Je me sentis bien honteuse; pour sûr, ce garçon se moquait de moi,
et il faut croire que j'avais beaucoup d'amour-propre, car cette
honte me peina le coeur et je ne pus me retenir de pleurer.
Alors, le jeune religieux s'étonna et me dit d'une voix aussi
douce que sa figure:
-- Tu pleures, petite? quel chagrin as-tu donc?
-- C'est, lui répondis-je, à cause de mon ouaille qui s'est sauvée
dans votre pré.
-- Eh bien, elle n'est pas perdue pour ça. Elle est contente
puisqu'elle mange?
-- Elle est contente, je le sais bien; mais, moi, je suis fâchée,
parce qu'elle est en maraude.
-- Qu'est-ce que ça veut dire, en maraude?
-- Elle mange sur le bien d'autrui.
-- Le bien d'autrui! tu ne sais ce que tu dis, ma petite. Le bien
des moines est à tout le monde.
-- Ah! c'est donc qu'il n'est plus aux moines? Je ne savais pas.
-- Est-ce que tu n'as pas de religion?
-- Si fait, je sais dire ma prière.
-- Eh bien, tu demandes tous les matins à Dieu ton pain quotidien,
et l'Église, qui est riche, doit donner à ceux qui demandent au
nom du Seigneur. Elle ne servirait à rien si elle ne servait à
répandre la charité.
J'ouvrais de grands yeux et ne comprenais guère, car, sans être
bien méchants, les moines de Valcreux se défendaient tant qu'ils
pouvaient contre les pillards, et il y avait le père Fructueux qui
remplissait les fonctions d'économe, et qui faisait grand bruit et
de grosses menaces aux pâtours pris en faute. Il les poursuivait
avec une houssine, pas bien loin, il est vrai, il était trop gras
pour courir; mais il faisait peur tout de même et on le disait
méchant, encore qu'il n'eût pas battu un chat.
Je demandai au jeune garçon si le père Fructueux serait
_consentant _de voir mon mouton manger son herbe.
-- Je n'en sais rien, répondit-il; mais je sais que l'herbe n'est
point à lui.
-- Et à qui donc est-elle?
-- Elle est à Dieu, qui la fait pousser pour tous les troupeaux. Tu
ne me crois pas?
-- Dame! je ne sais. Mais ce que vous me dites là m'arrangerait
bien! Si ma pauvre petite Rosette pouvait manger sa faim chez vous
pendant la grande sécheresse, je vous réponds que je ne ferais pas
la paresseuse pour ça. Sitôt les gazons repoussés dans la
montagne, je me remettrais à l'y conduire, je vous dis la vérité.
-- Eh bien, laisse-la où elle est, et viens la chercher ce soir.
-- Ce soir? oh! nenni! Si les moines la voient, ils la mettront
chez eux, en fourrière, et mon grand-oncle sera forcé d'aller la
redemander et d'endurer leurs reproches: et moi, il me grondera et
me dira que je suis une vilaine comme les autres, ce qui me fera
beaucoup de peine.
-- Je vois que tu es une enfant bien élevée. Où donc demeure-t-il,
ton grand-oncle?
-- Là-haut, la plus petite maison à la moitié du ravin. La voyez-
vous? celle après les trois gros châtaigniers?
-- C'est bien, je te conduirai ton mouton quand il aura assez
mangé.
-- Mais si les moines vous grondent?
-- Ils ne me gronderont pas. Je leur expliquerai leur devoir.
-- Vous êtes donc maître chez eux?
-- Moi? pas du tout. Je ne suis rien qu'un élève. On m'a confié à
eux pour être instruit et pour me préparer à être religieux quand
je serai en âge.
-- Et quand est-ce que vous serez en âge?
-- Dans deux ou trois ans. J'en ai bientôt seize.
-- Alors, vous êtes novice, comme on dit?
-- Pas encore, je ne suis ici que depuis deux jours.
-- C'est donc ça que je ne vous ai jamais vu? Et de quel pays êtes-
vous?
-- Je suis de ce pays; as-tu entendu parler de la famille et du
château de Franqueville?
