Illustration ancienne à Nuremberg de la famille
Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son
retour et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à
l'armée de l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre
les Suisses.
1470--1499
Lorsqu'en parcourant l'œuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de
Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas
ce personnage, que cette tête vulgaire, ces traits gros et communs,
cette physionomie inculte représentent un des hommes les plus distingués
du seizième siècle, un négociateur habile, un jurisconsulte éclairé, un
savant d'une instruction profonde, un amateur délicat des beautés de
l'art. Le nom du sénateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est
à peu près inconnu en France; ses œuvres latines, reléguées sur les
rayons de quelques bibliothèques publiques, ne s'y lisent plus; la part
qu'il a prise aux événements dont sa patrie a été le théâtre à l'époque
de Luther et de la réforme, son influence sur les lettres et sur les
arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son
existence, est depuis longtemps éteint et effacé de ce côté-ci du Rhin.
Il n'en est pas de même en Allemagne, et particulièrement à Nuremberg:
la mémoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'éclat qui
s'attache aux illustres renommées; et si l'on ne s'occupe plus de sa
carrière politique, son souvenir, associé à celui d'Albert Durer, vit
inséparable de celui du grand artiste, dont il a été le Mécène et l'ami.
À Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on répète encore cette
phrase d'Érasme:
«_England hat seine Morien_; _Deutschland seine
Pirckheimerinnen_[421].»--«L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses
Pirckheimer.»
Bilibalde Pirckheimer naquit à Nuremberg en 1470[422]; il descendait
d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles
patriciennes de cette ville. Un de ses aïeux, Jean, avait été, dans le
treizième siècle, premier sénateur de cette république; il surpassait en
richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son
instruction, dans un siècle où toutes les connaissances étaient, à
très-peu d'exceptions près, concentrées entre les mains du clergé.
Conrad Pirckheimer, bisaïeul de Bilibalde, Jean, son aïeul, et Jean, son
père, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres
que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentées dans le
commerce. Les relations très-étendues de leurs affaires avaient attiré
depuis plusieurs siècles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi
dans leur jeunesse les cours des plus célèbres universités, et nous
trouvons dans les œuvres de Bilibalde[423] le diplôme de docteur en
droit civil et canonique, délivré par l'université de Padoue, le 2 août
1465, à Jean Pirckheimer, son père. Ces fortes études valurent à Jean
Pirckheimer la faveur de l'évêque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de
ses conseillers et l'employa dans plusieurs négociations importantes. Sa
réputation de sagesse étant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavière, ce
prince voulut également l'attacher à ses conseils, et bientôt l'archiduc
Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empressé à le consulter.
Pour donner une égale satisfaction à ces deux princes, Jean Pirckheimer
passait six mois à la cour de Munich et six mois à celle d'Inspruck. Le
jeune Bilibalde accompagnait son père à ces deux cours, tout en étudiant
les langues anciennes, les mathématiques et la musique, art pour lequel,
selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulières.
Lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, son père résolut de l'envoyer
en Italie terminer ses études, commencées en Allemagne; il partit donc
pour cette belle contrée, qui attirait alors de toutes les parties de
l'Europe les jeunes gens désireux de puiser les sciences à leurs sources
les plus pures. Bilibalde, guidé par les traditions de sa famille, se
rendit d'abord à Padoue. Là, attentif aux leçons d'un Grec, nommé
Creticus, il se sentit entraîné vers l'étude presque exclusive de la
langue d'Homère, jusqu'à ce point de négliger le droit civil et le droit
canonique, que son père, en homme positif, considérait comme plus utiles
à la future carrière qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de
quitter Padoue, et d'aller continuer ses études à l'université de
Pavie[424], où florissaient alors les jurisconsultes les plus célèbres:
Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit
les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la
langue italienne, qui lui devint bientôt aussi familière que sa langue
maternelle. Il se livra, en outre, à l'étude de la théologie, des
mathématiques, de l'astronomie, de la géographie, de l'histoire, et
même de la médecine.
