I
II
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V
VI
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XXVII
XXVIII
I
J'entreprends, dans un âge avancé, en 1850, d'écrire l'histoire de
ma jeunesse.
Mon but n'est pas d'intéresser à ma personne; il est de conserver
pour mes enfants et petits-enfants le souvenir cher et sacré de
celui qui fut mon époux.
Je ne sais pas si je pourrai raconter par écrit, moi qui, à douze
ans, ne savais pas encore lire. Je ferai comme je pourrai.
Je vais prendre les choses de haut et tâcher de retrouver les
premiers souvenirs de mon enfance. Ils sont très confus, comme
ceux des enfants dont on ne développe pas l'intelligence par
l'éducation. Je sais que je suis née en 1775, que je n'avais ni
père ni mère dès l'âge de cinq ans, et je ne me rappelle pas les
avoir connus. Ils moururent tous deux de la petite vérole dont je
faillis mourir avec eux, l'inoculation n'avait pas pénétré chez
nous. Je fus élevée par un vieux grand-oncle qui était veuf et qui
avait deux petits-fils orphelins comme moi et un peu plus âgés que
moi.
Nous étions parmi les plus pauvres paysans de la paroisse. Nous ne
demandions pourtant pas l'aumône; mon grand-oncle travaillait
encore comme journalier, et ses deux petits-fils commençaient à
gagner leur vie; mais nous n'avions pas une seule pelletée de
terre à nous et on avait bien de la peine à payer le loyer d'une
méchante maison couverte en chaume et d'un petit jardin où il ne
poussait presque rien sous les châtaigniers du voisin, qui le
couvraient de leur ombre. Heureusement, les châtaignes tombaient
chez nous et nous les aidions un peu à tomber; on ne pouvait pas
le trouver mauvais, puisque les maîtresses branches venaient chez
nous et faisaient du tort à nos raves.
Malgré sa misère, mon grand-oncle qu'on appelait Jean le Pic,
était très honnête, et, quand ses petits-fils maraudaient sur les
terres d'autrui, il les reprenait et les corrigeait ferme. Il
m'aimait mieux, disait-il, parce que je n'étais pas née chipeuse
et ravageuse. Il me prescrivait l'honnêteté envers tout le monde
et m'enseignait à dire mes prières. Il était très sévère, mais
très bon, et me caressait quelquefois le dimanche quand il restait
à la maison.
Voilà tout ce que je peux me rappeler jusqu'au moment où ma petite
raison s'ouvrit d'elle-même, grâce à une circonstance qu'on
trouvera certainement bien puérile, mais qui fut un grand
événement pour moi, et comme le point de départ de mon existence.
Un jour, le père Jean me_ _prit entre ses jambes, me donna une
bonne claque sur la joue et me dit:
-- Petite Nanette, écoutez-moi bien et faites grande attention à ce
que je vais vous dire. Ne pleurez pas. Si je vous ai frappée, ce
n'est pas que je sois fâché contre vous: au contraire, c'est pour
votre bien.
J'essuyai mes yeux, je rentrai mes sanglots et j'écoutai.
-- Voilà, reprit mon oncle, que vous avez onze ans, et vous n'avez
pas encore travaillé hors de la maison. Ce n'est pas votre faute;
nous ne possédons rien et vous n'étiez pas assez forte pour aller
en journée. Les autres enfants ont des bêtes à garder et ils les
mènent sur le communal; nous, nous n'avons jamais eu le moyen
d'avoir des bêtes; mais voilà que j'ai pu enfin mettre de côté
quelque argent, et je compte aller aujourd'hui à la foire pour
acheter un mouton. Il faut que vous me juriez par le bon Dieu
d'avoir soin de lui. Si vous le faites bien manger, si vous ne le
perdez pas, si vous tenez bien sa bergerie, il deviendra beau, et,
avec l'argent qu'il me revaudra l'an qui vient, je vous en
achèterai deux, et, l'année suivante quatre; alors vous
commencerez à être fière et à marcher de pair avec les autres
jeunesses qui ont de la raison et qui font du profit à leur
famille. M'avez-vous entendu et ferez-vous comme je vous dis?
J'étais si émue que je pus à peine répondre; mais mon grand-oncle
comprit que j'avais bonne intention et il partit pour le marché en
me disant qu'il serait de retour avant le coucher du soleil.
