O. N.

Chronique musicale.

_Les Quatre Fils Aymon_, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. de

Leuven et Brunswick, musique de M. Balfe.

Ces quatre fils Aymon sont d'invention toute moderne, et n'ont rien de

commun avec ceux d'autrefois. D'abord, ils sont Bretons, et les autres

étaient Gascons. Quel rapport y a-t-il entre un Gascon et un Breton, je

vous le demande?

Je crois pourtant qu'Yvon, le vieux majordome de ces illustres

chevaliers, doit avoir voyagé souvent devers la Garonne, et qu'il a bu

plus d'une fois de l'eau de ce fleuve, qui, on le sait, a la propriété

de monter au cerveau et d'inspirer les inventions hardies et les fables

ingénieuses. Vous allez en juger, et je m'en rapporte à vous.

[Illustration: Théâtre de l'Opéra-Comique. _Les Quatre Fils Aymon_, 3e

acte.--Beaumanoir, M. Chollet; Olivier, M. Mocker; Richard, M. Emon;

Allard, M. Sainte-Foy; Renaud, M. Giraud; Yvon, M. Hermann-Léon;

Hermine, madame Dacier; Claire, madame Potier; Yolande, madame Félix;

Églantine, madame Sainte-Foy.]

Le vieux duc Aymon est mort depuis un an, et, par testament olographe,

il a ordonné à ses quatre fils de partir aussitôt après sa mort, de

prendre chacun une direction différente, de ne revenir qu'au bout d'une

année, et d'ouvrir alors seulement un vieux bahut qui renferme leur

héritage. Renaud, Olivier, Richard et Allard ont obéi ponctuellement à

leur père, et Yvon est resté pendant toute l'année dans le vieux

château, qu'il commande seul et qu'il administre à son gré.

Toute la fortune de la famille étant sous les scellés, au fond du bahut,

Yvon n'avait pas un sou vaillant pour passer cette longue année. Mais

c'est un serviteur fidèle, courageux et intraitable à l'endroit de

l'honneur des Aymon. Il a pris sur-le-champ un parti qui coupait court à

toutes les difficultés. Il a congédié toute la garnison et tout le

domestique du château, gardant seulement avec lui une vieille servante.

Puis il a levé le pont, baissé la herse, et s'est tenu renfermé dans le

vieil édifice, refusant obstinément la porte à tout étranger, pèlerin ou

chevalier errant assez malavisé pour y venir frapper. On a pu trouver

les Aymon peu hospitaliers, mais on n'a pu dire, du moins, qu'ils

n'avaient que de l'eau à boire, et c'est à quoi il tient par-dessus

tout. C'est là qu'il place _l'honneur de la famille_. Chacun entend

l'honneur à sa manière.

Pour mieux faire illusion sur ce point, il parcourt toutes les nuits, sa

lanterne à la main, les remparts et les fossés du château, criant d'une

voix de tonnerre: «Sentinelles, prenez garde à vous!» de façon à faire

hurler tous les chiens et à tenir en éveil tous les manants du

voisinage.

Cependant il a vécu pendant toute l'année des légumes du jardin, des

goujons et des poules d'eau du fossé. J'avoue qu'il est un peu maigre;

mais l'embonpoint de dame Gertrude fait honneur à ce régime

philosophique.

Tout à coup le cor se fait entendre à la poterne, et sonne la fanfare

des ducs Aymon. Ce sont les quatre voyageurs qui arrivent. D'abord ils

chantent un quatuor; puis ils demandent à déjeuner, Allard surtout qui a

toujours faim. Mais Yvon n'a pas de quoi se présenter honnêtement au

marché.

«Mettez la main à l'escarcelle, messeigneurs.--Mettons la main à

l'escarcelle. «Chacun met la main à l'escarcelle, et n'y trouve rien. Ce

qui prouve l'éternelle vérité du vieil adage: _Pierre qui roule n'amasse

pas de mousse_. Mais Yvon sait son Walter Scott sur le bout du doigt, et

n'est pas homme à rester _a quia_ pour si peu. Il descend dans le

village et avise un manant attablé qui va procéder à l'autopsie d'un

pâté comme on n'en voit guère à la Roche-Aymon.--«Ce pâté est à nous,

manant; le gibier qu'il contient a été tué sur nos terres.»--Et il s'en

empare. Puis il rencontre une oie, lui passe délicatement une flèche au

travers du corps, et paie la propriétaire d'un délicieux calembour:

«--Qu'appelez-vous votre oie, la mère? C'est une oie sauvage: la preuve,

c'est qu'elle s'est sauvée à mon approche.»--A de pareils arguments un

vassal n'a rien à répliquer.

Pendant que l'oie est à la broche, on procède à l'ouverture du bahut, où

doivent être entassées tant de richesses. Hélas! on n'y trouve qu'une

feuille de papier où le défunt a griffonné quelques lignes de sa main

ducale: «Mes enfants, j'étais miné de la tête aux pieds quand j'ai

quitté ce monde, et je n'ai rien à vous laisser que ma bénédiction. Je

vous la donne. Aimez-vous toujours, et soyez bien sages, etc., etc.» On

est toujours prodigue de morale, quand on n'a pas autre chose à donner.

Les quatre frères, édifiés et attendris, chantent de nouveau un quatuor.

Mais le sort les poursuit de toutes les manières, et il est écrit qu'ils

ne déjeuneront pas.

Qui se présente en si bel équipage, et accompagné de si gente

damoiselle? C'est le sire de Beaumanoir, curieux et affamé. A lui le

rôti, à lui le pâté conquis par Yvon avec tant d'audace: l'honneur de la

famille le veut ainsi. Mais il veut avant tout savoir ce que renfermait

le coffre précieux scellé avec tant de soin--«Des sommes incroyables»,

répond Yvon, toujours pour sauver l'honneur de la famille. D'ailleurs,

il a deviné du premier coup que le Beaumanoir n'est si curieux que parce

qu'il a une fille à marier.

«Mais, dit le comte, une fortune partagée entre quatre héritiers se

réduit à rien.

--C'est vrai, répond le majordome, qui n'est jamais en défaut; mais sur

les quatre, trois sont morts à la guerre. C'est l'aîné qui hérite du

tout.

--Quel bon parti pour ma fille!» s'écrie Beaumanoir, qui est avare.

Il n'a pas seulement une fille, mais trois nièces, dont il est le

tuteur. Il les a mises au couvent: quand elles auront pris le voile,

leur fortune, qui est immense, lui appartiendra. En attendant, il dit

qu'elles n'ont rien, pour éloigner les épouseurs. Mais Hermine, qui est

une honnête fille, déclare tout net à son père qu'elle ne se mariera que

lorsque ses trois cousines seront pourvues; c'est un voeu qu'elle a fait

dans les trois chapelles les plus révérées du pays. Remarquez, je vous

prie, qu'elle aime en secret messire Olivier, l'aîné des Aymon, celui-là

même que son père veut lui faire épouser. Rare exemple de

désintéressement et d'abnégation, qui mérite bien qu'on lui pardonne

quelques peccadilles!

Le fait est que durant ce voyage, entrepris, sans que son père en sût

rien, dans un but si louable, elle a eu d'étranges aventures. Elle a

rencontré successivement Renaud, Richard et Allard, leur a fait à tous

trois les yeux doux, leur a tourné la tête, et a reçu leur hommage, leur

foi et leur anneau. Elle a donc, de compte fait, quatre amants, et c'est

beaucoup pour une fille de bien. Heureusement elle a autant d'esprit que

d'amants, et se tire de ce cas embarrassant avec une dextérité

merveilleuse.

