J’en parlerai comme un simple passant, non comme un enquêteur de métier.
A toutes les heures du jour et de la nuit, pendant mon séjour là-bas,
l’occasion m’a été fournie de circuler par les rues des grandes villes.
J’ai vu les quartiers populaires, commerçants et bourgeois; en
particulier, un coup d’œil donné aux quartiers où les étrangers se
groupent et s’entassent, selon leurs nationalités diverses, m’a vivement
intéressé. Mais nulle part une exhibition du vice ne m’a choqué.
Chez nous, nous avons les affiches, les petits journaux pornographiques
illustrés, tous en bonne place, afin de se faire reconnaître aisément
par ceux qui les cherchent, et d’attirer, s’il se peut, l’attention de
ceux qui ne les cherchent pas. Nous avons, aux abords des gares,
l’embuscade pour surprendre les nouveaux arrivés, peu au courant des
usages de la cité monstre, et aux abords des Lycées, les distributions
de mauvaises lectures et les enjôleuses de jeunes garçons. Nous
jouissons du camelot habile qui attire le client en dessinant sur le
trottoir et ensuite, le cercle une fois formé, essaie de placer des
cartes licencieuses aux mains des auditeurs.
Enfin, nous avons, la nuit, dans certains quartiers principalement, le
raccolage sur le trottoir. Que n’avons-nous pas? Un père de famille ou
une mère peuvent maintenant difficilement prendre le train ou circuler
par les rues, sans être gênés à cause de leurs fils ou de leurs filles.
Lorsque nous nous plaignons, on parle de liberté. Dans un pays de
liberté, il n’est pas admissible que des entraves soient apportées à la
presse, à la circulation des citoyens, à la publicité. Et sous prétexte
de liberté, la majorité des citoyens est constamment gênée dans la chose
du monde la plus simple, à savoir dans le mouvement journalier, qui veut
que l’on puisse, sans inconvénient, sortir de chez soi et se promener
par la ville. En somme, nous subissons le contact des pires
malpropretés, nous, nos femmes, nos filles, nos fils, par l’effet d’un
simple sophisme.
Les États-Unis sont, eux aussi, un pays de liberté. Comparativement à la
belle latitude qu’ont là-bas les individus et les associations, nous
sommes, en France, de plusieurs siècles en retard. Toutes les
initiatives passées chez nous au laminoir des routines et des engrenages
administratifs y ont libre cours. Il s’y accomplit tous les jours des
choses nouvelles et hardies. En un mot, la liberté y règne dans les
institutions, les mœurs, les lois. Mais on n’en tire pas la conclusion
qu’il faille livrer les murs aux affiches cyniques, ni la rue aux ébats
du scandale. Les jeunes filles sortent sans accompagnement, de jour et
de nuit, et personne ne leur manque de respect. Elles ne risquent pas de
voir le trottoir barré par des malheureuses qui ne savent pas ce
qu’elles font, mais dont le triste métier qu’elles sont incapables de
juger, devrait, par la prévoyance sociale, être rangé au nombre des
industries insalubres. Ces industries, on les bannit du jour, si on ne
peut les supprimer.
Une objection courante est que les vices cachés sont pires que ceux
étalés en public, ayant l’hypocrisie en plus. Nous ne le nierons pas.
Mais oserait-on affirmer que les sociétés ayant le plus de vices publics
soient exemptes de vices cachés? On peut fort bien cumuler les deux.
Chez nous, les rues sont malpropres. Prenez-vous cela pour un indice ou
une preuve de la propreté des intérieurs? Quelle logique!
J’applaudis des deux mains, lorsque des industriels, qui savent
l’Amérique curieuse de nouveauté et veulent y importer des produits
scabreux, se trouvent arrêtés net par la police. La liberté est-elle
faite pour les empoisonneurs?
Je ne suis pas de ceux qui ont comme idéal d’acclimater chez eux les
mœurs de l’étranger. Chaque pays a son tempérament. Mais ici, il s’agit
de bon sens; le bon sens n’est pas une denrée nationale. Tout le monde
en vit. Il est contraire au bon sens de laisser la rue s’emplir de
miasmes et de pestes; d’exposer la jeunesse aux pires rencontres; de
permettre au cynisme de s’afficher sur nos murs.