Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne des
affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les
manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec
un grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son
intimité avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les
derniers moments de la femme de son ami.
1500--1505
La paix conclue, Pirckheimer ramena à Nuremberg les débris de son
contingent, et reçut les félicitations du sénat pour sa conduite pendant
la guerre. Maximilien lui avait déjà conféré le titre de conseiller
impérial, comme un témoignage de satisfaction de ses bons services, et
ce titre fut plus tard confirmé par Charles-Quint. Mais l'envie, qui
n'est pas moins vivace dans les petits États que dans les grands
empires, s'attacha bientôt à dénigrer la conduite de Bilibalde et à lui
susciter des ennemis. Il était jeune encore, il venait d'ajouter la
gloire militaire à sa réputation de savant et de jurisconsulte, il avait
conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une
grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il
davantage pour exciter contre lui les récriminations d'une partie de ses
concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spécialement
lui reprocher; son biographe ne l'a pas spécifié: toutefois, on peut
supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir
d'influence dans le gouvernement de la république de Nuremberg.
Bilibalde, à ce qu'il paraît, ne tenait pas beaucoup aux emplois
publics. Il venait de perdre son père; cette circonstance le détermina,
contrairement à l'opinion de ses amis, à donner sa démission des
fonctions de sénateur, et à abandonner le maniement des affaires
publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune
et de la culture des lettres. «_Cogitare cœpit de vita tranquilla et
privata instituenda_,» dit simplement son biographe[428].
Délivré du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau
dans sa bibliothèque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grâce
avec les Muses, il se remit surtout à l'étude de la langue grecque. Il
recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui
paraissaient imprimés dans cette langue, qu'ils sortissent des presses
de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne négligeait ni
soins ni dépenses pour se les procurer. Ces ouvrages étaient extrêmement
chers, particulièrement ceux publiés par Alde Manuce le Romain,
considéré alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie.
Bilibalde acheta ainsi un très-grand nombre de beaux et précieux livres;
non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour
les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas à faire
l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, à se
procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprimés, et qui
entraient très-rarement dans la composition de la bibliothèque des
simples particuliers. Il parvint ainsi à réunir les manuscrits grecs de
saint Basile le Grand et de saint Grégoire de Naziance, avec les livres
gnostiques de Nilus, quelques traités de Jean Damascène et de Maxime le
Confesseur. Ces manuscrits furent imprimés et publiés aux frais de
Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diogènes
de Laërce, l'Euclide complet, et les huit livres de la géographie de
Ptolomée. Bilibalde traduisit lui-même ce dernier ouvrage en latin, avec
des notes et de savants commentaires, et il traduisit également, pour la
première fois, dans la même langue, les œuvres de saint Grégoire de
Naziance, à l'exception de ses poëmes. Mais cette traduction, bien que
terminée en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'après sa mort,
avec une préface d'Érasme, dans laquelle il vante les vertus et les
connaissances étendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la
première traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de
Xénophon.
Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connaître
Bilibalde du monde lettré: aussi, entretenait-il une nombreuse
correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de
l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes
admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas
Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten,
Mélanchthon, Pic de la Mirandole, Œcolampade, Joachim Camerarius, et le
plus illustre de tous, l'oracle de ce siècle, Érasme de Rotterdam.
Nous n'avons point à analyser la correspondance de ces hommes, célèbres
à divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes proposé
dans cette notice nous éloigne de ce travail. Il nous suffira de dire
que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le
plus souvent, sur la découverte et la publication d'auteurs grecs et
latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y
voit quel intérêt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces
ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des détails très-intéressants
sur l'état des esprits au commencement du seizième siècle, alors que les
opinions de Luther et des autres réformateurs ébranlaient, non-seulement
le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant.
Pirckheimer, ami de Mélanchthon et d'Érasme, paraît s'être tenu dans une
ligne de modération qui ne lui a évité ni les inimitiés passionnées ni
les calomnies, mais qui, néanmoins, l'a préservé des catastrophes
fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent échapper.
La correspondance de Bilibalde et d'Érasme révèle les faits les plus
curieux sur l'agitation qui s'était emparée de tous les esprits en
Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des
réformateurs, soit sous l'autorité du clergé catholique. Érasme lui
écrivait, le 30 mars 1522[429], de Bâle, où il était occupé à surveiller
l'impression de ses œuvres chez Froben, son ami:--«_Videmus hoc sœculum
prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia
mea satis confidit apud judicem Jesum._»--«Nous voyons ce siècle
prodigieux, tellement que je ne sais à quel parti m'attacher, si ce
n'est que ma conscience s'en remet entièrement à Jésus-Christ, notre
souverain juge.»--Il ajoutait, le 28 août 1525[430], en parlant des
troubles et de l'effervescence populaire:--«_Res eo progressa est, ut
solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit
vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu
geritur, infelicem habet exitum._»--«Les choses en sont venues à ce
point, que Dieu seul peut transformer en tranquillité la tempête qui
agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit à l'abri de ce mal
fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une
malheureuse fin.»