Elle écrit à chacun des trois frères: «Trouvez-vous à tel endroit à

minuit; je m'y rendrai voilée. Nous irons ensemble chez un ermite des

environs qui est prévenu et qui nous mariera.» Chacun est exact au

rendez-vous. Elle arrive à l'heure dite, menant par la main ses trois

cousines, place Claire auprès de Renaud, Yolande auprès d'Allard,

Églantine auprès de Richard, et expédie les trois couples vers trois

ermitages différents.--Que d'ermitages il doit y avoir en

Basse-Bretagne!

Puis, son voeu étant accompli, elle met sa main dans celle d'Olivier.

Qui est bien attrapé? Le Beaumanoir, dont les complots très-peu délicats

sont déjoués, et les espérance» déçues. Voyez son air penaud et sa mine

piteuse, quand Hermine lui présente ses trois nièces, qu'il croyait bien

loin, et ses trois neveux, dont il vient de faire l'acquisition sans le

savoir, et permettez-moi de terminer ici ma narration, que le

dessinateur de _l'Illustration_ s'est chargé de compléter.

Vos yeux, en la voyant, saisiront mieux la chose.

Aussi bien, ne me reste-t-il plus rien à vous dire.

Je me trompe, il me reste à parler de la musique de M. Balfe, et c'est

beaucoup.

M. Balfe a mêlé à cette action si importante et si pleine d'intérêt les

plus fines harmonies et les plus suaves cantilènes. La mélodie y coule à

grands flots, facile, naturelle et surtout originale. Il suffît, pour le

prouver, de l'air d'Yvon, qui sert d'introduction à l'ouvrage, et des

couplets que le même personnage chante au troisième acte: si ce dernier

morceau n'était pas signé Balfe, on le croirait de l'auteur des

_Huguenots._

Il y a, au second acte, un charmant duo, chanté par Hermine et Olivier,

et un autre plus remarquable encore, que le public a fait répéter à la

première représentation. C'est un duo bouffe, et du meilleur style, il

est plein d'intentions comiques, et tout pétillant de fines saillies. Le

finale de ce second acte offre aussi une phrase très-fraîche et

très-distinguée, et l'on est forcé d'admirer l'audace de l'auteur, qui

n'a pas craint de la répéter six fois. Il était sûr qu'on ne s'en

lasserait point.

L'air chanté par Hermine, au troisième acte, est très-remarquable, il

est formé de trois parties opposées d'intention et de caractère; toutes

trois sont traitées avec la même verve et le même esprit. Mais quelle

science d'harmoniste et quelle habitude de manier les voix n'a-t-il pas

fallu pour écrire les trois quintettes du premier acte, où figurent

quatre ténors, et celui du second acte, où l'on entend quatre sopranos

manoeuvrer si aisément, et avec tant de grâce! Un reconnaît bien, à ce

dernier morceau, que M. Balfe a fait ses premières armes en Italie!

Signalons, en finissant, le début de M. Hermann-Léon, acteur

intelligent, chanteur très-agréable, et qui occupera bientôt à

l'Opéra-Comique le rang le plus distingué.

Maroc.

REPRISE DES HOSTILITÉS SUR LA FRONTIÈRE ALGÉRIENNE.--ASSISTANCE ACCORDÉE

A ABD-EL-KADER PAR L'EMPEREUR ABD-EL-RAHMAN.--MISSION DU COMTE DE MORNAY

(1832) ET DU COLONEL DE LA RUE (1836).--FORCES MILITAIRES DE MAROC.

[Illustration: Départ du prince de Joinville du port de Toulon.]

Les agressions hostiles des Marocains n'ont pas cessé sur la frontière

occidentale de l'Algérie. Le combat du 30 mai (V. _l'Illustration_, t.

III, p. 217), a été suivi, le 15 juin, d'un second engagement, qui est

venu brusquement rompre une conférence pacifique entre le général Bedeau

et le lieutenant de l'empereur de Maroc. El-Guennaoui. Cette nouvelle

insulte exigeait de promptes représailles. Le 19, un corps français,

sous les ordres de M. le maréchal Bugeaud, est entré, sans coup férir, à

Ougda, petite ville ou bourgade protégée par une grande kasbah ou

forteresse. Après une occupation de vingt-quatre heures, il est revenu

au camp de Lalla Maghania, emmenant environ 200 familles originaires de

Tlemcen, et empressées de retourner dans leurs foyers, d'où Abd-el-Kader

les avait arrachées violemment.

[Illustration: Soldat de la garde noire de l'empereur de Maroc, par E.

Delacroix.]

Dans la conférence avec El-Guennaoui, le général Bedeau avait demandé,

au nom de la France, qu'Abd-el-Kader fût chassé du territoire marocain,

ou forcé d'y vivre en simple particulier, et de se retirer dans la

province du Maroc, de l'autre côté de l'Atlas, dans la ville que lui

désignerait l'empereur; que les contingents des tribus fussent dissous

et renvoyés chez eux: enfin, que les forces régulières de l'empereur sur

la frontière fussent employées à y rétablir la tranquillité et à en

éloigner Abd-el-Kader. A ces demandes, Guennaoui répondit par la

prétention de limiter la frontière algérienne à la rive droite de la

Tafna. Cette prétention, qui n'avait jamais été précédemment élevée, est

contraire à l'état des choses sous les Turcs, ainsi que le constatent

les emplacements occupés jadis par leurs camps (voir la carte); et par

conséquent la France ne saurait à aucun titre l'accueillir. Entre les

deux États, la frontière a longtemps été la Moulouvah.

L'expédition d'Ougda n'a pas cependant mis un terme aux provocations des

Marocains. Le 3 juillet, ils ont de nouveau attaqué une de nos colonnes

sur la Haule-Mouïlah, et le maréchal Bugeaud a acquis la certitude

qu'Abd-el-Kader était présent au combat. Ces provocations réitérées sont

une véritable déclaration de guerre.

On assure même qu'une dépêche télégraphique du maréchal, parvenue mardi

dernier au gouvernement, annonce qu'il lui est impossible de demeurer

plus longtemps sans répondre avec énergie aux hostilités, qui deviennent

générales sur la ligne, et presse avec instance renvoi des régiments de

cavalerie qu'en lui a annoncés, et dont le premier détachement est déjà

embarqué.

Au surplus, si les hostilités du Maroc contre notre domination en

Algérie n'ont éclaté ouvertement que cette année, ses hostilités

occultes et indirectes remontent aux premiers temps mêmes de notre

conquête.

Dés 1841, l'empereur Abd el-Rahman chercha à s'emparer de Tlemcen, et

c'est dans la crainte que toute la province ne tombât entre les mains de

ce voisin puissant, que le général Clausel fit occuper la ville d'Oran le

4 janvier 1832. En même temps, le colonel d'état major Auvray fut envoyé

vers l'empereur pour sommer ce prince de respecter le territoire

algérien, comme étant une dépendance de la France. Le colonel Auvray ne

dépassa pas Tanger, où il fut retenu par le gouverneur de la province,

rependant la cour de Maroc promit d'évacuer la province d'Oran, et de ne

plus se mêler des affaires de la régence; mais cet engagement ne fut pas

respecté.

Lorsqu'il s'agit, bientôt après, d'imposer des beys tunisiens aux

provinces de Constantine et d'Oran, les principaux chefs de cette

dernière envoyèrent une députation à Muley-Abd-el-Rahman, pour l'inviter

à venir prendre possession de la province menacée. Au nombre des

personnages chargés de cette mission, figuraient les chefs des Douairs

et des Zmélas, et à leur tête Mustapha-ben-Ismael et El-Mezari, devenus

ensuite deux de nos plus fidèles serviteurs; ils furent accompagnés par

les chefs de Tlemcen, parmi lesquels se distinguait au premier rang

Ben-Noona, institué plus tard par l'empereur kaïd de Tlemcen.

[Illustration: Soldat marocain, par E. Delacroix.]