-- Ma foi, non. Je ne connais que le pays de Valcreux. Est-ce que
vos parents sont pauvres, pour vous renvoyer comme ça d'avec eux?
-- Mes parents sont très riches; mais nous sommes trois enfants,
et, comme ils ne veulent pas diviser leur fortune, ils la gardent
pour le fils aîné. Ma soeur et moi, nous n'aurons qu'une part une
fois faite, pour entrer chacun dans un couvent.
-- Quel âge est-ce qu'elle a, votre soeur?
-- Onze ans: et toi?
-- Je n'ai pas encore treize ans faits.
-- Alors, tu es grande, ma soeur est plus petite que toi de toute
la tête.
-- Sans doute que vous l'aimez, votre petite soeur?
-- Je n'aimais qu'elle.
-- Ah bah! et vos père et mère?
-- Je ne les connais presque pas.
-- Et votre frère?
-- Je le connais encore moins.
-- Comment ça se fait-il?
-- Nos parents nous ont fait élever à la campagne, ma soeur et moi,
et ils n'y viennent pas souvent, ils vivent avec le fils aîné à
Paris. Mais tu n'as jamais entendu parler de Paris, puisque tu ne
connais pas seulement Franqueville.
-- Paris où il y a le roi?
-- Justement.
-- Et vos parents demeurent chez le roi!
-- Oui, ils servent dans sa maison.
-- Ils sont les domestiques du roi?
-- Ils sont officiers; mais tu ne comprends rien à tout cela et
cela ne peut t'intéresser. Parle de ton mouton. Est-ce qu'il
t'obéit quand tu l'appelles?
-- Pas trop, quand il est affamé comme aujourd'hui.
-- Alors, quand je voudrai te le ramener, il ne m'obéira pas?
-- Ça se peut bien. J'aime mieux attendre, puisque vous le souffrez
un peu chez vous.
-- Chez moi? Je n'ai pas de chez moi, ma petite, et je n'en aurai
jamais. On m'a élevé dans cette idée-là que rien ne devait
m'appartenir, et toi qui as un mouton, tu es plus riche que moi.
-- Et ça vous fait de la peine de ne rien avoir?
-- Non, pas du tout; je suis content de n'avoir pas à me donner de
mal pour des biens périssables.
-- _Périssables?_ Ah! oui, mon mouton peut périr!
-- Et vivant, il te donne du souci?
-- Sans doute, mais je l'aime et ne regrette pas mon soin. Vous
n'aimez donc rien, vous?
-- J'aime tout le monde.
-- Mais pas les moutons?
-- Je ne les aime ni ne les hais.
-- C'est pourtant des bêtes bien douces. Est-ce que vous aimez les
chiens?
-- J'en ai eu un que j'aimais. On n'a pas voulu qu'il me suive au
couvent.
-- Alors vous avez du chagrin d'être comme ça tout seul de chez
vous, en pénitence chez les autres?
Il me regarda d'un air étonné, comme s'il n'avait pas encore pensé
à ce que je lui disais, et puis, il répondit:
-- Je ne dois me faire de peine à propos de rien. On m'a toujours
dit: «Ne vous mêlez de rien, ne vous attachez à rien, apprenez à
ne vous affecter de rien. C'est votre devoir et vous n'aurez de
bonheur qu'en faisant votre devoir.»
-- C'est drôle, ça! mon grand-oncle me dit tout à fait la même
chose; mais il dit que mon devoir est de m'occuper de tout, d'être
bonne à tout dans la maison et d'avoir du coeur pour toute sorte
d'ouvrages. Sans doute qu'on dit ça aux enfants des pauvres et
qu'on dit autrement aux enfants riches.
-- Non! on dit cela aux enfants qui doivent entrer dans les
couvents. Mais voilà l'heure de me rendre aux offices de la
vêprée. Tu rappelleras ton mouton quand tu voudras, et, si tu veux
le ramener demain...
-- Oh! je n'oserais!
-- Tu peux le ramener, je parlerai à l'économe.
-- Il fera votre volonté?
