CHAPITRE XXXI

Originalité du génie de Rembrandt.--Accusations dirigées contre sa

vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les hommes les

plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses portraits

par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui dédie la première

partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de Rembrandt

avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric

Henri.--Rembrandt donne un tableau à Huygens.--Le receveur

Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop.

1596--1700

Si l'originalité dans les arts était à elle seule la marque la plus

certaine du génie, aucun peintre ne pourrait être comparé à Rembrandt.

Tandis que les maîtres les plus éminents des autres écoles, Léonard de

Vinci, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège, le Titien, Rubens, le Poussin,

Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, même dans leurs

chefs-d'œuvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premières

leçons, Rembrandt seul, sans aucun modèle antérieur, inaugure une

manière à part, entièrement due à sa forte personnalité. L'idéal, tel

que l'ont conçu les grands peintres italiens, lui manque absolument; il

copie et rend la nature comme il la voit, sans se préoccuper de la

beauté des formes, et ses figures peintes et gravées offrent de nombreux

types, dans lesquels le laid, et même le difforme, ne craignent pas de

se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une poésie qui lui est

propre, et telle est la puissance magique de son génie, qu'elle force

d'admirer tout ce que son pinceau a touché, tout ce que la fantaisie de

sa pointe a produit. Pour les effets tirés de l'opposition de la lumière

et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'égal, et

son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'œil et lui plaît.

Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et

l'exécution des scènes les plus opposées, telles que: la _Leçon

d'anatomie_, la _Garde de nuit_, la _Descente de croix_ ou le _Bon

samaritain_; aussi étonnant dans ses gravures que dans ses tableaux,

Rembrandt sera toujours considéré, tant que vivront ses ouvrages, comme

un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses œuvres, si éloignées

du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa variété,

sous la main et l'imagination de l'homme, sa beauté dans tous les

genres. Sa manière plaît surtout à notre époque, peu portée à la

recherche du beau idéal, et peut-être trop disposée en toutes choses

au réalisme.

Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart[390],

Houbraken[391], et d'autres, tout en faisant l'éloge de son talent, ont

beaucoup rabaissé son caractère. Copiées par leurs successeurs[392],

sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions

malintentionnées ont présenté l'artiste hollandais comme un homme plus

que bizarre, irritable, avare à l'excès, menteur, et presque faussaire,

pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu'à la folie.

Ces accusations nous ont toujours paru très-extraordinaires; nous ne

pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes inventées à plaisir pour

faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas été

exempt de quelques-uns des défauts qu'on lui reproche, nous croyons

qu'ils ont été singulièrement exagérés par l'envie et la haine, ces deux

harpies qui s'attachent toujours à faire expier au génie sa supériorité.

Grâce aux recherches de quelques amis des arts et de la vérité, qui ont

remonté jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumière commence à

se faire sur la vie et le caractère de Rembrandt. De notre côté, nous

oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes

livré, nous permettent de réfuter, en grande partie, les tristes

calomnies qui ont poursuivi la mémoire de l'artiste jusqu'à nos jours.

Elles nous ont montré Rembrandt lié, jusqu'à l'intimité, avec les hommes

les plus considérés et les plus recommandables de son temps, et

jouissant lui-même de toute leur estime et de toute leur affection. Sans

doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la

véritable cause ne nous paraît pas jusqu'ici avoir été expliquée d'une

manière satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour

faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant à

son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions

contribuer, pour notre faible part, à réhabiliter la mémoire, trop

longtemps calomniée, de ce grand artiste.

Parmi les personnages dont les noms sont cités par les biographes de

Rembrandt, nous en avons distingué trois, qui ont vécu avec lui sur le

pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus

honorables.

Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le

père de l'illustre physicien, et que la célébrité de son fils a un peu

trop fait oublier. Il était cependant par lui-même remarquable à plus

d'un titre: homme d'État distingué, il cultivait les lettres latines et

hollandaises[393], et il réunissait l'expérience des affaires au savoir

et au goût des belles choses. Attaché, comme secrétaire et conseiller

intime, aux stathouders Frédéric-Henri, Guillaume II et Guillaume III,

il les servit avec dévouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie.

Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des

relations avec les principaux maîtres de son temps. Van Dyck a fait son

portrait, qui est gravé dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a

célébré cette gracieuseté du peintre par le distique suivant:

Hugenium illustres inter mirare? Paranda

His umbris lucem quæ daret umbra fuit.