C'est la première fois que je me rendis compte de la durée d'une
journée et que mes occupations eurent un sens pour moi. Il paraît
que j'étais déjà bonne à quelque chose, puisque je savais balayer,
ranger la maison et cuire les châtaignes; mais je faisais ces
choses machinalement, sans m'en apercevoir et sans savoir qui me
les avait apprises. Ce jour-là, je vis arriver la Mariotte, une
voisine plus à l'aise que nous, qui m'avait sans doute élevée et
que je voyais venir tous les jours sans m'être jamais demandé
pourquoi elle prenait soin de notre pauvre maison et de moi. Je la
questionnai, tout en lui racontant ce que m'avait dit le père
Jean, et je compris qu'elle s'occupait de notre ménage en échange
du travail que mon grand-oncle faisait pour elle en cultivant son
jardin et en fauchant son pré. C'était une très bonne et honnête
femme qui me donnait sans doute depuis longtemps des leçons et des
conseils, et à qui j'obéissais aveuglément, mais dont les paroles
commencèrent à me frapper.
-- Ton grand-oncle, me dit-elle, se décide donc enfin à acheter du
bétail! Il y a longtemps que je le tourmente pour ça. Quand vous
aurez des moutons, vous aurez de la laine; je t'apprendrai à la
dégraisser, à la filer et à la teindre en bleu ou en noir; et
puis, en allant aux champs avec les autres petites bergères, tu
apprendras à tricoter, et je gage que tu seras fière de pouvoir
faire des bas au père Jean qui va les jambes quasi nues, pauvre
cher homme, jusqu'au milieu de l'hiver, tant ses chausses sont mal
rapiécées; moi, je n'ai pas le temps de tout faire. Si vous
pouviez avoir une chèvre, vous auriez du lait. Tu m'as vu faire
des fromages et tu en ferais aussi. Allons, il faut continuer à
avoir bon courage. Tu es une fille propre, raisonnable et
soigneuse des pauvres nippes que tu as sur le corps. Tu aideras le
père Jean à sortir de peine. Tu lui dois bien ça, à lui qui a
augmenté sa misère en te prenant à sa charge.
Je fus très touchée des compliments et encouragements de la
Mariotte. Le sentiment de l'amour-propre s'éveilla en moi et il me
sembla que j'étais plus grande que la veille de toute la tête.
C'était un samedi; ce jour-là à souper, et le lendemain à
déjeuner, nous mangions du pain. Le reste de la semaine, comme
tous les pauvres gens du pays marchois, nous ne vivions que de
châtaignes et de bouillie de sarrasin. Je vous parle d'il y a
longtemps; nous étions, je crois, en 1787. Dans ce temps-là,
beaucoup de familles ne vivaient pas mieux que nous. À présent,
les pauvres gens sont un peu mieux nourris. On a des chemins pour
pouvoir échanger ses denrées, et les châtaignes procurent quelque
peu de froment.
Le samedi soir, mon grand-oncle apportait du marché un pain de
seigle et un petit morceau de beurre. Je résolus de lui faire sa
soupe toute seule et je me fis bien expliquer comment la Mariotte
s'y prenait. J'allai au jardin arracher quelques légumes et je les
épluchai bien proprement avec mon méchant petit couteau. La
Mariotte, me voyant devenir adroite, me prêta pour la première
fois le sien, qu'elle n'avait jamais voulu me confier, craignant
que je ne me fisse du mal avec.
Mon grand cousin Jacques arriva du marché avant mon oncle; il
apportait le pain, le beurre et le sel. La Mariotte nous laissa et
je me mis à l'oeuvre. Jacques se moqua beaucoup de mon ambition de
faire la soupe toute seule et prétendit qu'elle serait mauvaise.
Je me piquai d'honneur, ma soupe fut trouvée bonne et me valut des
compliments.
-- Puisque te voilà une femme, me dit mon oncle en la dégustant, tu
mérites le plaisir que je vais te faire. Viens avec moi au-devant
de ton petit cousin Pierre, qui s'est chargé de ramener l'_ouaille
_et qui ne tardera pas d'arriver.
Ce mouton, ardemment désiré, était donc une brebis, et elle était
probablement des plus laides, car elle avait coûté trois livres.
Comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle. Certes,
j'avais eu sous les yeux bien des objets de comparaison depuis que
j'existais; mais je n'avais jamais songé à examiner le bétail des
autres, et mon mouton me plut tant, que je m'imaginai avoir le
plus bel animal de la terre. Sa figure me revint tout de suite. Il
me sembla qu'il me regardait avec amitié, et, quand il vint manger
dans ma petite main les feuilles et le déchet des légumes que
j'avais gardés pour lui, j'eus bien de la peine à me retenir de
crier de joie.
