Gloire de la Hollande après la paix de Munster.--L'hôtel de ville
d'Amsterdam, bâti par Van Campen.--Jean Six, sa famille, son
éducation.--Le poëte Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_,
tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du
bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-père de
Six, et la _Leçon d'anatomie_.--Gravures de tableaux modernes
dédiées à Six par J. de Bisschop.--Obscurité des dernières années
de Rembrandt.--Mort de Six.
1618--1700
C'était alors l'époque la plus glorieuse des annales de la Hollande:
après une lutte acharnée de près d'un siècle, dans toutes les parties du
monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la
patrie et de la liberté, venait de forcer le faible et incapable
descendant de Charles-Quint à signer une paix humiliante, dans laquelle,
en dépit de l'inquisition espagnole, il avait été obligé d'admettre la
liberté de conscience, la liberté du commerce maritime et l'indépendance
absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la liberté, pour
lesquelles cette poignée d'hommes indomptables avait combattu et
souffert avec tant de persévérance, triomphaient enfin du despotisme uni
à l'intolérance. Les états généraux de Hollande avaient ainsi réalisé le
vœu de leur devise nationale: _Concordia res parvæ crescunt_.
La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le traité de
Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhaités
le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la
fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrepôt maritime et de
ses richesses, la cité d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir à son
commerce, d'autant plus florissant qu'il était devenu plus sûr par suite
de l'abaissement de la puissance espagnole.
Aussi, presqu'au moment même où fut signée la célèbre paix de
Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam résolut de faire
construire un nouvel hôtel de ville, dont la fondation rappelât cet
événement mémorable. Il voulut que sa grandeur et sa beauté fussent
dignes d'une cité qui était alors considérée par toutes les autres, sans
même en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le
corps de ville d'Amsterdam s'était toujours distingué par son
patriotisme. À la tête, pendant la guerre, du mouvement de résistance
dirigé contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe,
honorer la mémoire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers,
avaient donné le signal de la résistance à l'oppression étrangère. Le
conseil de ville fit donc graver sur la première pierre de l'édifice
l'inscription suivante: «Le IV des calendes de novembre de l'an 1648,
jour auquel fut terminée la guerre qui durait depuis plus de
quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les
parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants
rois Philippe d'Espagne; et après que la liberté de la patrie et la
religion eurent été affermies sous les auspices des seigneurs
bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre
Schaep, cette pierre fut posée par les fils et descendants desdits
seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet édifice[404].»
Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la
construction. On sait que cet artiste s'est illustré par ce monument,
dont la masse imposante donne une haute idée de la richesse et de
l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa décoration
intérieures répondent à sa façade principale, et il a été orné de
peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renommés
de cette époque.
Jean Six n'était encore que secrétaire de la ville d'Amsterdam, lorsque
fut commencée l'érection du nouveau palais municipal. Mais il paraît
certain qu'il fut chargé avec ses collègues de veiller à l'exécution des
travaux.
Il était né à Amsterdam en 1618. Son père avait fondé ou augmenté le
patrimoine de la famille par d'heureuses spéculations commerciales, et
il transmit à son fils une grande fortune, jointe à une considération
méritée. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces
avantages, et de prendre part à l'administration des affaires de sa
ville natale. Il fit d'excellentes études, et comme la nature l'avait
doué pour la poésie et les lettres d'une aptitude toute particulière, il
fut bientôt cité parmi ses condisciples comme donnant les plus belles
espérances. Il les réalisa pendant sa longue carrière, en cultivant les
lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs œuvres.
Parmi les poëtes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre
Vondel, le véritable créateur de la tragédie hollandaise, qui a
également laissé dans d'autres genres des œuvres très-remarquables. La
fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les
pays-Bas avait fait naître, comme il arrive presque toujours en pareille
circonstance, des écrivains et des poëtes qui marchaient à la tête du
mouvement national. Il ne nous appartient pas d'apprécier leur talent,
encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue
hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un
pays qui comptait à la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le
fondateur du droit des gens européens, l'éloquent défenseur de la
liberté des mers; Vondel, le poëte inspiré de tant de tragédies, d'odes
et de satires; Christian Huygens, l'émule de Descartes et de Newton, et
Rembrandt, l'incomparable maître du clair-obscur, un tel pays,
disons-nous, n'avait rien à envier à aucun autre.
