Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

I

J'entreprends, dans un âge avancé, en 1850, d'écrire l'histoire de

ma jeunesse.

Mon but n'est pas d'intéresser à ma personne; il est de conserver

pour mes enfants et petits-enfants le souvenir cher et sacré de

celui qui fut mon époux.

Je ne sais pas si je pourrai raconter par écrit, moi qui, à douze

ans, ne savais pas encore lire. Je ferai comme je pourrai.

Je vais prendre les choses de haut et tâcher de retrouver les

premiers souvenirs de mon enfance. Ils sont très confus, comme

ceux des enfants dont on ne développe pas l'intelligence par

l'éducation. Je sais que je suis née en 1775, que je n'avais ni

père ni mère dès l'âge de cinq ans, et je ne me rappelle pas les

avoir connus. Ils moururent tous deux de la petite vérole dont je

faillis mourir avec eux, l'inoculation n'avait pas pénétré chez

nous. Je fus élevée par un vieux grand-oncle qui était veuf et qui

avait deux petits-fils orphelins comme moi et un peu plus âgés que

moi.

Nous étions parmi les plus pauvres paysans de la paroisse. Nous ne

demandions pourtant pas l'aumône; mon grand-oncle travaillait

encore comme journalier, et ses deux petits-fils commençaient à

gagner leur vie; mais nous n'avions pas une seule pelletée de

terre à nous et on avait bien de la peine à payer le loyer d'une

méchante maison couverte en chaume et d'un petit jardin où il ne

poussait presque rien sous les châtaigniers du voisin, qui le

couvraient de leur ombre. Heureusement, les châtaignes tombaient

chez nous et nous les aidions un peu à tomber; on ne pouvait pas

le trouver mauvais, puisque les maîtresses branches venaient chez

nous et faisaient du tort à nos raves.

Malgré sa misère, mon grand-oncle qu'on appelait Jean le Pic,

était très honnête, et, quand ses petits-fils maraudaient sur les

terres d'autrui, il les reprenait et les corrigeait ferme. Il

m'aimait mieux, disait-il, parce que je n'étais pas née chipeuse

et ravageuse. Il me prescrivait l'honnêteté envers tout le monde

et m'enseignait à dire mes prières. Il était très sévère, mais

très bon, et me caressait quelquefois le dimanche quand il restait

à la maison.

Voilà tout ce que je peux me rappeler jusqu'au moment où ma petite

raison s'ouvrit d'elle-même, grâce à une circonstance qu'on

trouvera certainement bien puérile, mais qui fut un grand

événement pour moi, et comme le point de départ de mon existence.

Un jour, le père Jean me_ _prit entre ses jambes, me donna une

bonne claque sur la joue et me dit:

-- Petite Nanette, écoutez-moi bien et faites grande attention à ce

que je vais vous dire. Ne pleurez pas. Si je vous ai frappée, ce

n'est pas que je sois fâché contre vous: au contraire, c'est pour

votre bien.

J'essuyai mes yeux, je rentrai mes sanglots et j'écoutai.

-- Voilà, reprit mon oncle, que vous avez onze ans, et vous n'avez

pas encore travaillé hors de la maison. Ce n'est pas votre faute;

nous ne possédons rien et vous n'étiez pas assez forte pour aller

en journée. Les autres enfants ont des bêtes à garder et ils les

mènent sur le communal; nous, nous n'avons jamais eu le moyen

d'avoir des bêtes; mais voilà que j'ai pu enfin mettre de côté

quelque argent, et je compte aller aujourd'hui à la foire pour

acheter un mouton. Il faut que vous me juriez par le bon Dieu

d'avoir soin de lui. Si vous le faites bien manger, si vous ne le

perdez pas, si vous tenez bien sa bergerie, il deviendra beau, et,

avec l'argent qu'il me revaudra l'an qui vient, je vous en

achèterai deux, et, l'année suivante quatre; alors vous

commencerez à être fière et à marcher de pair avec les autres

jeunesses qui ont de la raison et qui font du profit à leur

famille. M'avez-vous entendu et ferez-vous comme je vous dis?

J'étais si émue que je pus à peine répondre; mais mon grand-oncle

comprit que j'avais bonne intention et il partit pour le marché en

me disant qu'il serait de retour avant le coucher du soleil.