Muley-Abd-el-Rahman accepta avec empressement la proposition qui lui

était faite, et se hâta d'envahir le territoire algérien avec une armée

de 12,000 hommes, commandés par Muley-Ali, son neveu, et un autre chef

appelé Bel-Amri. Le premier prit possession de Tlemcen et de ses

environs; le second s'avança jusqu'à Miliana, d'où il fut repoussé par

le bey Hadj-el-Sghir, et alla s'installer à Médéah.

Le successeur du général en chef Clauzel, M. le duc de Rovigo, écrivit

au consul général de France à Tanger, pour l'engager à faire à ce sujet

des remontrances à l'empereur de Maroc; mais cette négociation

secondaire vint bientôt se fondre dans celle que dirigea M. le comte

Charles de Mornay, envoyé extraordinaire de la France.

Notre, peintre célébré, M. Eugène Delacroix, faisait partie de cette

mission. Nous devons à l'obligeance de cet artiste les deux dessins que

nous publions aujourd'hui, ainsi que quelques autres que nous nous

proposons de publier prochainement.

M. de Mornay informa le duc de Rovigo, par dépêche datée de Méquinez, le

4 avril 1832, que le gouvernement marocain, renonçait d'une manière

positive à ses prétentions sur la ville de Tlemcen et sur les districts

environnants, dépendant de l'ancienne régence d'Alger. En conséquence,

l'empereur de Maroc s'engageait à ne plus entrer dans les démêlés que

nous pouvions ou pourrions avoir à débattre avec les habitants de ces

contrées, qu'il reconnaissait appartenir maintenant à la France. Enfin,

la conduite du bey Amri était reconnue blâmable et contraire aux

traités, et il était rappelé avec les chefs marocains placés sous ses

ordres.

[Illustration: carte.]

Forcé ainsi de renoncer à agir directement sur la régence d'Alger,

l'empereur de Maroc voulut du moins exercer une influence occulte dans

les affaires de la province d'Oran, qu'il espérait réunir tôt ou tard à

son empire. A cet effet, il se mit des lors en relations intimes avec le

jeune Abd-el-Kader, qui commençait déjà à briller d'un certain éclat

dans cette contrée, et qui, à raison de son âge, lui parut devoir se

soumettre à son ascendant avec plus de docilité que les autres chefs.

Outre cela, il existait entre eux une espèce de lien de parenté, l'un et

l'autre se disant chérifs ou descendants du prophète. Abd-el-Kader, en

homme habile, accepta le patronage qui lui était offert, se réservant de

l'employer à son propre agrandissement.

Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, Abd-el-Kader a jusqu'ici

tenu, vis-à-vis de l'empereur, la conduite d'un vassal. C'est le nom de

ce prince qu'il a fait constamment invoquer dans la khotha (prière pour

le souverain) récitée dans les mosquées soumises à son autorité; c'est à

ce prince qu'il a successivement fait hommage des cadeaux qu'il a reçus

de la France, après le traité conclu avec le général Desmichels, le 26

février 1834, et le traité de la Tafna, du 30 mai 1837; c'est à lui

aussi qu'il a souvent envoyé, soit les prises qu'il faisait sur nos

colonnes, comme à la suite de l'affaire de la Maeta, soit même les

prisonniers qu'il enlevait à nos alliés indigènes, entre autres notre

bey de Médéah en 1836, Mohammed-Ben Hussein, mort en prison à Ougda. En

retour de ces actes de soumission, Abd-el-Kader a tiré jusqu'à ce jour

du Maroc ses principales ressources en armes et en munitions, qui lui

ont permis de continuer la lutte soutenue par lui avec une persévérance

si opiniâtre depuis douze années.

L'assistance donnée par Muley-Abd-el-Rahman à Abd-el-Kader, et surtout

la présence de 5,000 Marocains dans les rangs de notre ennemi aux

combats des 20 et 27 janvier 1836, après la prise de Tlemcen,

nécessitèrent l'envoi d'une nouvelle mission auprès de l'empereur. Elle

fut, confiée à M. le colonel de La Ruë, aujourd'hui maréchal de camp.

Cet envoyé, qui, dans le cours de sa mission, ne déploya pas moins de

modération que de fermeté, obtint, comme M. de Mornay, les mêmes

protestations d'amitié, les mêmes désaveux de toute participation à des

menées hostiles, les mêmes assurances du désir de maintenir la bonne

harmonie et la paix entre les deux États voisins. Mais ces assurances,

ces protestations ont eu la valeur des premières; les relations ont

continué entre l'empereur et l'émir sur le même pied que par le passé,

et des secours de toute nature n'ont pas un instant cessé d'être envoyés

à notre ennemi, jusqu'à ce que les choses en soient venues à l'agression

ouverte du 30 mai dernier.

_L'Illustration_ a déjà donné quelques détails sur le Maroc (t. III, p.

185); nous les compléterons successivement par d'autres que de nouvelles

recherches nous ont procurés. Nous les emprunterons en grande partie à

deux intéressants mémoires inédits, l'un de M. le capitaine du génie

Durci, envoyé par l'empereur Napoléon auprès de l'empereur Muley-Sliman,

et admis par celui-ci en audience solennelle le 18 août 1808; l'autre de

M Adolphe de Caraman, alors lieutenant au corps royal d'état-major, qui

a visité une partie du Maroc pendant les mois d'avril, mai et juin 1825.

Comme dans ce gouvernement stationnaire les années apportent fort peu de

changements à la configuration du pays, à son organisation politique et

militaire, ces mémoires ont tout le mérite d'un travail récent et

parfaitement exact, à en croire le témoignage impartial de ceux qui ont

parcouru pendant ces dernières années les contrées décrites par MM.

Burel et de Caraman.

Les forces militaires du Maroc sont difficiles à apprécier! Tout homme,

au besoin, est soldat et monte à cheval pour courir au combat. Deux

espèces de troupes recrutent l'armée: les premières, que l'on peut

appeler _troupes provinciales_, sont, à la demande de l'empereur,

envoyée et entretenues par les tribus les plus voisines du théâtre des

opérations militaires. La seconde espèce de troupes, la _garde

impériale_, appartient plus particulièrement à l'empereur, qui les tire

de certains cantons et de certaines tribus, où tout enfant mâle est

soldat en naissant, possède des terres, jouit de quelques privilèges et

touche une gratification annuelle. Ces troupes forment le noyau et

l'élite de toutes les expéditions. Leur effectif était, en 1808, de

36,000 hommes, répartis, avec leurs femmes et leurs enfants, sur divers

points de l'empire, savoir:

18,000 noirs, à Méquinez, à Maroc, à Salé et divers petits forts;

8,000 Oudayas, autour de Fès;

2,000 Keïrouanis autour de Fès;

3,000 Id. à Tanger et aux environs;

2,000 Id à Larrach et aux environs;

1,000 Id. à Tarndant et Mogador;

2,000 Id. auprès des gouverneurs et des

pachas pour lever la dîme impériale.

Les Keïrouanis sont, suivant toute probabilité, d'après l'étymologie de

ce mot, les descendants des familles venues originairement de Keïromin,

la première ville où se sont établis les musulmans à leur arrivée en

Afrique.

Les noirs étaient autrefois bien plus nombreux; ils furent réunis en

corps, vers 1690, par Muley-Ismaël, qui, fatigué de l'inconstance de ses

troupes nationales, en acheta une partie, s'en lit donner plusieurs

milliers à titre de dîme et de présents, et en porta le nombre jusqu'à

cent mille. Devenus assez puissants après la mort de ce prince, arrivée

en 1727, pour vouloir disposer du trône, comme les cohortes prétoriennes

le faisaient à Rome, ils s'attirèrent la haine des nationaux, à laquelle

Muley-Abdallah les sacrifia le premier. Les persécutions continuèrent

contre eux jusqu'en 1780, que Sidi-Mohammed les fit désarmer, et leur

assigna des terres dans des contrées différentes et éloignées. Dans le

cours de moins de soixante ans, les 100,000 noirs de Muley-Ismaël se

réduisirent ainsi à environ 18,000. Ce sont encore les meilleures

troupes de l'empire Cette garde noire ne compte guère plus maintenant

que 10 à 12,000 hommes.

