CHAPITRE XXXIII

Illustration ancienne à Nuremberg de la famille

Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son

retour et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à

l'armée de l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre

les Suisses.

1470--1499

Lorsqu'en parcourant l'œuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de

Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas

ce personnage, que cette tête vulgaire, ces traits gros et communs,

cette physionomie inculte représentent un des hommes les plus distingués

du seizième siècle, un négociateur habile, un jurisconsulte éclairé, un

savant d'une instruction profonde, un amateur délicat des beautés de

l'art. Le nom du sénateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est

à peu près inconnu en France; ses œuvres latines, reléguées sur les

rayons de quelques bibliothèques publiques, ne s'y lisent plus; la part

qu'il a prise aux événements dont sa patrie a été le théâtre à l'époque

de Luther et de la réforme, son influence sur les lettres et sur les

arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son

existence, est depuis longtemps éteint et effacé de ce côté-ci du Rhin.

Il n'en est pas de même en Allemagne, et particulièrement à Nuremberg:

la mémoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'éclat qui

s'attache aux illustres renommées; et si l'on ne s'occupe plus de sa

carrière politique, son souvenir, associé à celui d'Albert Durer, vit

inséparable de celui du grand artiste, dont il a été le Mécène et l'ami.

À Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on répète encore cette

phrase d'Érasme:

«_England hat seine Morien_; _Deutschland seine

Pirckheimerinnen_[421].»--«L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses

Pirckheimer.»

Bilibalde Pirckheimer naquit à Nuremberg en 1470[422]; il descendait

d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles

patriciennes de cette ville. Un de ses aïeux, Jean, avait été, dans le

treizième siècle, premier sénateur de cette république; il surpassait en

richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son

instruction, dans un siècle où toutes les connaissances étaient, à

très-peu d'exceptions près, concentrées entre les mains du clergé.

Conrad Pirckheimer, bisaïeul de Bilibalde, Jean, son aïeul, et Jean, son

père, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres

que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentées dans le

commerce. Les relations très-étendues de leurs affaires avaient attiré

depuis plusieurs siècles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi

dans leur jeunesse les cours des plus célèbres universités, et nous

trouvons dans les œuvres de Bilibalde[423] le diplôme de docteur en

droit civil et canonique, délivré par l'université de Padoue, le 2 août

1465, à Jean Pirckheimer, son père. Ces fortes études valurent à Jean

Pirckheimer la faveur de l'évêque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de

ses conseillers et l'employa dans plusieurs négociations importantes. Sa

réputation de sagesse étant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavière, ce

prince voulut également l'attacher à ses conseils, et bientôt l'archiduc

Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empressé à le consulter.

Pour donner une égale satisfaction à ces deux princes, Jean Pirckheimer

passait six mois à la cour de Munich et six mois à celle d'Inspruck. Le

jeune Bilibalde accompagnait son père à ces deux cours, tout en étudiant

les langues anciennes, les mathématiques et la musique, art pour lequel,

selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulières.

Lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, son père résolut de l'envoyer

en Italie terminer ses études, commencées en Allemagne; il partit donc

pour cette belle contrée, qui attirait alors de toutes les parties de

l'Europe les jeunes gens désireux de puiser les sciences à leurs sources

les plus pures. Bilibalde, guidé par les traditions de sa famille, se

rendit d'abord à Padoue. Là, attentif aux leçons d'un Grec, nommé

Creticus, il se sentit entraîné vers l'étude presque exclusive de la

langue d'Homère, jusqu'à ce point de négliger le droit civil et le droit

canonique, que son père, en homme positif, considérait comme plus utiles

à la future carrière qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de

quitter Padoue, et d'aller continuer ses études à l'université de

Pavie[424], où florissaient alors les jurisconsultes les plus célèbres:

Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit

les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la

langue italienne, qui lui devint bientôt aussi familière que sa langue

maternelle. Il se livra, en outre, à l'étude de la théologie, des

mathématiques, de l'astronomie, de la géographie, de l'histoire, et

même de la médecine.

