CHAPITRE XXXIV

Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne des

affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les

manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec

un grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son

intimité avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les

derniers moments de la femme de son ami.

1500--1505

La paix conclue, Pirckheimer ramena à Nuremberg les débris de son

contingent, et reçut les félicitations du sénat pour sa conduite pendant

la guerre. Maximilien lui avait déjà conféré le titre de conseiller

impérial, comme un témoignage de satisfaction de ses bons services, et

ce titre fut plus tard confirmé par Charles-Quint. Mais l'envie, qui

n'est pas moins vivace dans les petits États que dans les grands

empires, s'attacha bientôt à dénigrer la conduite de Bilibalde et à lui

susciter des ennemis. Il était jeune encore, il venait d'ajouter la

gloire militaire à sa réputation de savant et de jurisconsulte, il avait

conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une

grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il

davantage pour exciter contre lui les récriminations d'une partie de ses

concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spécialement

lui reprocher; son biographe ne l'a pas spécifié: toutefois, on peut

supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir

d'influence dans le gouvernement de la république de Nuremberg.

Bilibalde, à ce qu'il paraît, ne tenait pas beaucoup aux emplois

publics. Il venait de perdre son père; cette circonstance le détermina,

contrairement à l'opinion de ses amis, à donner sa démission des

fonctions de sénateur, et à abandonner le maniement des affaires

publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune

et de la culture des lettres. «_Cogitare cœpit de vita tranquilla et

privata instituenda_,» dit simplement son biographe[428].

Délivré du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau

dans sa bibliothèque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grâce

avec les Muses, il se remit surtout à l'étude de la langue grecque. Il

recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui

paraissaient imprimés dans cette langue, qu'ils sortissent des presses

de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne négligeait ni

soins ni dépenses pour se les procurer. Ces ouvrages étaient extrêmement

chers, particulièrement ceux publiés par Alde Manuce le Romain,

considéré alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie.

Bilibalde acheta ainsi un très-grand nombre de beaux et précieux livres;

non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour

les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas à faire

l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, à se

procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprimés, et qui

entraient très-rarement dans la composition de la bibliothèque des

simples particuliers. Il parvint ainsi à réunir les manuscrits grecs de

saint Basile le Grand et de saint Grégoire de Naziance, avec les livres

gnostiques de Nilus, quelques traités de Jean Damascène et de Maxime le

Confesseur. Ces manuscrits furent imprimés et publiés aux frais de

Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diogènes

de Laërce, l'Euclide complet, et les huit livres de la géographie de

Ptolomée. Bilibalde traduisit lui-même ce dernier ouvrage en latin, avec

des notes et de savants commentaires, et il traduisit également, pour la

première fois, dans la même langue, les œuvres de saint Grégoire de

Naziance, à l'exception de ses poëmes. Mais cette traduction, bien que

terminée en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'après sa mort,

avec une préface d'Érasme, dans laquelle il vante les vertus et les

connaissances étendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la

première traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de

Xénophon.

Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connaître

Bilibalde du monde lettré: aussi, entretenait-il une nombreuse

correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de

l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes

admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas

Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten,

Mélanchthon, Pic de la Mirandole, Œcolampade, Joachim Camerarius, et le

plus illustre de tous, l'oracle de ce siècle, Érasme de Rotterdam.

Nous n'avons point à analyser la correspondance de ces hommes, célèbres

à divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes proposé

dans cette notice nous éloigne de ce travail. Il nous suffira de dire

que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le

plus souvent, sur la découverte et la publication d'auteurs grecs et

latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y

voit quel intérêt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces

ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des détails très-intéressants

sur l'état des esprits au commencement du seizième siècle, alors que les

opinions de Luther et des autres réformateurs ébranlaient, non-seulement

le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant.

Pirckheimer, ami de Mélanchthon et d'Érasme, paraît s'être tenu dans une

ligne de modération qui ne lui a évité ni les inimitiés passionnées ni

les calomnies, mais qui, néanmoins, l'a préservé des catastrophes

fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent échapper.

La correspondance de Bilibalde et d'Érasme révèle les faits les plus

curieux sur l'agitation qui s'était emparée de tous les esprits en

Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des

réformateurs, soit sous l'autorité du clergé catholique. Érasme lui

écrivait, le 30 mars 1522[429], de Bâle, où il était occupé à surveiller

l'impression de ses œuvres chez Froben, son ami:--«_Videmus hoc sœculum

prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia

mea satis confidit apud judicem Jesum._»--«Nous voyons ce siècle

prodigieux, tellement que je ne sais à quel parti m'attacher, si ce

n'est que ma conscience s'en remet entièrement à Jésus-Christ, notre

souverain juge.»--Il ajoutait, le 28 août 1525[430], en parlant des

troubles et de l'effervescence populaire:--«_Res eo progressa est, ut

solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit

vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu

geritur, infelicem habet exitum._»--«Les choses en sont venues à ce

point, que Dieu seul peut transformer en tranquillité la tempête qui

agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit à l'abri de ce mal

fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une

malheureuse fin.»