-- Ah! mon oncle, dis-je, frappée d'une idée qui ne m'était pas
encore venue, voilà bien un beau mouton, mais nous n'avons pas de
bergerie pour le mettre!
-- Nous lui en ferons une demain, répondit-il; en attendant, il
couchera là dans un coin de la chambre. Il n'a pas grand'faim ce
soir, il a marché et il est las. Au petit jour, tu le mèneras au
chemin d'en bas, où il y a de l'herbe, et il mangera son saoul.
Attendre au lendemain pour faire manger Rosette (je l'avais déjà
baptisée) me parut bien long. J'obtins la permission d'aller avant
la nuit _faire de la feuille _le long des haies. Je passais dans
mes mains les branches d'ormille et de noisetier sauvage, et je
remplissais mon tablier de feuilles vertes. La nuit vint et je me
mis les mains en sang dans les épines; mais je ne sentais rien et
je n'avais peur de rien, quoique je ne me fusse jamais trouvé
seule si tard après le soleil couché.
Quand je rentrai, tout le monde dormait chez nous, malgré les
bêlements de Rosette, qui sans doute s'ennuyait d'être seule et
regrettait ses anciennes camarades. Elle se trouvait _étrange,
_comme on disait chez nous, c'est-à-dire dépaysée. Elle ne voulut
pas manger, ni boire. J'en eus beaucoup d'inquiétude et de
chagrin. Le lendemain, elle parut très contente de sortir et de
manger l'herbe fraîche. Je voulais que mon grand-oncle lui fît
vitement un abri où elle pût dormir sur de la litière, et je me
hâtai, aussitôt après la messe, d'aller couper de la fougère sur
le communal. Comme chacun en faisait autant, il n'y en avait
guère; heureusement il n'en fallait pas beaucoup pour un seul
mouton.
Mais mon grand-oncle, qui n'était plus bien leste, avait à peine
commencé sa bâtisse, et je dus l'aider à battre et à délayer de la
terre. Enfin, vers le soir, Jacques lui ayant apporté des grandes
pierres plates, des branches, des mottes de gazon et une grosse
charge de genêts, la bergerie fut à peu près debout et couverte.
La porte était si basse et si petite, que moi seule pouvais y
entrer en me baissant beaucoup.
-- Tu vois, me dit le père Jean, la bête est bien à toi, car il n'y
a que toi pour entrer dans sa maison. Si tu oublies de lui faire
son lit et de lui donner l'herbe du jour et le boire de la nuit,
elle sera malade, elle dépérira, et tu en auras du regret.
-- Il n'y a pas de danger que ça arrive! répondis-je avec orgueil,
et, dès ce moment, je sentis que j'étais quelqu'un. Je distinguai
ma personne de celle des autres. J'avais une occupation, un
devoir, une responsabilité, une propriété, un but, dirai-je une
maternité, à propos d'un mouton?
Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'étais née pour soigner, c'est-à-
dire pour servir et protéger quelqu'un, quelque chose, ne fût-ce
qu'un pauvre animal, et que je commençais ma vie par le souci d'un
autre être que moi-même. J'eus d'abord une grande joie de voir
Rosette bien logée; mais, bientôt, entendant dire que les loups
dont nos bois étaient remplis rôdaient jusqu'auprès de nos
maisons, je ne pus dormir, m'imaginant toujours que je les
entendais gratter et ronger le pauvre abri de Rosette. Mon grand-
oncle se moquait de moi, disant qu'ils n'oseraient. J'insistai si
bien, qu'il consolida la petite bâtisse avec de plus grosses
pierres et garantit le toit avec de plus grosses branches bien
serrées.
Ce mouton m'occupa tout l'automne. L'hiver venu, il fallut bien
quelquefois le mettre dans la maison par les grandes nuits de
gelée. Le père Jean aimait la propreté, et, au contraire des
paysans de ce temps-là, qui volontiers logeaient leurs bêtes et
même leurs porcs avec eux, il répugnait à leur mauvaise odeur et
ne les souffrait guère sous son nez. Mais je m'arrangeai pour
tenir Rosette si propre et sa litière si fraîche, qu'il me passa
ma petite volonté. Il faut dire qu'en même temps que je
m'attachais si fort à Rosette, je prenais mieux à coeur mes autres
devoirs. Je voulais si bien complaire à mon oncle et à mes cousins
qu'ils n'eussent plus le courage de me rien refuser pour ma
brebis. Je faisais à moi seule tout le ménage et tous les repas.