Le succès des tragédies de Vondel détermina sans doute Jean Six à
composer sa pièce de _Médée_[405]; nous ignorons si elle fut représentée
sur le théâtre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu
lieu en 1637 par le _Gisbert d'Amstel_, le chef-d'œuvre le plus
populaire de Vondel, dédié par lui à Grotius. Les critiques s'accordent
à louer la pureté de style et la beauté des vers de Jean Six; quant à
l'intérêt dramatique, basé sur l'amour dédaigné, la jalousie et la
vengeance de Médée, il était en rapport avec les idées des amateurs de
tragédie, vers le milieu du dix-septième siècle.
Ce qui, à notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la
tragédie de Six, c'est la part que prit Rembrandt à sa publication. Il
composa, pour être mise en tête de cette pièce, une eau-forte,
reproduisant à sa manière le sujet de la pièce. «Elle représente, dit M.
Charles Blanc[406], l'intérieur d'un temple orné de colonnes et rempli
de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la
droite, entre deux colonnes, paraît la statue de Junon, au-devant de
laquelle est un autel, où s'élève la fumée d'un sacrifice que le pontife
du temple va faire à la déesse. Aux pieds du prêtre sont deux figures à
genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on célèbre le mariage. On
remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre,
un escalier à double rampe, vers lequel s'avance une figure qui paraît
être celle de Médée. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini
avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au
bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par
ces mots: _Creus en Jason hier_..., etc.; et vers la droite: _Rembrandt
F._ 1648.»
Cette gravure est bien dans la manière du maître; mais les costumes et
l'architecture du lieu de la scène ne laisseraient guère deviner, si on
ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la représentation d'un sujet tiré
de l'histoire des temps fabuleux de la Grèce. Les personnages sont
coiffés de cet énorme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne
savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs
d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux
comme au moyen âge; un dais est suspendu au-dessus de la tête des époux;
dans le fond à droite, deux fenêtres vitrées éclairent ce singulier
spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attachés à une
tringle et presque entièrement ouverts, laissent voir toute cette
cérémonie. Il paraît que Rembrandt composa cette gravure de pure
fantaisie, et sans vouloir représenter une des scènes de la pièce de
Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse
n'est pas célébré sous les yeux des spectateurs.--Après tout, cette
estampe, comme un certain nombre d'autres du maître, nous paraît plus
curieuse que belle; mais elle prouve l'amitié que l'artiste portait à
notre bourgmestre.
Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que
subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean
Six, une des plus étonnantes œuvres du maître, et dont les meilleures
épreuves, déjà très-recherchées du temps de Mariette[407], sont portées
aujourd'hui dans les ventes à des prix fabuleux. Le bourgmestre, vêtu
comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et
des bas de soie noirs, est debout, tête nue, appuyé sur le soubassement
d'une fenêtre gothique, ouverte derrière lui, de manière à présenter en
avant ses pieds un peu écartés, tandis que son corps penché, ses épaules
et sa tête entrent dans l'épaisseur de l'embrasure. Il tient dans ses
deux mains un livre ou manuscrit, qu'il paraît lire avec la plus grande
attention. Sur une table, à droite, on voit son manteau, son épée et son
baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entassés. Un
tableau, caché à moitié par un rideau entr'ouvert, et dont il est
difficile de distinguer le sujet, est appendu à la muraille, au-dessus
de la table. Un épais rideau, à sa gauche, est tiré pour laisser
pénétrer dans la chambre, par l'ouverture de la croisée, la vive
lumière du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands,
une partie du bras et du poignet gauche, se détachent en clair sur tout
le reste de la personne et de l'appartement, qui sont entièrement dans
l'ombre, à l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit
cette inscription au bas de la planche: _Jean Six, æt._ 29, _Rembrandt_,
1647.
Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux,
Rembrandt ait représenté des personnages lisant, éclairés par la lumière
qui entre dans une chambre par une ouverture placée derrière eux. On
voit dans son œuvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de
portraits exécutés de cette manière, tandis que les _Deux philosophes en
méditation_, du musée du Louvre[408], nous montrent la lumière éclairant
l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle
pénètre par derrière. Entrant ainsi dans la pièce où l'artiste plaçait
ses personnages, la lumière, sous son pinceau comme sous sa pointe,
produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions
saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu à égaler,
et qui sont le cachet de son génie.
Nous ignorons à quelle circonstance est dû le portrait de Jean Six; la
planche en fut-elle payée au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser à
son ami ce témoignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un
tableau à Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point.
Mais il est certain qu'une étroite intimité unissait l'artiste et le
bourgmestre. M. Scheltema[409] cite, comme preuve de cette intimité, un
album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt.
Ce fait confirme toute la familiarité de leurs relations.
