CONFÉRENCES ET AUDITOIRES

Malgré les plus attentives prévisions, l’imprévu nous guette sans cesse

dans la vie. Et cet imprévu finit par prendre une place considérable

dans l’existence du conférencier en tournée. De vingt-cinq à trente

conférences, premier chiffre sagement fixé, afin d’éviter le surmenage,

nous montâmes bientôt au double. Vers le milieu d’octobre, ce maximum se

trouvait dépassé. Mais comme tous les jours de nouvelles invitations

arrivaient, ces premières conférences ne furent bientôt plus qu’un cadre

dans les places disponibles duquel, lentement, se logeaient des séances

de moindre importance tombant sur les après-midi et même sur les

matinées. Au prix d’un combat, recommençant à chaque courrier, la grande

majorité des demandes était finalement écartée. Mais de celles qui ne

peuvent se refuser, un noyau irréductible se constituait, et les

colonnes, où s’inscrivaient les jours, étaient noires de rendez-vous.

Quelquefois, dans la hâte des occupations se pressant les unes les

autres, deux séances se trouvaient fixées à la même heure. Alors il

fallait se livrer à des prodiges de combinaisons pour contenter tout le

monde.

Mais tout travail est rendu facile par la satisfaction qu’on en retire.

Si parler est une des plus terribles épreuves de la vie, lorsqu’il

s’agit de s’adresser à des indifférents ou de combattre des auditeurs

hostiles, c’est, au contraire, une joie sans pareille, si vous avez

affaire à des auditoires sympathiques et vibrants. De ces auditoires,

l’Amérique nous en a offert une telle multitude et avec une telle

régularité, que chaque occasion de prendre la parole était une joie

nouvelle.

Voici d’abord les réunions de clubs, presque des soirées de famille.

Tout club organise des séances familiales où les membres peuvent amener

leurs femmes et leurs enfants adultes. Ces rendez-vous ont un caractère

privé. La sociabilité y joue un grand rôle. Avant la conférence, tout le

monde cause ensemble. Si le conférencier arrive de bonne heure, il a le

temps de faire connaissance, avec ceux qui viennent pour l’écouter.

Ensuite, des questions lui sont posées, et la réunion se termine au

buffet. Dans de semblables conditions, vous recueillez, en une seule

heure, une multitude de renseignements et d’impressions. La parfaite

cordialité du public donne d’ailleurs à ces rencontres un charme auquel

personne ne saurait être insensible.

Dans une église, un théâtre ou toute autre salle publique, le cadre

élargi et différent ne permet plus la même familiarité. Mais, les

auditeurs peuvent cependant vous encourager et vous rendre la tâche

facile. Rien que l’accueil premier, fût-il silencieux, que vous fait une

salle bienveillante, ressemble à une bienvenue et à une invitation de

vous trouver chez vous. Combien de choses la figure des auditeurs

assemblés ne peut-elle pas dire à l’inconnu qui paraît devant eux! Je ne

me suis pas lassé de regarder les auditoires américains, dans cet

instant qui précède la conférence, pendant que le Président de la

soirée, introduit l’orateur et que, tout en écoutant le speaker,

l’assemblée a les yeux fixés sur l’hôte qui doit parler après lui.

Figures souriantes et paternelles de vieillards, figures posées et

sérieuses d’hommes et de femmes, attitude attentive de jeunes gens et de

jeunes filles. Que de signes silencieux et significatifs se recueillent

en une minute! J’ai trouvé aux auditoires américains un air de

bienveillance, de sincérité, de virile droiture. Ils m’ont laissé un

souvenir ineffaçable, par la masse compacte de braves gens qu’ils m’ont

permis d’entrevoir.

Mais c’est surtout dans les écoles, les universités, devant les

auditoires presque exclusivement composés de jeunesse, qu’une véritable

révélation m’attendait. J’ai toujours aimé la jeunesse; j’espère bien,

d’année en année, l’aimer mieux, la comprendre et la servir davantage.

La jeunesse de ma patrie m’a largement comblé d’affection, de bonne et

confiante tendresse. Mais je faisais là-bas une rencontre nouvelle, dans

des circonstances difficiles, et je fus heureux de constater que par une

sorte de télégraphie sans fil, j’entrai d’emblée en contact avec ces

auditoires vibrants et juvéniles.

Je les verrai toujours à Oberlin, Vassar, Mount Holyoke, Boston,

Chicago, Philadelphie, New-York, Lafayette, partout enfin, également

attentifs et sérieux.

Une chose m’a frappé devant les assemblées de tout âge et les

interlocuteurs individuels, c’est que le vrai Américain ignore la

_blague_. Cette corde qui vibre un peu trop souvent chez nous, et dont

certains font même un usage exclusif et monotone, leur est inconnue. Non

qu’ils ne soient amis du rire! Bien au contraire. Une sorte de bonne

humeur, jeune et saine, les anime. Ils sont prompts à saisir et à

souligner d’un sourire discret ou d’une hilarité sonore, tout trait

humoristique de la pensée. Mais ils restent sérieux en riant.

Le 27 novembre, un dimanche dont je me souviendrai, car il me mit en

contact avec plus de dix mille auditeurs, j’eus entr’autres un coup

d’œil merveilleux. Par les soins de l’Union chrétienne de Jeunes Gens,

dont l’œuvre admirable rayonne sur le monde entier, un mass-meeting

d’hommes avait été convoqué pour l’après-midi à l’Opéra de New-York. En

entrant dans la salle, je vis devant moi trois mille hommes. En grande

majorité rasés, ils donnaient une impression superbe de santé et de

fraîcheur. Leur attitude immobile, attentive d’avance, me les révélait

comme une force concentrée, un rempart de volontés décidées. J’eus

l’impression de me trouver devant une troupe prête à combattre, dont le

courage résolu ne demande qu’à être enflammé par une vibrante harangue.

De pareils auditoires transportent et inspirent celui qui doit leur

parler! On se donne à eux volontiers sans restriction. Et dût notre vie

semée à larges mains s’y dépenser tout entière, tant mieux! elle

tomberait sur un terrain digne de la meilleure graine. Mais à se mettre

en contact avec de si généreuses volontés, on reçoit plus qu’on ne

donne, et l’on part chargé de puissance morale, au lieu de se retirer

épuisé.

La conférence terminée, une partie du public s’approche de l’orateur.

C’est l’heure des poignées de mains et de la fraternité démonstrative.

Un soir, dans une de ces grandes universités où des milliers de jeunes

filles font leurs études, je vis ainsi passer devant moi la totalité du

personnel. Tranquillement assis, je serrais la main à toutes ces enfants

studieuses, chère espérance de la mère-patrie. Et je pouvais à loisir

observer leurs traits, leurs types divers et tout ce qu’un simple regard

vous révèle sur une personne. Bien peu d’entre elles avaient mauvaise

mine. Presque toutes, vigoureuses, décidées, souriantes, faisaient

plaisir à voir, par cette robustesse qui se joint si bien à la grâce des

vingt ans. Et je pensais à leurs parents, à tout ce trésor de tendresse

placé sur leurs têtes, à la grande République où elles avaient leurs

places d’épouses et de mères. Je faisais avec chacune acte de

connaissance individuelle. D’un seul mot elles m’annonçaient, en

passant, une foule de choses bonnes et braves qui font aimer

l’humanité...

Et voilà comment une tournée, ayant comporté cent cinquante conférences,

sermons et discours de tout genre, de nombreuses réceptions et des

milliers de kilomètres de chemin de fer, a laissé le souvenir et les

effets d’une partie de plaisir.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 40 / 55 题