Les Oudayas, nommés aussi _garde blanche_, établis à Fès depuis

plusieurs siècles, étaient devenus en quelque sorte les janissaires du

Maroc, disposaient du parasol, insigne de la puissance impériale,

faisaient et défaisaient les sultans. Ils servirent d'abord avec

dévouement le souverain actuel et en reçurent beaucoup de faveurs; mais,

pendant les années 1830 et 1831, ils se révoltèrent, et l'empereur fut

obligé de les assiéger dans le nouveau Fès. Ce siège dura six mois,

après lesquels les Oudayas durent se rendre à discrétion, faute de

vivres. L'empereur leur a fait grâce de la vie; et, au lieu de les

exterminer, comme Mahmoud fit des janissaires, il s'est borné à les

licencier, et à les disperser dans les différentes parties du Maroc.

(_La suite à un prochain numéro._)

[Illustration: Courrier de Paris.]

On connaît l'espèce vaudevilliste: c'est une race prodigue et affamée

qui dépense beaucoup, non pas toujours de son propre esprit et de sa

propre imagination, mais le plus souvent de l'imagination et de l'esprit

des autres. Il est vrai que par l'énorme consommation de vaudevilles qui

se fait sur les théâtres de Paris, il n'y a pas de fonds de

vaudevilliste si bien pourvu qui pût y suffire, s'il n'avait recours à

des emprunts forcés sur les fonds d'autrui. Aussi, tout vaudevilliste

qui sait son métier et place avantageusement sa marchandise se tient-il

à l'affût et guette sa proie au passage; le vaudevilliste est embusqué

au coin du feuilleton et du cabinet de lecture; à peine une nouvelle

piquante et un roman curieux laissent voir le bout de leur nez, que,

sans plus attendre, ils le prennent au collet, le dévalisent de gré ou

de force, l'égorgent, le dépècent, et en portent les lambeaux, les uns

au théâtre du Palais-Royal, les autres au théâtre des Variétés; et

souvent même le malheureux est écartelé entre quatre ou cinq théâtres,

et ses membres sont dispersés par toute la ville. Qui dit

vaudevillistes, dit fabricants de drames et de mélodrames, car ils sont

tous de la même race et de la même école; plus d'un même cumule et

exerce le mélodrame et le vaudeville du même coup et avec le même

succès.

Il va sans dire que _le Juif Errant_ de M. Eugène Sue ne pouvait manquer

d'attirer l'attention de cette nation dévorante; quelle bonne pâture!

Aussi le premier chapitre du fameux roman avait à peine paru dans le

_Constitutionnel_, que vaudevillistes et dramaturges aiguisaient déjà

leurs dents pour s'en repaître. On annonce que trois ou quatre comités

de lecture sont convoqués pour procéder à la réception d'autant de Juifs

Errants, mêlés de couplets ou de coups de tam-tam. Nous finirons sans

doute par voir Morock, le terrible dompteur de tigres, sous les traits

de M. Frédéric Lemaître; M Lepeintre aîné, qui a depuis longtemps le

monopole des vieux de la vieille, s'emparera certainement du rôle de

l'excellent Dagobert; et ces deux anges candides et souriants qui

éclairent d'un doux rayon la terrible avant-scène du roman de M. Eugène

Sue, Blanche et Rose, douces et ravissantes créatures, reviendront de

droit à mademoiselle Rose Chéri et à quelque autre qui lui ressemble.

Cet empressement des auteurs dramatiques à se ruer sur _le Juif errant_

est la preuve incontestable de l'intérêt que cette curieuse publication

excite, et de l'attente qu'elle fait naître. MM. les auteurs dramatiques

ont trop d'expérience et le nez trop fin pour s'y tromper: ils vont, du

premier coup, chercher fortune du côté où le succès se manifeste et

flairent la vogue et la popularité d'une lieue.

Il faut avouer que plus M. Eugène Sue avance, plus l'originalité de ses

inventions se développe, et justifie ce grand bruit de curiosité qui se

fait autour de son livre. Les derniers feuilletons ont porté l'intérêt

au plus haut point, l'auteur a mis hardiment le pied dans les voies

profonds de son sujet, et le lecteur a senti, aux palpitations et au

frisson que cette partie du roman lui a causés, combien d'événements

dramatiques et de scènes puissantes l'attendent dans la suite et la

progression de cette histoire mystérieuse, aux mille gracieux et

terribles épisodes.

Ce n'est pas à Paris seulement et en France qu'on s'occupe du _Juif

Errant_. Un de nos amis, qui arrive de Londres, nous apprend que les

murs de la ville et les vitres des librairies sont tapissés d'affiches

monstres qui annoncent l'apparition du fameux juif. Le roman de M Sue

tient la promesse de son titre: il marche il marche de tous côtés et

vers tous les points de l'horizon: on peut, dès à présent, prédire que,

comme son héros, il fera le tour du monde.

La partie la plus mondaine et la plus riante de Paris est certainement

celle qui s'étend du boulevard Montmartre au boulevard des Capucines et

côtoie la Chaussée-d'Antin; là, dans ce lieu de plaisance appelé le

boulevard Italien. Tout l'éclat, toutes les grâces, tout le luxe, tous

les plaisirs de la ville se donnent rendez-vous; c'est au boulevard

Italien qu'il faut aller chercher la Parisienne et le Parisien pur sang,

au pied leste, à la fine allure, au sourire railleur, gantés, vernis,

élégants, et heureux de montrer leur élégance. Cette race charmante qui

semble goûter avec tant de légèreté le bonheur de vivre, ces gracieuses

femmes, ces bons amis du plaisir, ne se doutaient pas qu'ils riaient,

caquetaient et se dandinaient sur des morts à la suite de démolitions

faites dans la rue Taitbout, la pioche du maçon vient de heurter et de

découvrir des tombes, la plus grande partie de cette rue et du gai

boulevard qui l'avoisine formait autrefois le cimetière de l'église

Saint-Roch. Quelques-uns de ces tombeaux ont un intérêt historique, et

l'administration de la ville de Paris les a réclamés à ce titre. Toutes

les choses humaines ressemblent à ce coin de la rue Taitbout; la vie est

à la surface: on s'en amuse, on en jouit, on en tire vanité, on s'en

pare; mais, si peu qu'on creuse, on trouve la mort au fond.

M. Margat est enfin parvenu à faire son ascension annoncée depuis trois

semaines, et toujours retardée par le mauvais temps. Après tout, M.

Margat n'a rien perdu pour attendre. La journée de dimanche dernier,

heure de cette entreprise aérostatique, a été une journée magnifique. Le

ciel, voilé depuis un mois et lugubre, s'était splendidement habillé de

soleil et d'azur pour faire fête à M. Margat. Plus de quatre nulle

personnes se trouvaient réunies sur le terrain de la rue de la Roquette

ou M. Margat leur avait donné rendez-vous. Un immense ballon, auquel

étaient suspendus quatre autres ballons de moindre dimensions, a d'abord

obtenu le suffrage des curieux: puis, après les préparatifs nécessaires,

on a vu paraître M. Margat de l'air souriant d'un voyageur intrépide;

mais M. Margat, il faut le dire, n'a que subsidiairement occupé les

regards, tous les yeux s'étant spontanément et invinciblement portés sur

une belle jeune fille aux noirs cheveux, à l'oeil étincelant au teint

vif et animé. Cette jeune fille était mademoiselle Duplas la courageuse,

qui s'est offerte à suivre M. Margat dans son voyage aérien avec le

sang-froid d'un aéronaute à chevrons. On prétend même que mademoiselle

Duplas a payé à M. Margat six mille francs comptant la chance, peu

probable, il est vrai, de tomber du haut des nues sur quelque clocher

pointu, sur quelque dur rocher, sur quelque rivière profonde, par

imitation de ce pauvre Vulcain, qui descendit jadis l'Olympe d'étage en

étage, ceci soit dit sans idée aucune de comparer le laid Vulcain à la

la brune et jolie mademoiselle Duplas.