Dans le catalogue de l'œuvre de Rembrandt, «Gersaint[410] raconte qu'un
jour, Rembrandt étant à la campagne du bourgmestre, un valet vint les
avertir que le dîner était prêt. Au moment où ils allaient se mettre à
table, ils s'aperçurent qu'il n'y avait point de moutarde. Le
bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le
village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et
qui avait, lui, le caractère vif, paria avec son ami Six qu'il graverait
une planche avant que ce domestique fût revenu. La gageure fut acceptée,
et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes prêtes au vernis,
il en prit aussitôt une, et grava dessus le paysage qui se voyait du
dedans de la salle où ils étaient. En effet, la planche fut achevée
avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari.» Nous ignorons où
Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages
gravés par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de _Pont de Six_.
On a dit[411] que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de
la ville d'Amsterdam à la campagne du bourgmestre Six, qui inspirèrent à
ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait également le
receveur Utenbogard à sa maison de campagne, dont il a laissé une vue
gravée. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura reçu dans
son habitation des champs, située au bord du canal, entre La Haye et
Leyde, et qu'il a célébrée dans son poëme en hollandais, sous le nom de
_Hofwyck_, c'est-à-dire _fuite de la cour_.
Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses
autres tableaux. Nous avons admiré, à l'exposition de Manchester, la vue
d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect était saisissant de
tristesse et de vérité. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres
œuvres.
Les lettres de l'artiste à Constantin Huygens, ses relations avec le
receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote racontée par
Gersaint, tout réfute de la manière la plus péremptoire ce que dit
Descamps[412] du maître hollandais, avec une légèreté d'appréciation qui
prouve bien qu'il ne comprenait pas le véritable génie de
Rembrandt:--«Si ce peintre, dit-il, avait vécu avec des gens d'esprit,
quelle différence n'aurions-nous pas trouvée dans ses ouvrages! Il
aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de
noblesse, il aurait perfectionné ce goût naturel, ce génie de peintre,
dont chaque touche de pinceau et de pointe décèle en lui le caractère.
Le bourgmestre Six a essayé, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le
monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la
complaisance de se plier au caractère du peintre, pour acquérir sa
confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne
changea point: il n'aimait que la liberté, la peinture et
l'argent.»--Rembrandt ne _changea point_, et il eut grand'raison: s'il
se fût mis à vouloir peindre _avec plus de noblesse_, dans la manière si
vantée au siècle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses
œuvres seraient aujourd'hui reléguées aux derniers rangs, tandis que,
grâce à la liberté qu'il a aimée, à la fantaisie qui a dirigé son
pinceau et sa pointe, il est resté le chef de l'école hollandaise, et
l'un des plus grands maîtres de l'art.
On a supposé[413] que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de
_Siméon au temple_, qui passe pour sa première grande peinture; mais la
date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapprochée de celle de la
naissance de Jean Six, en 1618, réfute cette hypothèse.
Le Catalogue du musée du Louvre[414] indique l'admirable tableau des
_Pèlerins d'Emmaüs_, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six,
dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage
avait été fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie
cette supposition.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a composé sa célèbre _Leçon
d'anatomie_ pour le professeur Nicolas Tulp, beau-père de notre
bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de
Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que
quatorze ans à cette époque.--«Ce chef-d'œuvre, dit la description en
français qui accompagne les principaux tableaux gravés au trait, du
musée royal de La Haye[415], représente la _Leçon d'anatomie_ du
professeur Tulp à Amsterdam. Il est assis, la tête couverte d'un large
chapeau et tenant à la main un instrument de chirurgie; il enseigne
cette science à ses amis et élèves, au nombre de sept. Il donne sa leçon
sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du
professeur indique qu'il instruit ses élèves, qui l'écoutent avec la
plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt, à l'âge de
trente ans, pour le professeur Tulp, qui était son protecteur, fait voir
qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des têtes,
l'expression caractéristique de chaque personnage, qui tous fixent
leur attention sur le même objet, le calme du maître, la préoccupation
des élèves, tout est historique dans cette collection de portraits. La
belle exécution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la
magique puissance, la manière de grouper les figures, leur gradation par
rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la
teinte livide du cadavre, le style tout à la fois large et fini, le
dessin correct du cadavre, vu en raccourci du côté droit du tableau,
tout enfin fait de cette production le chef-d'œuvre de Rembrandt. Ce
tableau, donné par Tulp à la corporation des chirurgiens d'Amsterdam,
était autrefois placé au théâtre anatomique de cette ville, et
appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration
désira s'en défaire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000
florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un
des principaux ornements.»