C'est la première fois que je me rendis compte de la durée d'une

journée et que mes occupations eurent un sens pour moi. Il paraît

que j'étais déjà bonne à quelque chose, puisque je savais balayer,

ranger la maison et cuire les châtaignes; mais je faisais ces

choses machinalement, sans m'en apercevoir et sans savoir qui me

les avait apprises. Ce jour-là, je vis arriver la Mariotte, une

voisine plus à l'aise que nous, qui m'avait sans doute élevée et

que je voyais venir tous les jours sans m'être jamais demandé

pourquoi elle prenait soin de notre pauvre maison et de moi. Je la

questionnai, tout en lui racontant ce que m'avait dit le père

Jean, et je compris qu'elle s'occupait de notre ménage en échange

du travail que mon grand-oncle faisait pour elle en cultivant son

jardin et en fauchant son pré. C'était une très bonne et honnête

femme qui me donnait sans doute depuis longtemps des leçons et des

conseils, et à qui j'obéissais aveuglément, mais dont les paroles

commencèrent à me frapper.

-- Ton grand-oncle, me dit-elle, se décide donc enfin à acheter du

bétail! Il y a longtemps que je le tourmente pour ça. Quand vous

aurez des moutons, vous aurez de la laine; je t'apprendrai à la

dégraisser, à la filer et à la teindre en bleu ou en noir; et

puis, en allant aux champs avec les autres petites bergères, tu

apprendras à tricoter, et je gage que tu seras fière de pouvoir

faire des bas au père Jean qui va les jambes quasi nues, pauvre

cher homme, jusqu'au milieu de l'hiver, tant ses chausses sont mal

rapiécées; moi, je n'ai pas le temps de tout faire. Si vous

pouviez avoir une chèvre, vous auriez du lait. Tu m'as vu faire

des fromages et tu en ferais aussi. Allons, il faut continuer à

avoir bon courage. Tu es une fille propre, raisonnable et

soigneuse des pauvres nippes que tu as sur le corps. Tu aideras le

père Jean à sortir de peine. Tu lui dois bien ça, à lui qui a

augmenté sa misère en te prenant à sa charge.

Je fus très touchée des compliments et encouragements de la

Mariotte. Le sentiment de l'amour-propre s'éveilla en moi et il me

sembla que j'étais plus grande que la veille de toute la tête.

C'était un samedi; ce jour-là à souper, et le lendemain à

déjeuner, nous mangions du pain. Le reste de la semaine, comme

tous les pauvres gens du pays marchois, nous ne vivions que de

châtaignes et de bouillie de sarrasin. Je vous parle d'il y a

longtemps; nous étions, je crois, en 1787. Dans ce temps-là,

beaucoup de familles ne vivaient pas mieux que nous. À présent,

les pauvres gens sont un peu mieux nourris. On a des chemins pour

pouvoir échanger ses denrées, et les châtaignes procurent quelque

peu de froment.

Le samedi soir, mon grand-oncle apportait du marché un pain de

seigle et un petit morceau de beurre. Je résolus de lui faire sa

soupe toute seule et je me fis bien expliquer comment la Mariotte

s'y prenait. J'allai au jardin arracher quelques légumes et je les

épluchai bien proprement avec mon méchant petit couteau. La

Mariotte, me voyant devenir adroite, me prêta pour la première

fois le sien, qu'elle n'avait jamais voulu me confier, craignant

que je ne me fisse du mal avec.

Mon grand cousin Jacques arriva du marché avant mon oncle; il

apportait le pain, le beurre et le sel. La Mariotte nous laissa et

je me mis à l'oeuvre. Jacques se moqua beaucoup de mon ambition de

faire la soupe toute seule et prétendit qu'elle serait mauvaise.

Je me piquai d'honneur, ma soupe fut trouvée bonne et me valut des

compliments.

-- Puisque te voilà une femme, me dit mon oncle en la dégustant, tu

mérites le plaisir que je vais te faire. Viens avec moi au-devant

de ton petit cousin Pierre, qui s'est chargé de ramener l'_ouaille

_et qui ne tardera pas d'arriver.

Ce mouton, ardemment désiré, était donc une brebis, et elle était

probablement des plus laides, car elle avait coûté trois livres.

Comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle. Certes,

j'avais eu sous les yeux bien des objets de comparaison depuis que

j'existais; mais je n'avais jamais songé à examiner le bétail des

autres, et mon mouton me plut tant, que je m'imaginai avoir le

plus bel animal de la terre. Sa figure me revint tout de suite. Il

me sembla qu'il me regardait avec amitié, et, quand il vint manger

dans ma petite main les feuilles et le déchet des légumes que

j'avais gardés pour lui, j'eus bien de la peine à me retenir de

crier de joie.