Elle est montée dans la nacelle d'un pied léger, le front couronné de

roses et toute vêtue de blanc, comme une fiancée qui irait au bal de ses

noces, et au moment où l'aérostat s'est élevé dans l'espace, elle a

inondé la foule de fleurs et de sourires; l'air en était embaumé; puis

mademoiselle Duplas a disparu rapidement, emportée avec son compagnon de

voyage Tous les nez étaient en l'air, toutes les lorgnettes braquées,

non-seulement dans la rue de la Roquette, mais sur les boulevards, sur

les places publiques, sur tous les points de la ville où il était permis

d'apercevoir le fier ballon se frayant une route audacieuse. Le ciel

était d'une limpidité transparente, et le soleil, illuminant l'aréostat

de ses rayons, lui donnait tantôt l'aspect d'un gobe errant revêtu de

lames d'or, tantôt d'un gros diamant incrusté dans l'azur.--On ne compte

pas cependant que mademoiselle Duplas, qui est nubile, ramène un mari de

là-haut.

Paris, d'ailleurs, était, ce jour-là, riant et joyeux; on peut dire que

toute la ville s'épanouissait dans les rues et dans les promenades. Nous

ne reportons pas à M. Margat, ni même à mademoiselle Duplas, tout

l'honneur de cette exhibition générale de Paris endimanché: le beau

temps a le droit d'en revendiquer la meilleure pari. Paris, emprisonné

depuis un mois, en barbotant sur le pavé humide, s'était précipite tout

entier hors de ses maisons, au premier sourire de ce magnifique soleil,

et il faut avouer que rien n'est plus saisissant et plus récréatif que

de voir cette ville immense s'agitant ainsi par ses huit cent mille

têtes, et se promenant sur ses seize cent mille pieds. Je fais déduction

cependant des jambes amputées et des pieds dépareillés, qui n'ont pas le

droit de figurer, pour cause d'absence, sur ce relevé de semelles

ambulantes. Le soir, les théâtres étaient déserts. Le dimanche, par les

belles journées d'été, est un jour fatal pour ces théâtres infortunés;

il les change en désert; il y fait la solitude et le vide.

Puisque nous y voici, cependant, entrons dans le premier théâtre venu, au

théâtre du Palais-Royal, par exemple, qui s'offre à nous; c'est le seul

qui nous ait donné l'aubaine d'une pièce nouvelle; et, il faut le dire,

cette pièce se présente sous un titre fort peu respectueux pour

l'honorable ville de Paris; ce titre le voici: _Paris voleur._ Quoi

donc! y aurait-il vraiment des voleurs à Paris'? Jusqu'ici, j'avais cru

qu'on s'était trompé sur ce point important de statistique morale, et

que les gens qui défilent tous les jours devant la police

correctionnelle et la cour d'assises étaient purement et simplement de

pauvres diables calomniés. Mais, puisqu'un vaudeville du théâtre du

Palais-Royal l'affirme, comment en douter plus longtemps? Il y a donc,

il faut le confesser, un Paris voleur. Mais ce ne sont que les petits

voleurs que notre vaudeville nous montre, les gros bonnets étant

réservés pour le mélodrame, et appartenant de droit à l'Ambigu Comique

et à la Gaieté; donc, voici, en fait de petits larrons, le locataire qui

déménage la nuit, par la fenêtre, pour se dispenser du terme celui; la

laitière qui met de l'eau dans son lait; le marchand de vin qui fabrique

du chambertin suivant la recette de la laitière; le vendeur de montres

de chrysocale sous prétexte d'or pur; le restaurateur plumant sa

pratique; ces demoiselles attirant dans leurs lacs les provinciaux

candides et pourvus de billets de banque: les inventeurs de pommades

sans pareilles et de choux mirobolants. Que vous dirai-je? tous les

flibustiers qui s'adressent à l'ignorance et à la crédulité. J'aime

assez peu, pour mon compte, les pièces, vaudevilles ou drames, qui

remuent cette fange; s'ils ont la prétention d'être gais, c'est là un

rire qui ne me satisfait point. Rire sur des escrocs et des

escroqueries, ne me semble pas une récréation bien acceptable et bien

délicate; s'ils ont, au contraire, l'envie de prendre la chose au

sérieux, ce sérieux-là me répugne, et les héros de bagnes, au théâtre

comme ailleurs, ne sont pas mon affaire. Dans ce vaudeville de _Paris

voleur_, c'est le rire que les auteurs ont cherché; mais ils ont en beau

faire, ils n'ont obtenu ce rire que du bout des lèvres; l'esprit qu'ils

y ont mis, d'ailleurs, est à la hauteur du sujet, c'est-à-dire

parfaitement trivial. Encore cet esprit est-il pris à tout le monde. Le

titre de la pièce est ainsi justifié par la pièce elle-même.

M. Depaulis, notre habile graveur en médailles, vient d'ajouter une

production nouvelle d'un rare mérité à toutes celles qui l'ont placé,

des longtemps, au premier rang dans son art, cette fois, M. Depaulis

reproduit et consacre le souvenir de la victoire de Saint-Jean-d'Ulloa,

page honorable de notre histoire maritime, dont l'éclat revient à nos

braves marins et à leur chef, M. l'amiral Baudin. Sur une des faces de

la médaille, l'artiste a représenté le fort Saint-Jean, que domine une

montagne dont la cime s'élève à l'horizon; dans les eaux qui baignent le

fort, deux vaisseaux français sont arrêtés et tout prêts à l'attaque; la

scène est occupée et agrandie par le génie de la France, qui, glissant à

travers les airs, l'aile déployée, le casque en tête, les plis de sa

tunique flottant au vent, s'apprête à planter le pavillon fiançais sur

les murs de la citadelle conquise; sur le revers est placée la figure de

Louis-Philippe; on peut dire, sans crainte d'être accusé de partialité,

que ce nouveau travail de M. Depaulis est, de tout point, excellent

comme pensée et comme exécution; la main si habile de cet artiste

distingué n'a jamais rien fait de plus hardi, de plus difficile et de

plus achevé dans ses infinis détails. On ne saurait trop témoigner de

reconnaissance à un pareil talent qui se voue avec un tel succès et une

telle conscience de savoir et d'études, à consacrer la mémoire des faits

illustres qui honorent la patrie.

Monseigneur Menjaud, coadjuteur de feu M. de Forbin de Janson, mort

récemment évêque de Nancy, est arrivé à Paris, monseigneur Menjaud vient

ici, conduit par un devoir pieux, pour assister aux derniers honneurs

qu'on doit rendre aux restes mortels de son évêque. M de Janson, auquel

il succédera de plein droit et sans qu'il ait besoin d'une nomination

nouvelle. Un fait assez curieux, c'est que monseigneur Menjaud est frère

du spirituel comédien Menjaud, qui a quitté le théâtre Français il y a

deux ans, et que les fins connaisseurs regrettent encore. M. Mengeaud le

comédien et monseigneur Menjaud le futur évêque ont toujours vécu dans

l'intimité et dans l'affection la plus fraternelle, cette amitié fait à

la fois l'éloge du comédien et l'éloge de l'évêque. On dit même que

leurs croyances se rencontraient et pactisaient sans peine: l'évêque

causait volontiers de Molière, et le comédien de l'évangile, tous deux

en esprits convaincus et qui s'y entendent.

Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que la foudre est tombée sur une

maison du boulevard des Italiens avec courtoisie, sans tuer personne,

que trois tigres et une panthère, arrivés d'Afrique tout récemment,

charment depuis quelques jours les promeneurs bipèdes du

Jardin-des-Plantes, et qu'on aligne des forêts de lampions aux

Champs-Élysées pour célébrer les barricades de Juillet.