Pirckheimer, de son côté, se préoccupait également des maux qui
affligeaient l'Allemagne; mais n'étant pas monté sur la brèche, comme
Érasme, il se trouvait moins exposé aux attaques des fanatiques des
deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il était
entouré, le Nurembergeois se réfugiait, avec une ardeur encore plus
vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme
consolation la plus puissante, il appelait à son secours l'art allemand,
parvenu, grâce au génie d'Albert Durer, à sa plus haute expression de
force et de beauté.
Ils étaient à peu près de même âge[431], nés dans la même ville et amis
dès l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant
des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du cœur, en
ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accordé à Durer
le feu sacré du génie; un esprit vaste, disposé à tout apprendre et à
tout savoir; une imagination ardente, souple et féconde, servie par une
main aussi sûre que délicate. Les premiers essais du grand artiste
allemand furent encouragés par Bilibalde, qui, en apprenant le grec à
Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Université de Pavie, avait
été séduit par l'art des vieux maîtres italiens. Il n'avait pu voir
aucun tableau de Raphaël; mais il avait admiré les œuvres du vieux
Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages
ravissantes de l'art antérieur au Sanzio. Il avait sans doute rapporté à
Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi,
s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste éminent que ses compatriotes
avaient surnommé l'_Apelles germanique_, et qui, en effet, ne le cédait
à aucun autre maître de son siècle, sans excepter Raphaël et
Michel-Ange. L'amitié d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint
telle, qu'ils passaient leurs journées ensemble, et que le riche
nurembergeois mit sa fortune à la disposition de son ami, afin qu'il pût
cultiver son art plus commodément, et le porter jusqu'au plus haut degré
de perfection. Bilibalde dut nécessairement suivre l'artiste dans ses
essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres
travaux, et peut-être même lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets
pour ses compositions si nombreuses et si variées. Malheureusement, le
biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce
point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert
Durer, dans ses détails, est encore entourée de nuages, et que les
admirateurs de son génie en sont réduits à des conjectures sur beaucoup
de faits que l'histoire de l'art aurait intérêt à bien
connaître[432].--À défaut de détails écrits, nous serons donc obligé
de chercher dans les œuvres de l'artiste quelles purent être ses
relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exerça,
peut-être, sur ses compositions.
Nous avons dit, qu'éloigné de la politique et des querelles religieuses,
Bilibalde vivait partagé entre l'étude et l'art. Heureux de sa vie de
famille, il s'occupait de recherches tantôt sur un sujet, tantôt sur un
autre, obéissant à sa fantaisie: il venait de terminer en latin un
traité sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur
comparée à celles de son temps[433], lorsqu'un affreux malheur vint le
frapper. En juin 1504, il perdit sa chère Crescentia, avec laquelle il
était marié depuis environ sept années, et qui lui avait donné cinq
filles et un fils qui mourut avec sa mère. La douleur de Bilibalde fut
extrême, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vécut; car,
quoique jeune encore et jouissant d'une fortune énorme, il ne consentit
jamais à contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa
douleur, que le pinceau de son ami conservât les traits de Crescentia et
les transmît à la postérité. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a
représentée gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement
de son âme, par sa séparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit,
Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche à cacher son visage à sa
compagne chérie, et s'efforce de maîtriser l'émotion et la douleur qui
l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de
la malade, tandis qu'à côté d'elle, des prêtres, récitant les prières
des agonisants, se préparent à lui administrer le saint viatique.
Au-dessous de cette peinture est l'éloge de la défunte, composé par
Bilibalde lui-même, en ces termes qui rappellent les épitaphes des
premières matrones chrétiennes:
Mulieri incomparabili conjugique
Carissimæ Crescentiæ, mest.
Bilibaldus Pirckheimer maritus,
Quem numquam nisi morte sua turbavit
Monum posuit. Migravit ex ærumnis
In Domino XVI KI. Junii, anno
Salutis nostræ MDIIII.
[image]
Nous ignorons si ce tableau fut exécuté par Durer l'année même de la
mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage où il se trouve
aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer,
il se voyait, à Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de
Pirckheimer[434].