-- Ah! mon oncle, dis-je, frappée d'une idée qui ne m'était pas

encore venue, voilà bien un beau mouton, mais nous n'avons pas de

bergerie pour le mettre!

-- Nous lui en ferons une demain, répondit-il; en attendant, il

couchera là dans un coin de la chambre. Il n'a pas grand'faim ce

soir, il a marché et il est las. Au petit jour, tu le mèneras au

chemin d'en bas, où il y a de l'herbe, et il mangera son saoul.

Attendre au lendemain pour faire manger Rosette (je l'avais déjà

baptisée) me parut bien long. J'obtins la permission d'aller avant

la nuit _faire de la feuille _le long des haies. Je passais dans

mes mains les branches d'ormille et de noisetier sauvage, et je

remplissais mon tablier de feuilles vertes. La nuit vint et je me

mis les mains en sang dans les épines; mais je ne sentais rien et

je n'avais peur de rien, quoique je ne me fusse jamais trouvé

seule si tard après le soleil couché.

Quand je rentrai, tout le monde dormait chez nous, malgré les

bêlements de Rosette, qui sans doute s'ennuyait d'être seule et

regrettait ses anciennes camarades. Elle se trouvait _étrange,

_comme on disait chez nous, c'est-à-dire dépaysée. Elle ne voulut

pas manger, ni boire. J'en eus beaucoup d'inquiétude et de

chagrin. Le lendemain, elle parut très contente de sortir et de

manger l'herbe fraîche. Je voulais que mon grand-oncle lui fît

vitement un abri où elle pût dormir sur de la litière, et je me

hâtai, aussitôt après la messe, d'aller couper de la fougère sur

le communal. Comme chacun en faisait autant, il n'y en avait

guère; heureusement il n'en fallait pas beaucoup pour un seul

mouton.

Mais mon grand-oncle, qui n'était plus bien leste, avait à peine

commencé sa bâtisse, et je dus l'aider à battre et à délayer de la

terre. Enfin, vers le soir, Jacques lui ayant apporté des grandes

pierres plates, des branches, des mottes de gazon et une grosse

charge de genêts, la bergerie fut à peu près debout et couverte.

La porte était si basse et si petite, que moi seule pouvais y

entrer en me baissant beaucoup.

-- Tu vois, me dit le père Jean, la bête est bien à toi, car il n'y

a que toi pour entrer dans sa maison. Si tu oublies de lui faire

son lit et de lui donner l'herbe du jour et le boire de la nuit,

elle sera malade, elle dépérira, et tu en auras du regret.

-- Il n'y a pas de danger que ça arrive! répondis-je avec orgueil,

et, dès ce moment, je sentis que j'étais quelqu'un. Je distinguai

ma personne de celle des autres. J'avais une occupation, un

devoir, une responsabilité, une propriété, un but, dirai-je une

maternité, à propos d'un mouton?

Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'étais née pour soigner, c'est-à-

dire pour servir et protéger quelqu'un, quelque chose, ne fût-ce

qu'un pauvre animal, et que je commençais ma vie par le souci d'un

autre être que moi-même. J'eus d'abord une grande joie de voir

Rosette bien logée; mais, bientôt, entendant dire que les loups

dont nos bois étaient remplis rôdaient jusqu'auprès de nos

maisons, je ne pus dormir, m'imaginant toujours que je les

entendais gratter et ronger le pauvre abri de Rosette. Mon grand-

oncle se moquait de moi, disant qu'ils n'oseraient. J'insistai si

bien, qu'il consolida la petite bâtisse avec de plus grosses

pierres et garantit le toit avec de plus grosses branches bien

serrées.

Ce mouton m'occupa tout l'automne. L'hiver venu, il fallut bien

quelquefois le mettre dans la maison par les grandes nuits de

gelée. Le père Jean aimait la propreté, et, au contraire des

paysans de ce temps-là, qui volontiers logeaient leurs bêtes et

même leurs porcs avec eux, il répugnait à leur mauvaise odeur et

ne les souffrait guère sous son nez. Mais je m'arrangeai pour

tenir Rosette si propre et sa litière si fraîche, qu'il me passa

ma petite volonté. Il faut dire qu'en même temps que je

m'attachais si fort à Rosette, je prenais mieux à coeur mes autres

devoirs. Je voulais si bien complaire à mon oncle et à mes cousins

qu'ils n'eussent plus le courage de me rien refuser pour ma

brebis. Je faisais à moi seule tout le ménage et tous les repas.