Hôtel et Collections Delessert.

A l'extrémité supérieure de la rue Montmartre, presque en face du

passage des Panoramas, entre les _magasins de la Ville de Paris_ et

_l'Alliance des Arts_, une porte de pierre massive attire les regards

des passants. Thierry, dans son ouvrage intitulé: _Paris tel qu'il était

avant la Révolution_, l'appelle un arc de triomphe. Les colonnes qui

supportent la corniche sont ornées d'attributs guerriers. Une figure

sculptée, je ne sais quelle divinité, décore le fronton. Cette porte a

un aspect imposant et mystérieux; elle semble s'isoler avec orgueil des

constructions modernes qui se sont élevées de chaque côté, et qui la

dominent sans l'écraser. Elle est si haute qu'en se plaçant sur le

trottoir opposé, on n'aperçoit pas même les toits des bâtiments dont

elle forme l'entrée principale. Ses épais battants s'ouvrent-ils par

hasard pour laisser sortir ou entrer quelques élégants équipages, on

admire, au bout d'une avenue de beaux arbres, la façade d'un magnifique

hôtel.

Cet hôtel est l'hôtel d'Uzes. Reconstruit peu d'années avant la

Révolution par M. Ledoux, architecte, il fut, sous la République et sous

l'Empire, occupé successivement par le ministère du commerce et par

l'administration des douanes. La Restauration le rendit à M. le duc

d'Uzes, qui le vendit à M. Ternaux l'aîné. En 1826, il devint la

propriété de la famille Delessert.

Paris subit, depuis quelques années surtout, une complète métamorphose.

Il grandit et s'étend tout à la fois. A ses extrémités, des rues, que

dis-je? des villes nouvelles se continuent jusqu'à son mur d'enceinte

qu'elles menacent de franchir bientôt. Dans les quartiers du centre, où

il se sent comprimé, il prend en hauteur l'espace qu'il ne peut pas

gagner en largeur, et dont son développement extraordinaire a besoin. Il

s'entasse dans des cages étroites où il se prive volontairement d'air et

de lumière, et où il a peine à se mouvoir et à se tenir debout, Si nos

pères revenaient à la vie, ils ne reconnaîtraient plus la ville qu'ils

nous avaient léguée. Aussi les terrains ont-ils acquis en deçà de

certaines limites une telle valeur, que les plus charmantes

constructions des siècles passés, les demeures historiques, les fleurs

les plus belles et les plus rares, les arbres les plus magnifiques,

tombent pêle-mêle sous la hache ou sous la pioche des démolisseurs.

Cette année même, que de ravages n'ont-ils pas exercés! En ce moment, un

passage se construit dans le jardin du palais Aguado! L'hôtel Soubise ne

rougit pas de se transformer en bazar; la rue Rougemont pose insolemment

ses pavés de granit et ses dalles d' asphalte sur la belle pelouse du

banquier dont elle a l'audace de porter le nom!

L'hôtel d'Uzes a dû souvent exciter la convoitise des spéculateurs; car

il s'étend depuis la rue Montmartre jusqu'à la rue Saint-Fiacre, et sa

porte, son avenue, ses cours, son corps de logis principal, ses

nombreuses dépendances, son jardin, ses galeries, ses magasins, couvrent

un terrain estimé environ 4 millions, en ne comprenant pas dans cette

somme le prix des constructions. Cependant ses propriétaires actuels ont

toujours résisté, avec une indifférence et une fermeté bien rares à

notre époque, aux sollicitations les plus offrantes de la bande noire.

Noble exemple, qui a trouvé si peu d'imitateurs!

A ce titre seul, c'est-à-dire comme un dernier vestige des anciennes

habitations des familles riches d'autrefois, l'hôtel d'Uzes avait des

droits incontestables à la faveur que nous lui accordons aujourd'hui.

Mais il possède en outre des richesses artistiques et scientifiques dont

il peut être utile de révéler au public l'existence trop peu connue, et

dont notre spécialité nous permet de lui montrer en même temps quelques

échantillons curieux.

Parvenu au bout de la grande avenue, détournons nous d'abord à gauche

avant d'entrer dans l'hôtel, et visitons dans un pavillon séparé le

_musée et les collections botaniques_ de M. Benjamin Delessert, situés

au-dessus des bureaux de la banque de M F. Delessert.

En 1788, M. Étienne Delessert, membre de la société naturelle

d'Édimbourg, frère aîné de M. Benjamin Delessert, commença à tenir en

herbiers, les plantes qu'il avait recueillies dans ses nombreux voyages,

ou qu'il recevait des divers pays du globe. Mais, en 1794 il mourut à

New York, de la fièvre jaune. M Benjamin Delessert, son frère, qui

l'avait accompagné dans ses voyages en France, en Suisse, en Angleterre

et en Écosse, résolut de compléter les collections, déjà considérables,

que lui léguait son frère, et de former une bibliothèque spéciale pour

la botanique.

M. Benjamin Delessert, lui aussi, se sentait porté vers cette douce et

charmante étude qui, selon les expressions de Rousseau, remplit

d'intéressantes observations sur la nature ces vides que les autres

consacrent à l'oisiveté ou au jeu. Comment ne l'ont-il pas aimée?

C'était à sa mère que Jean-Jacques avait adressé, sur sa demande, ses

_lettres élémentaires sur la botanique_. La _petite_ pour laquelle il

écrivait à sa _chère cousine_, c'était sa jeune soeur, madame Gautier,

morte il y a peu d'années. Dans sa troisième lettre, le professeur

annonçait à son élève, qu'il lui envoyait un petit herbier destiné à

tante Julie. «Je t'ai mis à votre adresse, ajoutait-il, afin qu'en son

absence vous puissiez le recevoir et vous en servir, si tant est que

parmi ces échantillons informes il se trouve quelque chose à votre

usage.

Cet herbier resta longtemps en route et Rousseau s'inquiéta de ce

retard. «J'ai grand'peur, dit-il, que M. G. ne passant pas à Lyon, n'ait

confié le paquet à quelque quidam qui, sachant que c'étaient des herbes

sèches, aura pris tout cela pour du foin. Cependant si, comme je

l'espère encore, il parvient à votre soeur Julie ou à vous, vous

trouverez que je n'ai pas laissé d'y prendre quelque soin. C'est une

perte qui, quoique petite, ne me serait pas facile à réparer

promptement, surtout à cause du catalogue accompagné de divers petits

éclaircissements écrits sur-le-champ, et dont je n'ai gardé aucun

double.»

[Illustration: Buccin lime.]

[Illustration: Lymnée des Étangs.]

Les craintes de Rousseau ne se réalisèrent pas. L'herbier fut remis à

madame Delessert, et conservé précieusement par sa famille. M. le

docteur Chenu, auquel madame François Delessert l'a confié, a eu la

complaisance de nous montrer ce modèle d'herbier. Il est préparé avec un

soin tout particulier. Chaque échantillon, parfaitement desséché, se

trouve fixé, au moyen de petites bandelettes dorées, sur des feuilles de

papier bordées d'un cadre rouge, et les noms des plantes, écrits en

français et en latin, y sont tracés du la main même de Rousseau.

[Illustration: Vue de l'hôtel de M. Delessert, à Paris, prise du

jardin.]

[Illustration: Vue Intérieure de la galerie des tableaux de M.

Delessert.]

[Illustration: Galerie de M. Delessert.--Intérieur d'un Estaminet, par

Luex.]

Les herbiers et les livres du musée de botanique se sont tellement

accrus depuis 4794, qu'ils occupent aujourd'hui, comme nous l'avons dit,

une aile entière des bâtiments dépendants de l'hôtel. C'est une des plus

riches collections actuellement existantes, et M. Delessert l'a toujours

mise avec une générosité qui l'honore à la disposition des savants de

tous les pays.

