CHEZ ROGERS.

Il y a justement un an, jour pour jour, que je vis pour la première fois

le soleil étinceler sur les dalles encore humides des trottoirs de

Londres, et j'étais à Londres depuis trois semaines. Depuis huit jours,

pris du spleen, je ne souriais plus à mon compagnon que d'un air

contraint. Il lisait clairement un reproche dans chacun de mes

regards.--Je maudissais l'Angleterre,--cette nef

gigantesque,--absolument comme Géronte, la galère fantastique du mons

Scapin.

Mais qu'un seul rayon de soleil dissipe de brume! Il n'en fallut pas

davantage pour me faire trouver à notre maigre hôtesse une physionomie

avenante: à ses cuillers d'argent allemand, jaunes et bosselées, un

extérieur confortable; à son monotone et monosyllabique

déjeuner,--_eggs, ham, tea_,--une mine nouvelle et des attraits

nouveaux.

Puis l'obligeant architecte choisit cette riante matinée pour tenir la

promesse qu'il nous avait faite de nous ouvrir le musée de Samuel

Rogers.

Nous partîmes à pied, sans parapluie; et nous ne trouvâmes point, dans

Bond-Street, ce pauvre diable de balayeur français en costume égyptien,

qui prélevait sur nos bottes vernies, un impôt plus que quotidien; et

ces hideuses fenêtres à guillotine, que j'avais prises en horreur,

s'ouvraient de tous côtes pour laisser passer de blondes têtes, de

fraîches épaules, des bras ronds et satinés. Bref, tout souriait, et le

cri funèbre des vieux habits (_old clothes_) avait lui-même un accent

relativement gai.

Notre guide, qui nous procédait de quelques pas, s'arrêta devant une

maison d'assez ordinaire apparence, dont un vieux valet entrouvrit la

porte avec une prudence caractéristique. Mais lorsqu'il eut reconnu

l'obligeant architecte, commensal et ami de M. Rogers, nous pénétrâmes

sans difficulté dans le sanctuaire.

Le musée remplit la maison, ou, pour mieux dire, la maison n'est qu'un

musée; le corridor même est encombré de bas-reliefs et tapissé de

tableaux. Ce qu'il y a de richesses entassées dans cet espace étroit

effraie l'imagination, pour peu que l'on soit habitué à chiffrer la

valeur probable des objets que rassemble un dilettante difficile, un

bibliomane fanatique. Par exemple, ce manuscrit de quelques lignes,

déroulé sous un simple cadre en bois sculpté, c'est le sous-seing privé

par lequel Milton se dessaisit à vil prix de tous ses droits à la

propriété du _Paradis perdu_. Cet autographe a dû coûter au riche auteur

de _l'Italie_ trente fois plus que le _Paradis perdu_ ne coûta au

libraire, il est vrai que par compensation _the Human Life_ a rapporté à

Rogers cinquante fois plus que le _Paradis perdu_ ne valut à l'Homère

anglais.

Je ne sais si ce fut _la Vie humaine_, ou _les Plaisirs de la Mémoire,_

dont le poète-banquier voulut apprécier la vogue par livres, schellings

et pences. En conséquence il lui ouvrit sur ses livres un compte par

doit et avoir. Le doit du poème étaient les frais d'une magnifique

édition, ornée de gravures; à l'avoir figuraient, les sommes reçues des

libraire. La balance fut aussi satisfaisante pour le spéculateur que

pour le poète; et, tandis que ce dernier s'abandonnait à des rêves de

gloire, l'autre put se flotter les mains et empocher un bon bénéfice sur

«l'affaire» en question.

Heureux les pays où les banquiers gagneraient ainsi leur fortune et la

dépenseraient d'une manière aussi noble, achetant, avec le salaire de

leurs plus beaux vers, une toile de Raphaël ou de Rubens, un bronze de

Cellini, un livre rare--mais, plus heureux encore celui où, ni les beaux

vers, ni les beaux tableaux ne deviendraient des objets de commerce; où

les grands talents, pensionnaires de la république, produiraient

gratuitement pour le peuple; où la mendicité dans les arts n'aurait pas

pour excuse le besoin de vivre, qui excuse tout:--où, par conséquent, la

pensée garderait sa noblesse, et ne dérogerait jamais en face de

l'opulence humiliée:

Reynolds et Titien, Claude Lorrain et Gainsborough, Wilson et Poussin ne

se disputent les panneaux du charmant parloir où l'on nous fit d'abord

entrer.--Les fenêtres donnent sur le parc Saint-James, et, aussi loin

que l'oeil peut s'étendre, il ne rencontre que frais gazons, massifs de

feuillage, troupeaux épars sur l'herbe épaisse, car il faut que le goût

des choses champêtres se retrouve dans tout établissement composé par un

Anglais. Rogers, d'ailleurs, plus que tout autre, doit aimer la solitude

et la paix des champs, lui qu'un savant critique comparant naguère aux

brahmanes de l'Inde, tranquilles et rêveur» au sein de l'univers

tumultueux.

«Dans ces poèmes, dit-il, et nous ne saurions mieux dire, Rogers a peint

la réalité de la vie; tout l'idéal de son oeuvre est dans la pratique du

bien, dans le culte du devoir, dans le développement naïf de notre

existence, telle qu'elle s'écoule ordinairement sous l'influence des

événements vulgaires, mais aussi sous la loi d'une raison calme, et une

bonne conscience et d'une âme bien née.