La Mariotte ne m'aidait plus que pour les gros ouvrages. J'appris
vite à laver et à rapiécer. J'emportais de l'ouvrage aux champs et
je m'accoutumais à faire deux choses à la fois, car, tout en
cousant, j'avais toujours l'oeil sur Rosette. J'étais _bonne
bergère _dans toute l'acception du mot. Je ne la laissais pas
longtemps à la même place, afin de la tenir en appétit, je ne lui
permettais pas d'épuiser la nourriture d'un même endroit, je la
promenais tout doucement et lui choisissais son petit bout de
pâturage au bord des chemins; car les moutons n'ont pas grand
jugement, il faut bien le dire; ils broutent où ils se trouvent et
ne quittent la place que lorsqu'il n'y a plus que de la terre à
mordre. C'est bien d'eux qu'on peut dire qu'ils ne voient pas plus
loin que leur nez, à cause de leur paresse à regarder. J'avais
soin aussi de ne pas la presser, à l'heure où je la rentrais à
l'étable, sur le chemin rempli de la poussière soulevée par les
troupeaux. Je l'avais vue tousser en avalant cette poussière et je
savais que les brebis ont la poitrine délicate. J'avais soin
encore de ne pas mettre dans sa litière des herbes nuisibles comme
la folle avoine dont la graine quand elle est mûre, entre dans les
narines ou pique les yeux et cause des enflures ou des plaies.
Pour la même raison, je lui lavais la figure tous les jours, et
c'est ce qui m'apprit à me laver et à me tenir propre moi-même,
chose qu'on ne m'avait pas enseignée et que j'imaginai, avec
raison, être aussi nécessaire à la santé des gens qu'à celle des
bêtes. En devenant active et en me sentant nécessaire, je pris la
crainte de la maladie, et, quoique maigre et chétive d'apparence,
je devins vite très forte et presque infatigable.
Ne croyez pas que j'aie fini de parler de mon mouton. Il était
écrit que mon amitié pour lui déciderait du reste de ma vie. Mais,
pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut que je vous parle
de notre paroisse et de ses habitants.
Nous n'étions guère plus de deux cents âmes, c'est-à-dire environ
cinquante feux répartis sur un espace d'une demi-lieue en
longueur, car nous habitions en montagne, le long d'une gorge très
étroite qui s'élargissait au milieu et formait un joli vallon
rempli par le moutier de Valcreux et ses dépendances. Ce moutier
était très grand et bien bâti, entouré de hauts murs avec des
portes en arcades cintrées défendues par des tours. L'église était
ancienne, petite, mais très haute et assez richement ornée en
dedans. On y entrait par la grande cour, sur les côtés et au fond
de laquelle il y avait de beaux bâtiments, réfectoire, salle de
chapitre et logements pour douze religieux, sans compter les
écuries, étables, granges et remises aux ustensiles; car les
moines étaient propriétaires de presque toute la paroisse et ils
faisaient cultiver leurs terrains et rentrer leurs récoltes par
corvées; moyennant quoi, ils louaient à bas prix les maisons
occupées par leurs paysans. Toutes ces maisons leur appartenaient.
Malgré cette grande richesse, les religieux de Valcreux étaient
fort gênés. C'est une chose singulière que les gens qui n'ont
point de famille ne sachent pas tirer bon parti de leur avoir.
J'ai vu des vieux garçons entasser leurs écus en se privant de
tout et mourir sans avoir songé à faire leur testament, comme
s'ils n'avaient jamais aimé ni eux ni les autres. J'en ai vu aussi
qui se laissaient piller pour avoir la paix et non pour faire le
bien; mais j'ai vu surtout ces derniers moines, et je vous assure
qu'ils n'avaient aucun esprit d'aménagement. Ils ne songeaient ni
à la famille qu'ils ne devaient point avoir, ni à l'avenir de leur
communauté dont ils ne pouvaient avoir aucun souci. Ils ne se
souciaient pas non plus du bon rendement de la terre et des soins
qu'elle mérite. Ils vivaient au jour le jour comme des voyageurs
dans un campement, faisant trop de culture sur un point, pas assez
sur un autre, épuisant le sol qui se trouvait à leur convenance,
négligeant celui qu'ils ne pouvaient pas ou ne savaient pas
surveiller. Ils avaient dans le pays de plaine de grands étangs
qu'ils auraient bien pu dessécher et ensemencer; mais il aurait
fallu acheter du poisson pour leur carême et ils avaient beaucoup
de paresse et coupaient le bois qui se trouvait dans leur
voisinage, laissant détériorer tout le reste. On les pillait
beaucoup, et ils eussent rendu service au pauvre monde en lui
apprenant l'honnêteté et en ne souffrant pas la paresse, qui rend
voleur. Ils étaient trop indolents ou trop craintifs, ils ne
disaient rien.