Pirckheimer, de son côté, se préoccupait également des maux qui

affligeaient l'Allemagne; mais n'étant pas monté sur la brèche, comme

Érasme, il se trouvait moins exposé aux attaques des fanatiques des

deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il était

entouré, le Nurembergeois se réfugiait, avec une ardeur encore plus

vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme

consolation la plus puissante, il appelait à son secours l'art allemand,

parvenu, grâce au génie d'Albert Durer, à sa plus haute expression de

force et de beauté.

Ils étaient à peu près de même âge[431], nés dans la même ville et amis

dès l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant

des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du cœur, en

ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accordé à Durer

le feu sacré du génie; un esprit vaste, disposé à tout apprendre et à

tout savoir; une imagination ardente, souple et féconde, servie par une

main aussi sûre que délicate. Les premiers essais du grand artiste

allemand furent encouragés par Bilibalde, qui, en apprenant le grec à

Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Université de Pavie, avait

été séduit par l'art des vieux maîtres italiens. Il n'avait pu voir

aucun tableau de Raphaël; mais il avait admiré les œuvres du vieux

Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages

ravissantes de l'art antérieur au Sanzio. Il avait sans doute rapporté à

Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi,

s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste éminent que ses compatriotes

avaient surnommé l'_Apelles germanique_, et qui, en effet, ne le cédait

à aucun autre maître de son siècle, sans excepter Raphaël et

Michel-Ange. L'amitié d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint

telle, qu'ils passaient leurs journées ensemble, et que le riche

nurembergeois mit sa fortune à la disposition de son ami, afin qu'il pût

cultiver son art plus commodément, et le porter jusqu'au plus haut degré

de perfection. Bilibalde dut nécessairement suivre l'artiste dans ses

essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres

travaux, et peut-être même lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets

pour ses compositions si nombreuses et si variées. Malheureusement, le

biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce

point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert

Durer, dans ses détails, est encore entourée de nuages, et que les

admirateurs de son génie en sont réduits à des conjectures sur beaucoup

de faits que l'histoire de l'art aurait intérêt à bien

connaître[432].--À défaut de détails écrits, nous serons donc obligé

de chercher dans les œuvres de l'artiste quelles purent être ses

relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exerça,

peut-être, sur ses compositions.

Nous avons dit, qu'éloigné de la politique et des querelles religieuses,

Bilibalde vivait partagé entre l'étude et l'art. Heureux de sa vie de

famille, il s'occupait de recherches tantôt sur un sujet, tantôt sur un

autre, obéissant à sa fantaisie: il venait de terminer en latin un

traité sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur

comparée à celles de son temps[433], lorsqu'un affreux malheur vint le

frapper. En juin 1504, il perdit sa chère Crescentia, avec laquelle il

était marié depuis environ sept années, et qui lui avait donné cinq

filles et un fils qui mourut avec sa mère. La douleur de Bilibalde fut

extrême, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vécut; car,

quoique jeune encore et jouissant d'une fortune énorme, il ne consentit

jamais à contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa

douleur, que le pinceau de son ami conservât les traits de Crescentia et

les transmît à la postérité. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a

représentée gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement

de son âme, par sa séparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit,

Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche à cacher son visage à sa

compagne chérie, et s'efforce de maîtriser l'émotion et la douleur qui

l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de

la malade, tandis qu'à côté d'elle, des prêtres, récitant les prières

des agonisants, se préparent à lui administrer le saint viatique.

Au-dessous de cette peinture est l'éloge de la défunte, composé par

Bilibalde lui-même, en ces termes qui rappellent les épitaphes des

premières matrones chrétiennes:

Mulieri incomparabili conjugique

Carissimæ Crescentiæ, mest.

Bilibaldus Pirckheimer maritus,

Quem numquam nisi morte sua turbavit

Monum posuit. Migravit ex ærumnis

In Domino XVI KI. Junii, anno

Salutis nostræ MDIIII.

[image]

Nous ignorons si ce tableau fut exécuté par Durer l'année même de la

mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage où il se trouve

aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer,

il se voyait, à Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de

Pirckheimer[434].

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 74 / 92 题