait-il; pourquoi dors-tu
dehors, sur la terre nue? J'ai été au moment de marcher sur toi.
-- Est-ce que les brigands arrivent? lui dis-je en me relevant.
-- Les brigands! il n'y a pas de brigands, ma pauvre Nanette! Toi
aussi tu y as cru?
-- Mais oui. Comment savez-vous qu'il n'y en a pas?
-- Parce que les moines en rient et disent qu'on a bien fait
d'inventer ça pour dégoûter les paysans de la révolution.
-- Alors c'est une attrape! Oh bien, en ce cas, je vais ranger
Rosette et faire le souper pour quand mon grand-oncle rentrera.
-- Il est donc dehors?
-- Eh oui, il a été voir si le monde a décidé de se cacher ou de se
défendre.
-- Il ne trouvera pas une porte ouverte et personne ne voudra lui
ouvrir. C'est ce qui m'est arrivé aussi. Dès que j'ai compris
qu'il n'y avait rien à craindre, je suis sorti du couvent par une
brèche pour aller rassurer les amis de la paroisse; mais je n'ai
trouvé encore à parler qu'à toi. Est-ce que tu es toute seule?
-- Non, voilà Pierre qui dort comme dans son lit. Ne le voyez-vous
point?
-- Ah! si fait. Je le vois à présent. Eh bien, puisqu'il est si
tranquille, laissons-le. Je vas t'aider à rentrer ton mouton et à
rallumer ton feu,
Il m'aida en effet, et, tout en agissant, nous causions.
Je lui demandai à quelles maisons il avait frappé avant de venir
chez nous. Il m'en désigna une demi-douzaine.
-- Et nous, lui dis-je, vous n'avez songé à nous qu'en dernier? Si
quelqu'un vous eût ouvert ailleurs, vous y seriez resté à causer?
-- Non, j'aurais été avertir tout le monde. Mais tu me fais une
mauvaise querelle, Nanon. Je comptais bien venir ici, et je songe
à toi plus que tu ne crois. J'y ai beaucoup songé depuis l'autre
jour où tu m'as dit des choses dures.
-- Ça vous a fâché contre moi?
-- Non, c'est contre moi que j'ai été fâché. Je vois bien que je
mérite ce qu'on pense de moi, et j'ai fait promesse à moi-même
d'apprendre tout ce que les moines pourront m'enseigner.
-- À la bonne heure, et alors vous m'enseignerez aussi?
-- C'est convenu.
Comme le feu flambait et éclairait la chambre, il vit nos bois de
lit et nos paillasses en tas, dans le milieu:
-- Où donc coucherez-vous? me dit-il.
-- Oh! moi, répondis-je, j'irai dormir avec Rosette, puisque je ne
crains plus rien. Mes cousins se moquent d'une nuit à la _franche
étoile; _il n'y a que mon pauvre vieux oncle qui en sera fatigué.
Je voudrais avoir la force de lui dresser son lit, car il dormira
de bon coeur quand il saura que les brigands ne viennent point.
-- Si tu n'as pas la force, je l'ai, moi!
Et il se mit à la besogne. En un tour de main il releva et
remmancha le lit du père Jean et ma petite couchette. Je remis la
vaisselle en place sur la table et la soupe aux raves fumait dans
les écuelles quand mon oncle rentra avec Jacques. Ils n'avaient pu
se faire entendre de personne et ils revenaient toujours courant,
car ils avaient vu la fumée de mon feu et ils croyaient que la
maison brûlait. Ils s'attendaient à nous trouver morts, Pierre,
Rosette et moi.
Ils furent contents de souper et de pouvoir dormir sans crainte,
et, dans le premier moment, ils ne savaient comment remercier le
petit frère. Mais, tout en mangeant, le grand-père redevenait
soucieux. Le petit frère partit, il observa que c'était un enfant,
qu'il avait bien pu ne pas comprendre ce que disaient les moines,
et que, puisque tout le monde avait _la grand'peur, _il fallait
bien qu'il y eût un grand danger. Il refusa de se coucher, et,
pendant que nous dormions, il veilla, assis sur le banc de pierre
de la cheminée.