La Mariotte ne m'aidait plus que pour les gros ouvrages. J'appris

vite à laver et à rapiécer. J'emportais de l'ouvrage aux champs et

je m'accoutumais à faire deux choses à la fois, car, tout en

cousant, j'avais toujours l'oeil sur Rosette. J'étais _bonne

bergère _dans toute l'acception du mot. Je ne la laissais pas

longtemps à la même place, afin de la tenir en appétit, je ne lui

permettais pas d'épuiser la nourriture d'un même endroit, je la

promenais tout doucement et lui choisissais son petit bout de

pâturage au bord des chemins; car les moutons n'ont pas grand

jugement, il faut bien le dire; ils broutent où ils se trouvent et

ne quittent la place que lorsqu'il n'y a plus que de la terre à

mordre. C'est bien d'eux qu'on peut dire qu'ils ne voient pas plus

loin que leur nez, à cause de leur paresse à regarder. J'avais

soin aussi de ne pas la presser, à l'heure où je la rentrais à

l'étable, sur le chemin rempli de la poussière soulevée par les

troupeaux. Je l'avais vue tousser en avalant cette poussière et je

savais que les brebis ont la poitrine délicate. J'avais soin

encore de ne pas mettre dans sa litière des herbes nuisibles comme

la folle avoine dont la graine quand elle est mûre, entre dans les

narines ou pique les yeux et cause des enflures ou des plaies.

Pour la même raison, je lui lavais la figure tous les jours, et

c'est ce qui m'apprit à me laver et à me tenir propre moi-même,

chose qu'on ne m'avait pas enseignée et que j'imaginai, avec

raison, être aussi nécessaire à la santé des gens qu'à celle des

bêtes. En devenant active et en me sentant nécessaire, je pris la

crainte de la maladie, et, quoique maigre et chétive d'apparence,

je devins vite très forte et presque infatigable.

Ne croyez pas que j'aie fini de parler de mon mouton. Il était

écrit que mon amitié pour lui déciderait du reste de ma vie. Mais,

pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut que je vous parle

de notre paroisse et de ses habitants.

Nous n'étions guère plus de deux cents âmes, c'est-à-dire environ

cinquante feux répartis sur un espace d'une demi-lieue en

longueur, car nous habitions en montagne, le long d'une gorge très

étroite qui s'élargissait au milieu et formait un joli vallon

rempli par le moutier de Valcreux et ses dépendances. Ce moutier

était très grand et bien bâti, entouré de hauts murs avec des

portes en arcades cintrées défendues par des tours. L'église était

ancienne, petite, mais très haute et assez richement ornée en

dedans. On y entrait par la grande cour, sur les côtés et au fond

de laquelle il y avait de beaux bâtiments, réfectoire, salle de

chapitre et logements pour douze religieux, sans compter les

écuries, étables, granges et remises aux ustensiles; car les

moines étaient propriétaires de presque toute la paroisse et ils

faisaient cultiver leurs terrains et rentrer leurs récoltes par

corvées; moyennant quoi, ils louaient à bas prix les maisons

occupées par leurs paysans. Toutes ces maisons leur appartenaient.

Malgré cette grande richesse, les religieux de Valcreux étaient

fort gênés. C'est une chose singulière que les gens qui n'ont

point de famille ne sachent pas tirer bon parti de leur avoir.

J'ai vu des vieux garçons entasser leurs écus en se privant de

tout et mourir sans avoir songé à faire leur testament, comme

s'ils n'avaient jamais aimé ni eux ni les autres. J'en ai vu aussi

qui se laissaient piller pour avoir la paix et non pour faire le

bien; mais j'ai vu surtout ces derniers moines, et je vous assure

qu'ils n'avaient aucun esprit d'aménagement. Ils ne songeaient ni

à la famille qu'ils ne devaient point avoir, ni à l'avenir de leur

communauté dont ils ne pouvaient avoir aucun souci. Ils ne se

souciaient pas non plus du bon rendement de la terre et des soins

qu'elle mérite. Ils vivaient au jour le jour comme des voyageurs

dans un campement, faisant trop de culture sur un point, pas assez

sur un autre, épuisant le sol qui se trouvait à leur convenance,

négligeant celui qu'ils ne pouvaient pas ou ne savaient pas

surveiller. Ils avaient dans le pays de plaine de grands étangs

qu'ils auraient bien pu dessécher et ensemencer; mais il aurait

fallu acheter du poisson pour leur carême et ils avaient beaucoup

de paresse et coupaient le bois qui se trouvait dans leur

voisinage, laissant détériorer tout le reste. On les pillait

beaucoup, et ils eussent rendu service au pauvre monde en lui

apprenant l'honnêteté et en ne souffrant pas la paresse, qui rend

voleur. Ils étaient trop indolents ou trop craintifs, ils ne

disaient rien.