«Les passions mondaines, dans leur frivolité, lui sont étrangères, les

préjugés ascétiques n'ont aucun accès dans son esprit. Il n'est ni

sceptique, ni satirique, ni misanthrope, ni athée, ni sectaire; le

christianisme pur d'alliage, mais ployé aux moeurs et aux habitudes

modernes, respire au fond de sa poésie comme dans un noble sanctuaire.

Charité envers tous, pitié sans faste, dévouement sans orgueil,

accomplissement du devoir, joies de la famille, indulgente vertu, bonté

sans mollesse, activité sans inquiétude, résignation sous le sort, mais

sans affectation à le braver, tels sont les axiomes familiers qui

servent de mobile aux scènes qu'il aime à peindre.»

L'homme dont les oeuvres ont été ainsi caractérisées parut bientôt

devant nous. C'était un petit vieillard aux yeux rougis par l'étude,

mais, à l'encontre de beaucoup d'autres savants, mis avec une propreté

recherchée. Sa peau semblait avoir été brossée ride à ride; ses mains

sèches étaient blanches et parfumées. La régularité méthodique des

habitudes se trahissait dans ses allures réservées et polies à la fois.

Il nous montra toutes ses richesses sans rien omettre, mais sans

insister sur rien, si ce n'est, je pense, sur une remarque historique à

propos de je ne sais quelle médaille fruste. Il avait tiré cette

dernière d'une espèce de bahut d'ébène, dans les panneaux duquel sont

incrustés quatre délicieux tableaux de Stothard, le peintre des fées et

des lutins.

[Illustration: Samuel Rogers.]

Après nous avoir fait admirer un mécanisme grâce auquel chacun de ses

tableaux, monté sur un châssis mobile et s'écartant à volonté de la

muraille, peut être placé suivant l'heure dans son jour le plus

favorable, il nous conduisit à son cabinet de travail, placé sur la rue.

La porte, qui se referma derrière nous, simulait à s'y méprendre un

corps de bibliothèque; en telle sorte qu'une fois entré, on était

littéralement entouré de livres, et complètement isolé du monde

extérieur.

Sur la table du milieu, parmi un monceau de productions nouvelles,

adressées à Rogers comme à un des patrons de la littérature nationale,

j'aperçus une petite toile resplendissante de couleur: c'était le

dernier chef-d'oeuvre d'un jeune peintre, le seul héritier légitime qui

puisse réclamer la succession de Wilkie. Nous ne le connaissons pas

encore. Il s'appelle Mulready. Le tableau dont je parle représente un

écolier guettant une mouche. C'est un vrai bijou travaillé _con amore_,

avec amour, et frayeur, ajouterons-nous, pour être soumis à un des

appréciateurs le plus justement difficiles.

Je l'étudiais avec délices, quand je relevai la tête, Rogers avait

disparu comme une sorte d'apparition fantastique, sans cérémonie et sans

bruit. L'obligeant architecte nous apprit que nous pouvions, autant que

cela nous plairait, prolonger notre visite aux tableaux; et je compris,

en ne sortant de là que deux heures après, combien l'apparente

impolitesse de notre hôte était en réalité une attention délicate.

Nous allâmes de là chez Colnaght, le célèbre marchand d'estampes, et

pendant que nous admirions sa collection de gravures anciennes, notre

guide lia conversation avec un homme d'une cinquantaine d'années, pâle

et souffrant, assis sur un fauteuil dans l'arrière-magasin. Après un

entretien de quelques minutes, l'obligeant architecte revint de notre

côté, feignit de regarder avec attention la planche que je tenais, et me

poussant légèrement du coude.

«C'est la journée aux poètes, me dit-il. Vous avez passé la matinée chez

l'auteur des _Plaisirs de la mémoire_: voyez là-bas celui des _Plaisirs

de l'Espérance._

--Thomas Campbell! m'écriai-je.

--Thomas Campbell! répliqua notre guide, le poète le plus chaste, le

plus correct, le plus châtié de l'époque moderne. Lord Byron, ce juge

difficile, le plaçait au-dessus de tous ses autres rivaux, si ce n'est

pourtant de Samuel Rogers. Mais bien des gens, sur ce dernier point, ne

pensent point comme Byron. _Gertrude de Wyoming_ me paraît une

conception plus originale et plus pathétique qu'aucune de celles dont

Rogers a semé ses grands poèmes didactiques et moraux. Puis, bien qu'il

soit injuste de comparer un simple journal de voyage écrit en prose avec

tout l'abandon que comporte cette espèce de production à une oeuvre

lentement conçue, exécutée dans le silence du cabinet après des études

sans nombre, je vous avouerai naïvement que je préfère les _Souvenirs

d'Alger_ (par Campbell), au long travail de Rogers sur l'Italie.»

[Illustration: Sir Thomas Campbell, poète anglais, décédé à Boulogne le

15 juin 1844.]

A ce même moment, Campbell se levait pour sortir, et je remarquai avec

peine, dans sa démarche traînante et sur sa physionomie découragée, les

symptômes d'une santé profondément atteinte.

Je me doutai peu cependant que, moins d'une année après, les caveaux de

Westminster s'ouvriraient pour recevoir le chantre de l'Espérance.

Né en 1760, Samuel Rogers vit encore. Thomas Campbell n'avait que

quarante-sept ans lorsqu'il prit place dans l'enceinte illustre que les

scrupules de quelques prélats ferment aux restes de lord Byron.

L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844 · 第 5 / 12 题