[Illustration: Porcelaine.]

Telle est pourtant la modestie de M Delessert, que l'existence de ces

trésors est presque ignorée. Il ne se montre pas plus fier qu'avare de

tant de richesses. L'amour seul de la science l'a déterminé à faire un

si noble usage de sa fortune (2).

[Note 2: M. Lasègue publiera prochainement une histoire du musée et des

collections botaniques de M. B. Delessert, dont il est le conservateur.

Cet ouvrage aura encore plus d'importance que son titre ne l'indique.

L'auteur a pensé qu'il y aurait profit à rassembler dans un même livre

des informations éparses toujours difficiles, souvent impossibles à

retrouver, et qu'il serait utile de donner, avec l'histoire de toutes

ces collections, une idée des principaux herbiers qui existent ailleurs,

en y ajoutant l'exposé des voyages les plus importants entrepris dans

l'intérêt de la science.]

[Illustration: Spondyle royal.]

[Illustration: Bénitier.]

Traversons maintenant la cour d'honneur, et pénétrons dans le coeur même

de l'hôtel... mais non, arrêtons-nous sur le seuil; les secrets de la

vie privée que je pourrais lui révéler n'offrent point d'intérêt à la

majorité du public, car je n'aurais à lui montrer qu'une famille

patriarcale, se livrant modestement, dans la plus douce intimité, A la

pratique tic toutes les vertus domestiques. Respectons donc les mystères

de cet intérieur si parfaitement uni, que les trois frères ont confondu

les tableaux qui leur appartiennent dans cette belle galerie où nous

venons d'entrer.

[Illustration: Mitre épiscopale.]

[Illustration: Galerie de M. Delessert.--La Lecture de la Bible, tableau

de Greuze.]

[Illustration: Volute queue de paon.]

[Illustration: Argonaute dans sa coquille.]

[Illustration: Chalet suisse à Passy, dans le pré de M. Delessert.]

[Illustration: Volute ondulée.]

[Illustration: Salon des eaux Minérales de Passy.]

[Illustration: Harpe noble.]

Cependant quelle est cette musique guerrière qui vient frapper notre

oreille étonnée et ravie? Approchons nous de la fenêtre entr'ouverte de

cette salle à manger.--Cette marche de Moscheles, que je croyais

exécutée par la musique d'un régiment tout entier, c'est un instrument

qui la joue.--On le nomme un panharmonicon, parce qu'il produit à lui

seul et sans le secours de l'homme, une harmonie semblable à celle que

produirait un orchestre de soixante artistes. Son inventeur, le célèbre

mécanicien viennois Jean Maelzel, n'en a fabriqué que quatre: l'archiduc

Charles et le prince Leuchtenberg en possèdent chacun un; le troisième,

exporté à New-York, y a été détruit; le plus grand, le plus complet et

le plus parfait, est celui qui orne la salle à manger de l'hôtel

Delessert.--Il joue dix morceaux différents, de Cherubini, de Haydn, de

Hændel, de, Moscheles et Cherubini, et le _God save the king_.

Une petite serre chaude réunit le corps de logis principal à la galerie

de tableaux qui sert de clôture au jardin du côté de la rue des

Jeûneurs. Si nombreuses quelles soient, les fleurs et les plantes rares

dont elle est remplie, ne nous ont pas empêché d'apercevoir la seconde

façade de l'hôtel telle que la présente notre dessin, encadrée dans une

bordure d'arbres, devant une vaste pelouse qu'arrose un jet d'eau. A la

vue de cette délicieuse retraite, si calme et si fraîche, qui se

croirait dans le quartier le plus populeux et le plus bruyant de Paris?

La galerie de MM. Delessert se compose d'environ deux cents tableaux des

premiers maîtres anciens ou modernes: Baokhuisen, Berghem, Bouton,

Drolling, Gérard, Gérard Dow, Géricault, Girodet, Greuze, Alexandre

Hesse, Claude Lorrain, Luex, Metzu, Mieris, Mignard, Murillo, Ostlade,

Paul Potter, Raphaël, Rubens, Ruysdæl, Sasso Fercato. N. Scheffer, Jean

Steen, Téniers, Terburg, Van der Heyden, Van der Meulen, Van Dyck,

Joseph, Carle et Horace Vernet, Vickenberg, Woumermans, s»'y disputent

tour à tour l'attention et l'admiration des visiteurs: le _Raphaël_ est

_la Vierge et l'Enfant Jésus_, qui enrichissait jadis la galerie Aguado.

Des deux tableaux appartenant à MM. Delessert que nos artistes ont

reproduits par la gravure, l'un, celui de Greuze, _la lecture de la

Bible_, est déjà connu, car il a été gravé par Martinasi et par

Flippart. L'autre, _l'Intérieur d'un Estaminet_, nous parait le

chef-d'oeuvre d'un jeune artiste belge appelé à de brillantes destinées.

M. Luex n'a que quarante et un ans; il est né à Malines en 1803; il ne

lui manque, selon nous, que l'audace d'être franchement original. Sous

le double rapport de la composition et de l'exécution, les toiles

signées de lui que possède la galerie Delessert ne laissent rien à

désirer.--Qu'il crée désormais au lieu d'imiter.

M. Delessert, fils de M. François Delessert, imitant l'exemple que lui

donne son oncle, a commencé dès son jeune âge une collection de gravures

du plus grand intérêt. Cette collection n'a pas la prétention d'être

complète; mais elle renferme de précieux documents pour l'histoire de la

gravure, dont on peut suivre tous les progrès depuis l'origine de cet

art jusqu'aux travaux des grands maîtres. Parmi les premiers maîtres

allemands on remarque une gravure non encore mentionnée dans les

catalogues, un _saint Georges, du maître de 1166_, des Martin Zenh,

Israël de Mecken, Martin-Shongauer, Mair, Lucas de Leyde, Lucas de

Cranack, Albert Durer. Ce dernier est représenté dans la collection par

les plus belles épreuves qui existent de l'_Adam et Eve_ et de l'_Enfant

prodigue_. L'école d'Italie nous a fait admirer Baccio-Baldini, Robetta,

Nicolas de Modène, Benoit Montagna, André Mantégua, Campagnola, et enfin

le Raphaël de la gravure, Marc-Antoine. Les plus belles planches de ce

dernier sont l'_Adam et Eve chassés du Paradis_, et _Dieu parlant à

Noé._ Enfin l'école de Flandre est représentée par quelques-uns des plus

beaux chefs-d'oeuvre de Rembrandt.

La porte du fond de la galerie s'ouvre sur un escalier qui conduit dans

les salles du _musée conchyliologique_. A peine entré, le docteur Chenu,

directeur de ces galeries, a la bonté de nous remettre une intéressante

notice à laquelle nous empruntons les détails suivants:

«M. Benjamin Delessert, tout en s'occupant de botanique, commençait, il

y a environ quarante ans, à réunir quelques coquilles curieuses. L'étude

des espères fossiles l'intéressa d'abord, et il s'y livra avec ardeur,

ainsi que son frère M. Étienne Delessert. Ils parcoururent ensemble les

environs de Paris, ne négligeant aucune des espèces qu'ils trouvaient,

et successivement ils visitèrent la Suisse et l'Angleterre.

«Chaque voyage enrichissait la petite collection d'un assez grand nombre

de coquilles, et son développement rapide est la preuve du zèle des

collecteurs.

«Plus tard, M. Delessert, obligé de s'occuper des affaires de sa maison

de commerce, ne perdit pas de vue, pour cela, l'étude à laquelle il

continua de consacrer quelques moments; mais, ne pouvant plus voyager

lui-même pour augmenter sa collection, il se procura les plus beaux

échantillons qu'il put rencontrer; et, en 1833, il donna une grande

importance à son cabinet, jusque-là ignoré, en achetant la collection de

coquilles faites par Dufresne, et composée de 8,200 individus bien

nommés et classés.