-- Il est très bon, il ne me refusera pas.
Le jeune homme me quitta et je le vis qui rentrait par les
jardins, au son de la cloche. Je laissai encore un peu pâturer
Rosette, et puis je la rappelai et la ramenai à la maison. Depuis
ce jour-là, je me suis très bien souvenue de tout ce qui est
survenu dans ma vie. Je ne fis d'abord pas de grandes réflexions
sur mon entretien avec ce jeune moine. J'étais toute à l'idée
riante que peut-être il m'obtiendrait un permis de pâturage de
temps en temps pour Rosette. Je me serais contentée de peu.
J'étais comme portée naturellement à la discrétion, mon oncle
m'ayant donné en tout des exemples de politesse et de sobriété.
Je n'étais pas grande conteuse, mes cousins, très moqueurs, ne m'y
encourageaient point; mais, le permis de pâturage me trottant par
la tête, je racontai ce soir-là à souper tout ce que je viens de
raconter, et je le fis même assez exactement pour attirer
l'attention de mon grand-oncle.
-- Ah! oui-dà! fit-il, ce jeune monsieur qu'ils ont amené au
couvent lundi soir et que personne n'avait encore vu, c'est le
petit Franqueville! un cadet de grande maison, c'est comme cela
qu'on dit. -- Vous connaissez bien Franqueville, mes gars? un beau
manoir, da!
-- J'y ai passé une fois, dit le plus jeune. C'est loin, loin du
côté de Saint-Léonard en Limousin.
-- Bah! douze lieues, dit Jacques, en riant, ça n'est pas si loin!
j'y ai été une fois aussi, la fois que le supérieur de Valcreux
m'a donné une lettre à porter et qu'il m'a prêté la bourrique du
moutier pour gagner du temps. Sans doute que c'était affaire
pressante, car il ne la prête pas volontiers, la grand'bourrique!
-- Ignorant! reprit mon grand-oncle, ce que tu appelles bourrique
c'est une mule.
-- Ça ne fait rien, grand-père! j'ai bien vu la cuisine du château
et j'ai parlé à l'homme d'affaires, qui s'appelle M. Prémel. J'ai
bien vu aussi le jeune monsieur, et à présent je comprends que la
lettre, c'était pour manigancer son entrée au couvent.
-- C'était une affaire manigancée depuis qu'il est au monde, reprit
le père Jean. On n'attendait que l'âge, et moi, qui vous parle,
j'ai eu ma défunte nièce, la mère à la petite que voilà, vachère
dans le château en question. Je peux très bien dire ce qui en est
de la famille. C'est des gens qui ont pour deux cent mille bons
écus de terre au soleil, et des terres bien en rapport. Ça n'est
pas négligé et pillé comme celles du moutier d'ici. L'homme
d'affaires, l'intendant, comme ils l'appellent, est un homme
entendu et très dur; mais c'est comme ça qu'il faut être quand on
est chargé d'une grosse régie.
Pierre observa que ce n'était pas la peine d'être si riche, quand
on mettait de côté deux enfants sur trois. Il blâma, au point de
vue des idées nouvelles qui commençaient à pénétrer jusque dans
nos chaumières, le parti que prenaient encore certains nobles à
l'égard de leurs cadets.
Mon oncle était un paysan de la vieille roche; il défendit le
droit d'aînesse, disant que, sans cela, tous les grands biens
seraient gaspillés.
On se querella un peu. Pierre, qui avait la tête vive, parla haut
à son grand-père et finit par lui dire:
-- C'est bien heureux que les pauvres n'aient rien à se partager,
car voilà mon frère aîné que j'aime beaucoup et que je serais
forcé de détester si je savais qu'il y a chez nous quelque chose
dont je n'aurai rien.
-- Vous ne savez pas ce que vous dites, répondit le vieux; c'est
des idées de gueux que vous avez là. Dans la noblesse, on pense
plus haut, on ne regarde qu'à la conservation de la grandeur, et
les plus jeunes se font l'honneur de se sacrifier pour conserver
les biens et les titres dans la famille.