Si, à La Haye, on considère la _Leçon d'anatomie_ comme le chef-d'œuvre
de Rembrandt, on pourrait bien, à Amsterdam, lui préférer la _Ronde_ ou
_Garde de nuit_, cette scène où la vie éclate avec autant d'entrain, de
mouvement et de vérité, que la mort fait sentir son calme et sa gravité
dans la démonstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, où le
même maître pouvait exécuter, dans des styles entièrement opposés, deux
chefs-d'œuvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie;
l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise.
C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura dû, selon toute apparence, de
se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le
beau-père aura pu rendre à la mémoire de son gendre.
À la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de
Bisschop. Après avoir publié ses planches des plus belles statues
antiques, ce graveur voulut également faire connaître à ses concitoyens
les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc à La Haye,
en 1671[416], un recueil de cinquante-sept gravures, d'après différents
maîtres, et il en offrit la dédicace à Jean Six, alors bourgmestre
d'Amsterdam, en faisant précéder ce recueil du portrait de notre
amateur. Il paraît que le graveur vivait dans la familiarité de Jean
Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait
d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa
dédicace:--«De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la
peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer à mon
oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours
chercher, autant qu'on le peut, à rendre le beau.»--Partant de ce point,
Bisschop explique à sa manière ce que c'est que la beauté du corps
humain, dans son ensemble et dans ses différentes parties. S'appuyant
sur l'exemple des grands maîtres, tels que Michel-Ange, Raphaël et le
Poussin qui ont le mieux réussi à l'exprimer, il conclut qu'il est utile
d'offrir au public des modèles tirés de leurs ouvrages. Dans un passage,
qu'on dirait dirigé contre Rembrandt, il blâme énergiquement les
artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid
et le difforme, dans toute leur triste réalité. Il croit que cette mode
passera. «Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des
fleurs nouvelles; mais la vérité, fille du temps, finit toujours par
triompher.» En passant, le graveur fait l'éloge de Van Campen, dans des
termes tels, qu'on peut en inférer que l'illustre architecte était lié
avec Six, et que celui-ci avait contribué à l'érection du nouvel hôtel
de ville d'Amsterdam.
Les dernières années de la vie de Rembrandt sont enveloppées d'une
obscurité qui n'a pas encore été éclaircie. Les uns attribuent les
malheurs qui vinrent l'accabler à des expériences d'alchimie, dans
lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le
compte des difficultés du temps la diminution de ses ressources; il en
est, enfin qui inclinent à croire que la manie qu'il avait d'acheter à
tout prix des objets rares et précieux, a été la seule et véritable
cause de sa ruine. Cette dernière supposition nous paraît la plus
vraisemblable, si l'on considère l'état de son mobilier, vendu aux
enchères par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656[417].
Quoiqu'il en soit, on a accusé les amis de Rembrandt de l'avoir
abandonné complétement, en laissant vendre tout ce qu'il possédait. Rien
ne prouve cette allégation: en ce qui concerne Six, son caractère, sa
bienveillance, sa conduite dans la vie privée, tout doit faire supposer,
au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage
son fantasque et malheureux ami. _Nemini invito beneficium datur_: on
n'oblige que ceux qui consentent à recevoir un service, et Rembrandt
était de ces natures à part, poussant l'amour de l'indépendance jusqu'à
refuser même les bons offices d'un ami. M. Scheltema[418] fait remarquer
avec justesse, qu'après la vente de tout ce qu'il possédait, Rembrandt,
aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa
cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art;
ainsi que la science, il est un ornement dans la prospérité, un refuge
et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail
avec une ardeur nouvelle; mais il s'éloigna tellement du monde, qu'on
fut longtemps dans une complète incertitude sur l'époque et le lieu de
sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669, à Amsterdam, qu'il n'avait
pas quittée[419].
Lorsque l'on considère que ce fut Jean Six qui, pour honorer la mémoire
de Vondel, fit graver sur son tombeau: «_Vir Phœbo et Musis gratus,
Vondelius hic est_;--cet homme cher à Phœbus et aux Muses, Vondel est
là,» il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonné Rembrandt.
Jean Six mourut à Amsterdam en 1700, plus de trente années après le
peintre.
L'impartiale postérité est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour
l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir,
grâce surtout à son portrait gravé; de Rembrandt, elle ne se lasse point
d'admirer le génie, par lequel il revit dans ses œuvres: la mort a
emporté et fait oublier tout le reste.