Le lendemain tout le monde fut étonné de se trouver sain et sauf.
Les gars de la paroisse montèrent sur les plus grands arbres au
faîte du ravin, et ils virent au loin des troupes de monde qui
marchaient en ordre dans le brouillard du matin. Vitement chacun
rentra chez soi et tout le monde parla d'abandonner ce qu'on avait
et d'aller se cacher dans les bois et dans les creux de rochers.
Mais il nous arriva bientôt des messagers qui eurent peine à se
faire entendre, car, au premier moment, on les prenait pour des
ennemis et on voulait les attaquer à coups de pierres. C'était
pourtant des gens des environs, et, quand on les eût reconnus, on
se pressa autour d'eux. Ils nous apprirent qu'à la nouvelle de
l'approche des brigands, dont personne ne doutait dans le pays et
dans tous les autres pays, on avait fait accord pour se défendre.
On s'était armé comme on avait pu et on s'était mis en bandes pour
battre la campagne et arrêter les mauvaises gens. On comptait que
nous allions nous armer aussi et nous joindre aux autres
paroisses.
Personne de chez nous ne s'en souciait. On disait qu'on n'avait
point d'armes et que, d'ailleurs, les moines ne croyaient point
aux brigands, car le petit frère était là qui, sans trahir
l'opinion des moines, tâchait de faire entendre la vérité. Mais le
grand Repoussat de la Foudrasse et le borgne de Bajadoux, qui
étaient des hommes très hardis, se moquèrent de nous et même nous
firent honte d'être si patients.
-- On voit bien, disaient-ils, que vous êtes des enfants de moines,
et que la peur vous tient en même temps que la malice. Vos cafards
de maîtres veulent livrer le pays aux brigands et ils vous
empêchent de le défendre; mais, si vous aviez un peu de coeur,
vous seriez déjà armés. Il y a dans le moutier plus qu'il ne faut
pour vous et pour les voisins. Il y a aussi des provisions en cas
de siège. Or çà, nous allons rejoindre nos camarades et leur dire
votre couardise; et alors, nous viendrons tous en bataille nous
emparer du couvent et des armes, puisque vous n'en voulez point et
ne sauriez vous en servir.
Ces paroles-là mirent le feu dans la paille. On se prit à craindre
les gens d'alentour plus que les brigands, et on décida en grand
tumulte qu'on voulait être maître chez soi et faire ses affaires
entre paroissiens. On s'appela les uns les autres, on se réunit
devant la place du moutier, qui était une grosse pente de gazon
toute bossuée, avec une fontaine aux miracles dans le milieu. Le
grand Repoussat, qui prétendait à l'honneur d'avoir réveillé nos
courages, commença par dire qu'il fallait d'abord _épeurer _les
moines, en cassant la Bonne Dame de la fontaine. Mon grand-oncle,
qui se trouvait là, se fâcha beaucoup. Il était bien toujours
d'avis qu'il fallait réclamer la protection du couvent et s'y
mettre en sûreté; mais il ne voulait point souffrir de
profanation, et il parla, tout vieux qu'il était, de fendre la
tête avec sa bêche au premier qui ferait des sottises. On
l'écouta, parce qu'il était le plus ancien de la paroisse et très
estimé.
Pendant ce temps, le petit frère, s'étant bien mis au courant de
ce qui se passait, rentra au moutier par les brèches qu'il
connaissait mieux que pas un. Il trouva les moines très effrayés
et ne songeant qu'à se barricader. Il leur fit comprendre que
leurs paysans ne leur voulaient pas tant de mal que ceux des
autres endroits, et que le plus sage était de se confier à eux.