«Plus la collection s'enrichissait, plus aussi M. Delessert se trouvait

entraîné à l'augmenter; et c'est depuis cette époque, surtout qu'il

reçut un grand nombre de coquilles vivantes de toutes les parties du

monde, mais surtout du Cap de Bonne-Espérance, du Sénégal, de l'Inde, du

Brésil et de la mer Pacifique. De nombreux voyageurs ont beaucoup

contribué au développement d'un musée qui intéressait déjà la science;

mais c'est seulement en 1840 que la collection de M. Delessert s'éleva

au premier rang, qu'aucune autre ne lui dispute.

«On connaissait dans le monde savant plusieurs cabinets du plus haut

intérêt, celui de Linné d'abord, et celui de Chemnitz; malheureusement

ils ont été partagés, disséminés et perdus pour la science; celui de

Draparnaud était vendu hors de France; il ne restait d'intact que celui

de Lamarck: c'était aussi le plus important, parce qu'il avait servi à

ce célèbre naturaliste pour la publication de son ouvrage, qui est

encore de nos jours généralement apprécié par les conchyliologistes.

«Ce riche cabinet faisait depuis longtemps partie du magnifique muséum

du prince Masséna, qui voulut s'en défaire pour s'occuper exclusivement

d'ornithologie. Cette collection précieuse, classée par Lamarck et

étiquetée de sa main, allait sans doute aussi être divisée et passer

peut-être à l'étranger. M. Delessert en fit l'acquisition pour la

conserver à la science, et il éleva de cette manière le plus beau

monument à la gloire de Lamarck; elle se composait, au moment où ce

savant la vendit, de 13,288 espèces, dont 1,243 n'étaient pas encore

décrites, et l'on y comptait au moins 50,000 coquilles. Le prince

Masséna, collecteur enthousiaste, l'enrichit encore d'un très-grand

nombre d'espèces rares ou nouvelles, en y ajoutant les collections de

madame Baudeville et de M. Soulier de la Touche, et la plupart des

belles coquilles de la collection Castellin.

«Ce n'était point assez pour M. Delessert d'avoir réuni tant d'éléments

de travail, précieuses reliques de la science; plusieurs des espèces de

ces collections, après avoir passé par d'autres mains, payaient leur

noble et vieille origine par la perte d'une partie de leurs couleurs,

sans cependant rien perdre de leur mérite scientifique. Il fallait

autant que possible mettre à côté de ces anciennes coquilles, parfois un

peu fanées, quelques échantillons frais et riches de leurs couleurs:

c'est ce qu'a fait M. Delessert, en ajoutant à son musée la collection

de M. Teissier, colonel du génie, directeur des fortifications des

colonies.

«Ce collecteur n'admettait dans ses cartons que les coquilles fraîches

et intactes, la moindre égratignure était un motif d'exclusion; aussi

cette collection brillante, et de création moderne; pour laquelle M.

Teissier avait dépensé plus de 100,000 fr., vint-elle se placer

heureusement à côté des anciennes, et cette réunion établit avec

avantage pour l'élude, toutes les différences d'âge, de grosseur et de

coloration. Ces richesses conchyliologiques sont réunies dans une belle

galerie de 50 métrés de longueur, et sont contenues dans 440 tiroirs,

dont la surface est d'un peu moins d'un mètre carré. Les espèces trop

grosses pour entrer dans ces tiroirs, et celles destinées aux échanges,

sont arrangées avec soin dans 18 armoires vitrées et exposées à la vue

des nombreux curieux qui visitent la collection.

«Les coquilles sont en partie collées sur des cartons dont la couleur

indique la patrie de chaque espèce, et en partie libres dans des boîtes

pour pouvoir se prêter plus facilement à l'étude. Les couleurs bleu,

jaune, rouge, vert et violet indiquent à la première vue les espèces

d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique et de l'Océanie. Toutes les

espèces fossiles sont aussi collées sur des cartons brun-clair. Cette

collection classique est consultée journellement par toutes les

personnes qui s'occupent de conchyliologie. Le conservateur communique,

à ceux qui veulent se livrer à l'étude, non-seulement les espèces, mais

encore les livres qui leur sont nécessaires, et là chacun travaille avec

toutes les facilités qu'il aurait de la peine à réunir partout ailleurs

La bibliothèque conchyliologique s'enrichit chaque jour des ouvrages

nouveaux sur la science, français et étrangers; et jamais M. Delessert

ne manque l'occasion de se procurer les livres anciens, devenus rares

aujourd'hui, et qui ne se trouvent plus dans le commerce de la

librairie.»

Enfin, non content de communiquer ainsi ses collections et ses livres

aux conchyliologistes qui habitent Paris et aux étrangers qui veulent

venir nommer ou étudier des espèces, M. Benjamin Delessert a eu

l'heureuse pensée de publier un magnifique ouvrage in-folio orné de

planches gravées et coloriées avec le plus grand soin, intitulé _Recueil

de coquilles décrites par Lamarck, mais non figurées par les auteurs_.

Le succès obtenu par cet ouvrage a engagé le docteur Chenu à

entreprendre les _Illustrations conchyliologiques_ (2) qui seront, nous

n'hésitons pas à l'affirmer, le plus beau monument élevé à cette branche

des sciences naturelles.

[Note 2: _Illustrations conchyliologiques_, ou Descriptions et figures

de toutes les coquilles connues, vivantes et fossiles, classée» suivant

le système de Lamarck, modifié d'après les progrès de la science, et

comprenant les genres nouveaux et les espèces récemment découvertes; par

M. Chenu, docteur en médecine, chirurgien-major de la gendarmerie de la

Seine, conservateur du musée conchyliologique de M le baron Benjamin

Delessert, avec la collaboration des principaux conchyliologistes de la

France et de l'étranger.--22 fr. 50 c. la livraison composée de cinq

planches et d'un texte descriptif et raisonné. Trente-deux livraisons

sont en vente.]

Au sortir de la galerie conchyliologique, nous descendons par un

escalier de bois dans de vastes magasins dont la porte principale

s'ouvre sur la rue Saint-Fiacre. Toutes ces richesses que nous venons

d'admirer, M. Benjamin Delessert les doit à son travail et à son

industrie. D'où viennent ces marchandises qu'on décharge ou qu'on

emballe? de ses usines et de ses manufactures. La raffinerie de Passy,

le seul de ces établissements que nous ayons pu visiter, livre chaque

jour 2,400 pains de sucre au commerce de Paris.

Puisque nous sommes à Passy, montons sur les terrasses des maisons de

campagne qui couronnent la colline. Toutes elles appartiennent aux

divers membres de la famille Delessert, et elles communiquent entre

elles par des escaliers dont les portes restent toujours ouvertes.

N'oublions pas d'aller contempler dans le _chalet_ les paysages les plus

ravissants de la Suisse, tout en admirant le beau point de vue que l'on

découvre de ses fenêtres et de ses galeries, sur Paris, le

Champ-de-Mars, le cours de la Seine, les coteaux de Vanves, d'Issy et de

Meudon. En redescendant nous nous reposerons dans le salon de bains, où

chaque jour une foule nombreuse de malades vient demander aux eaux

ferrugineuses de Passy la santé qu'ils ont perdue, et qu'ils peuvent

être sûrs d'avance, d'en obtenir, si la renommée n'est point injuste. Le

seul défaut de ces sources bienfaisantes est de se trouver trop

facilement à la portée de ceux qui ont besoin d'en faire usage. Il y a

longtemps déjà que madame de Sévigné l'a dit: «Un malade va à Vals parce

qu'il habite Paris, et l'autre à Forges parce qu'il est à Vals. Tant il

est vrai que jusqu'à ces pauvres fontaines, nul n'est prophète dans son

pays!»

L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844 · 第 6 / 12 题