Après sept années entièrement consacrées à ces travaux, Bilibalde fut

rappelé par son père en Allemagne. Il le trouva, retiré à Nuremberg,

ayant abandonné ses fonctions publiques, pour se livrer entièrement à

l'administration de son immense fortune. Quant à lui, après avoir eu

l'idée de s'attacher à la cour de Maximilien Ier, empereur

d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises,

réfléchissant que les richesses de son père devaient lui assurer un

opulent héritage, il renonça bientôt à ce projet et résolut de rester

dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins

que réclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il

épousa une jeune fille, nommée Crescentia, non moins distinguée par ses

vertus que par sa beauté. Aussitôt après son mariage, Bilibalde fut

admis au sénat de Nuremberg, dont les portes étaient fermées aux

célibataires, d'après les lois de la ville, et il commença ainsi à

prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les

lettres.

Il jouissait de ce repos honorable, le vœu du sage, _otium cum

dignitate_, lorsqu'une circonstance imprévue vint l'arracher à ce calme

philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la

vie des camps.

L'empereur Maximilien Ier, héritier des prétentions et des rancunes

du duc de Bourgogne, croyait avoir à se plaindre des Suisses; il

résolut de leur déclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le

commencement du printemps de l'année 1499, il rassembla une armée sur

les bords du lac de Constance, et fit appel à toutes les villes soumises

à la suzeraineté de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent à lui

fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernière à

répondre à cet ordre; elle s'empressa de lever et d'équiper quatre cents

fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros

canon, et huit chars ou équipages, pour porter les provisions et les

bagages. Mais il fallait un chef à ce petit corps d'armée: le sénat

nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antécédents ne semblaient

pas désigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigué, et

montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni à une

prudence non moins digne d'éloges. Mais, ce qui est à noter, c'est qu'il

écrivit en latin la relation détaillée de cette guerre[425], dont

l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le

récit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la

composition des deux armées, sur leurs mouvements, sur le défaut d'ordre

et de discipline des troupes impériales, sur la pénurie des vivres,

manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de

notre temps, la Confédération suisse, soutenue par le patriotisme de

ses enfants, savait repousser, grâce à ses montagnes, à ses défilés, à

ses lacs et à ses rivières, les attaques d'ennemis beaucoup plus

nombreux que ses défenseurs.

Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'idée de l'acharnement avec

lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux

jeunes filles de l'Helvétie. Comme on n'employait plus ni hérauts

d'armes, ni parlementaires pour établir des communications entre les

deux armées, on se servait de vieilles femmes ou de très-jeunes filles

pour échanger des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut

chargée par ses compatriotes de porter une lettre à Maximilien. Pendant

que l'empereur examinait la dépêche, la jeune messagère était restée au

milieu du camp, entourée de soldats allemands, qui lui adressèrent

diverses questions. Les uns lui demandèrent ce que faisaient les Suisses

dans leur camp? «Ils attendent que vous osiez les attaquer,»

répondit-elle.--À un autre qui voulait savoir le nombre de leurs

soldats: «Ils sont, dit-elle, assez pour vous résister et vous

repousser.» Comme ils insistaient de nouveau pour connaître leur nombre:

«Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance,

ils vous ont si bien mis en fuite; à moins, ajouta-t-elle, que votre

fuite précipitée ne vous ait obscurci les yeux.» Un des soldats l'ayant

menacée de la tuer, et tirant son épée pour la frapper: «Tu es un homme

bien brave, un grand héros, dit-elle sans s'émouvoir, toi qui menaces

de mort une jeune fille sans défense. Mais puisque tu as une si grande

envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement

qui pourrait répondre à ton appel et rabattre ta férocité[426].»

La relation de Pirckheimer, écrite chaque jour de son camp, donne une

triste idée de la cruauté de cette guerre, des représailles exercées par

les deux partis, en un mot, de la misère dans laquelle l'abus de la

force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contrées des

cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considérer le récit du

sénateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expédition. En

outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de

sentiments d'humanité, encore bien rares, chez un chef militaire, à

cette époque[427].

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 73 / 92 题