Il faut dire aussi que le temps ne leur était pas bien commode
pour se faire respecter. Les gens de chez nous n'avaient pas à se
plaindre de ces moines, qui n'étaient, pour la plupart, ni bons,
ni méchants, qui n'eussent pas demandé mieux que de faire le bien,
mais qui ne savaient pas le faire. Eh bien! quelque doux qu'ils
fussent, on s'en plaignait, on ne voulait plus les supporter, on
ne les respectait plus, on commençait même à les mépriser. C'est
assez la coutume du paysan, de faire peu de cas des gens qui
gouvernent mal leurs affaires. Je peux dire comment le paysan voit
les choses, puisque je suis de cette race-là. Il considère avant
tout, la terre qui le nourrit, et le peu qu'il en a est pour lui
comme la moitié de son âme; celle qu'il n'a pas, il la convoite,
et, qu'elle soit à lui ou non, il la respecte, car c'est toujours
de la terre, une chose où il croit voir et toucher le bienfait du
Ciel. Dans mon jeune temps, il ne se souciait pas beaucoup de
l'argent. Il ne savait pas s'en servir. Faire rouler, suer et
produire les écus, c'était une science à l'usage des bourgeois.
Chez nous autres, pour qui tout était échange, travail d'une part,
payement en denrées, de l'autre, l'argent n'était pas un grand
rêve. On en voyait si peu, on en maniait si rarement, qu'on n'y
songeait point; on ne pensait qu'à avoir un pré, un bois, un
jardin à soi, et on disait:
-- C'est un droit pour ceux qui travaillent et qui mettent des
enfants au monde.
La dévotion seule retenait le paysan, mais elle ne retenait plus
le bourgeois, et il y avait déjà longtemps qu'elle était une risée
pour les nobles. Il n'y avait plus ni dons, ni offrandes, ni legs
pour les couvents; les grandes familles n'y envoyaient plus leurs
derniers nés, que par rare exception; le fonds ne se renouvelait
donc pas, et la propriété se détériorait. L'état religieux n'était
plus de mode quand il s'agissait de donner à l'église; on aimait
mieux être abbé et recevoir de l'État.
Aussi le moutier de Valcreux n'avait plus que six religieux au
lieu de douze, et, quand, plus tard, la communauté fut dissoute,
il n'en restait plus que trois.
Je reviens, je ne veux pas dire à mes moutons, puisque je n'en
avais qu'un, mais à ma chère Rosette. L'été était venu et l'herbe
se faisait si rare, même au revers des fossés, que je ne savais
plus quoi inventer pour la nourrir. J'étais obligée d'aller loin
dans la montagne, et je craignais les loups. J'étais désolée, la
pluie n'arrivait point et Rosette se faisait maigre. Le père Jean,
voyant le chagrin que j'en avais, ne me faisait pas de reproches,
mais il était mécontent d'avoir mis son argent, ses trois livres
tournois, à un achat qui coûtait tant de peine et annonçait si peu
de profit.
Un jour que je passais le long d'un petit pré qui appartenait au
moutier et qui était resté vert et touffu à cause de la rivière
qui le traversait, Rosette s'arrêta devant la barrière et se mit à
bêler si piteusement, que j'en fus comme affolée de chagrin et de
pitié. La barrière était non fermée, mais poussée au ras du
poteau, et même elle ne joignait point, car Rosette y fourra sa
tête, et puis son corps et fit si bien qu'elle passa.
Je fus d'abord toute saisie en la voyant dans un enclos où je ne
pouvais pas la suivre, moi qui avais du raisonnement, moi qui,
étant une personne, savais qu'elle n'avait pas le droit de faire
ce qu'elle faisait, la pauvre innocente! Je commençais à sentir ma
bonne conscience et à être fière de n'avoir jamais fait de
pillerie, ce qui me valait toujours les compliments de mon oncle
et le respect de mes cousins, encore que ceux-ci ne fussent pas
aussi scrupuleux que moi. Je me demandais donc si mon devoir
n'était pas de mettre ma religion à la place de celle qui manquait
à Rosette. Je l'appelai, elle fit la sourde. Elle mangeait de si
bon coeur, elle avait l'air si content!
Je la rappelai au bout d'un moment, d'un bon moment, je dois
l'avouer, quand, tout à coup, je vis, de l'autre côté de la
barrière, une jeune et douce figure de novice qui me regardait en
riant.