Après sept années entièrement consacrées à ces travaux, Bilibalde fut
rappelé par son père en Allemagne. Il le trouva, retiré à Nuremberg,
ayant abandonné ses fonctions publiques, pour se livrer entièrement à
l'administration de son immense fortune. Quant à lui, après avoir eu
l'idée de s'attacher à la cour de Maximilien Ier, empereur
d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises,
réfléchissant que les richesses de son père devaient lui assurer un
opulent héritage, il renonça bientôt à ce projet et résolut de rester
dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins
que réclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il
épousa une jeune fille, nommée Crescentia, non moins distinguée par ses
vertus que par sa beauté. Aussitôt après son mariage, Bilibalde fut
admis au sénat de Nuremberg, dont les portes étaient fermées aux
célibataires, d'après les lois de la ville, et il commença ainsi à
prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les
lettres.
Il jouissait de ce repos honorable, le vœu du sage, _otium cum
dignitate_, lorsqu'une circonstance imprévue vint l'arracher à ce calme
philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la
vie des camps.
L'empereur Maximilien Ier, héritier des prétentions et des rancunes
du duc de Bourgogne, croyait avoir à se plaindre des Suisses; il
résolut de leur déclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le
commencement du printemps de l'année 1499, il rassembla une armée sur
les bords du lac de Constance, et fit appel à toutes les villes soumises
à la suzeraineté de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent à lui
fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernière à
répondre à cet ordre; elle s'empressa de lever et d'équiper quatre cents
fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros
canon, et huit chars ou équipages, pour porter les provisions et les
bagages. Mais il fallait un chef à ce petit corps d'armée: le sénat
nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antécédents ne semblaient
pas désigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigué, et
montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni à une
prudence non moins digne d'éloges. Mais, ce qui est à noter, c'est qu'il
écrivit en latin la relation détaillée de cette guerre[425], dont
l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le
récit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la
composition des deux armées, sur leurs mouvements, sur le défaut d'ordre
et de discipline des troupes impériales, sur la pénurie des vivres,
manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de
notre temps, la Confédération suisse, soutenue par le patriotisme de
ses enfants, savait repousser, grâce à ses montagnes, à ses défilés, à
ses lacs et à ses rivières, les attaques d'ennemis beaucoup plus
nombreux que ses défenseurs.
Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'idée de l'acharnement avec
lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux
jeunes filles de l'Helvétie. Comme on n'employait plus ni hérauts
d'armes, ni parlementaires pour établir des communications entre les
deux armées, on se servait de vieilles femmes ou de très-jeunes filles
pour échanger des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut
chargée par ses compatriotes de porter une lettre à Maximilien. Pendant
que l'empereur examinait la dépêche, la jeune messagère était restée au
milieu du camp, entourée de soldats allemands, qui lui adressèrent
diverses questions. Les uns lui demandèrent ce que faisaient les Suisses
dans leur camp? «Ils attendent que vous osiez les attaquer,»
répondit-elle.--À un autre qui voulait savoir le nombre de leurs
soldats: «Ils sont, dit-elle, assez pour vous résister et vous
repousser.» Comme ils insistaient de nouveau pour connaître leur nombre:
«Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance,
ils vous ont si bien mis en fuite; à moins, ajouta-t-elle, que votre
fuite précipitée ne vous ait obscurci les yeux.» Un des soldats l'ayant
menacée de la tuer, et tirant son épée pour la frapper: «Tu es un homme
bien brave, un grand héros, dit-elle sans s'émouvoir, toi qui menaces
de mort une jeune fille sans défense. Mais puisque tu as une si grande
envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement
qui pourrait répondre à ton appel et rabattre ta férocité[426].»
La relation de Pirckheimer, écrite chaque jour de son camp, donne une
triste idée de la cruauté de cette guerre, des représailles exercées par
les deux partis, en un mot, de la misère dans laquelle l'abus de la
force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contrées des
cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considérer le récit du
sénateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expédition. En
outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de
sentiments d'humanité, encore bien rares, chez un chef militaire, à
cette époque[427].