Il faut dire aussi que le temps ne leur était pas bien commode

pour se faire respecter. Les gens de chez nous n'avaient pas à se

plaindre de ces moines, qui n'étaient, pour la plupart, ni bons,

ni méchants, qui n'eussent pas demandé mieux que de faire le bien,

mais qui ne savaient pas le faire. Eh bien! quelque doux qu'ils

fussent, on s'en plaignait, on ne voulait plus les supporter, on

ne les respectait plus, on commençait même à les mépriser. C'est

assez la coutume du paysan, de faire peu de cas des gens qui

gouvernent mal leurs affaires. Je peux dire comment le paysan voit

les choses, puisque je suis de cette race-là. Il considère avant

tout, la terre qui le nourrit, et le peu qu'il en a est pour lui

comme la moitié de son âme; celle qu'il n'a pas, il la convoite,

et, qu'elle soit à lui ou non, il la respecte, car c'est toujours

de la terre, une chose où il croit voir et toucher le bienfait du

Ciel. Dans mon jeune temps, il ne se souciait pas beaucoup de

l'argent. Il ne savait pas s'en servir. Faire rouler, suer et

produire les écus, c'était une science à l'usage des bourgeois.

Chez nous autres, pour qui tout était échange, travail d'une part,

payement en denrées, de l'autre, l'argent n'était pas un grand

rêve. On en voyait si peu, on en maniait si rarement, qu'on n'y

songeait point; on ne pensait qu'à avoir un pré, un bois, un

jardin à soi, et on disait:

-- C'est un droit pour ceux qui travaillent et qui mettent des

enfants au monde.

La dévotion seule retenait le paysan, mais elle ne retenait plus

le bourgeois, et il y avait déjà longtemps qu'elle était une risée

pour les nobles. Il n'y avait plus ni dons, ni offrandes, ni legs

pour les couvents; les grandes familles n'y envoyaient plus leurs

derniers nés, que par rare exception; le fonds ne se renouvelait

donc pas, et la propriété se détériorait. L'état religieux n'était

plus de mode quand il s'agissait de donner à l'église; on aimait

mieux être abbé et recevoir de l'État.

Aussi le moutier de Valcreux n'avait plus que six religieux au

lieu de douze, et, quand, plus tard, la communauté fut dissoute,

il n'en restait plus que trois.

Je reviens, je ne veux pas dire à mes moutons, puisque je n'en

avais qu'un, mais à ma chère Rosette. L'été était venu et l'herbe

se faisait si rare, même au revers des fossés, que je ne savais

plus quoi inventer pour la nourrir. J'étais obligée d'aller loin

dans la montagne, et je craignais les loups. J'étais désolée, la

pluie n'arrivait point et Rosette se faisait maigre. Le père Jean,

voyant le chagrin que j'en avais, ne me faisait pas de reproches,

mais il était mécontent d'avoir mis son argent, ses trois livres

tournois, à un achat qui coûtait tant de peine et annonçait si peu

de profit.

Un jour que je passais le long d'un petit pré qui appartenait au

moutier et qui était resté vert et touffu à cause de la rivière

qui le traversait, Rosette s'arrêta devant la barrière et se mit à

bêler si piteusement, que j'en fus comme affolée de chagrin et de

pitié. La barrière était non fermée, mais poussée au ras du

poteau, et même elle ne joignait point, car Rosette y fourra sa

tête, et puis son corps et fit si bien qu'elle passa.

Je fus d'abord toute saisie en la voyant dans un enclos où je ne

pouvais pas la suivre, moi qui avais du raisonnement, moi qui,

étant une personne, savais qu'elle n'avait pas le droit de faire

ce qu'elle faisait, la pauvre innocente! Je commençais à sentir ma

bonne conscience et à être fière de n'avoir jamais fait de

pillerie, ce qui me valait toujours les compliments de mon oncle

et le respect de mes cousins, encore que ceux-ci ne fussent pas

aussi scrupuleux que moi. Je me demandais donc si mon devoir

n'était pas de mettre ma religion à la place de celle qui manquait

à Rosette. Je l'appelai, elle fit la sourde. Elle mangeait de si

bon coeur, elle avait l'air si content!

Je la rappelai au bout d'un moment, d'un bon moment, je dois

l'avouer, quand, tout à coup, je vis, de l'autre côté de la

barrière, une jeune et douce figure de novice qui me regardait en

riant.

Nanon La bibliothèque précieuse · 第 3 / 31 题