«Pourquoi vous étonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes

illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui fît mieux ressortir

ces lumières?» Il a aussi célébré le génie de Van Dyck et son livre des

portraits par deux autres distiques insérés dans ses œuvres

latines[394].

On trouve, dans le même ouvrage, l'épitaphe du peintre Mireveldt, dont

il vante le talent, et qui, déjà mourant, avait peint son portrait,

ainsi qu'il l'explique par un distique latin[395].

On voit, en outre, qu'il était lié avec le peintre jésuite Daniel

Seghers[396], et qu'il professait la plus vive admiration pour les

gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a célébrées dans

trois petites pièces latines[397].

Constantin Huygens n'était pas moins sincère admirateur des ouvrages de

l'antiquité que des tableaux de l'École hollandaise: c'est à lui que

Jean de Bisschop (_Episcopius_) a dédié la première partie de son

recueil de gravures de statues antiques[398].

Dans cette dédicace, l'auteur considère Constantin Huygens comme un

grand amateur d'art, et il l'appelle: _Picturæ studiosus_. Partisan de

l'étude de l'antiquité, qu'il préfère à celle de la nature, Jean de

Bisschop s'efforce de démontrer, en s'appuyant sur l'exemple de

Michel-Ange, de Raphaël et du Poussin, que l'antiquité, ayant fait

choix, dans la nature humaine, de tous les modèles les plus beaux, doit

être considérée comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les

artistes.

La première partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches gravées

par lui-même, mais dessinées par différents artistes d'après les plus

belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du

belvédère, le Laocoon, deux des fils de Niobé, l'Antinoüs, etc. Ces

gravures ne sont accompagnées d'aucun texte explicatif, sauf la

dédicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait

l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes à la connaissance et à

l'étude des plus beaux modèles que l'antiquité nous a laissés. Mais il

est à regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la

pureté des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles

et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique,

sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un

certain mérite.--La dédicace d'un pareil ouvrage à Constantin Huygens

prouve qu'il connaissait bien les œuvres de l'art antique, et qu'il

était capable d'en apprécier la beauté.

D'un autre côté, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait

dignement apprécié le génie du peintre hollandais.

On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps,

recherché les œuvres de l'art. S'il entrait dans leur politique

d'encourager celles écloses dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut

dire que leur inclination personnelle les y portait également. Placés à

la tête du gouvernement d'une nation qui a vu naître et fleurir un si

grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders

auraient-ils pu ne pas partager le goût de leurs concitoyens pour les

œuvres si variées, si naturelles et si brillantes de l'école

hollandaise? Aussi s'appliquèrent-ils à réunir des tableaux des

principaux maîtres. Rembrandt était trop connu, lorsqu'il vint s'établir

à Amsterdam, en 1630, pour ne pas être signalé à l'attention des princes

de Nassau. Ce fut, à ce qu'il paraît, Constantin Huygens, conseiller

intime et secrétaire du stathouder Frédéric-Henri, qui servit

d'intermédiaire entre le prince et l'artiste. On a publié, dans ces

dernières années[399], les lettres de Rembrandt adressées à Huygens, et

relatives à deux des cinq tableaux que Rembrandt avait exécutés pour le

stathouder.

Ces tableaux représentent une suite de sujets tirés de la Passion de

Jésus-Christ; savoir: la _Mise en croix_, la _Descente de croix_,

l'_Ensevelissement_, la _Résurrection_ et l'_Ascension_. Les lettres de

Rembrandt à Constantin Huygens n'ont rapport qu'à l'_Ensevelissement_ et

à la _Résurrection_, et ne parlent que de leur prix: on voit par la

première que Rembrandt espérait obtenir de Son Altesse pas moins de

mille florins, pour chacune de ces toiles;--«mais que si Son Altesse

pense qu'elles ne méritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant

son bon plaisir; se fiant au goût et à la discrétion de Son Altesse, il

se contentera de cela avec reconnaissance.»

Le prix demandé par le peintre fut réduit à six cents florins, pour

chaque tableau, et la seconde lettre à Huygens, écrite, dit Rembrandt,

sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bientôt

parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt réclamait les

intérêts, par la raison qu'on les avait payés à d'autres.

Enfin, dans la troisième lettre, la seule dont la date soit rapportée,

et qui est écrite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit à

Huygens: «Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme

j'étais occupé à emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir

encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait à Son Altesse, il voulait

bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous

prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux

tableaux, et que j'en reçoive l'argent au plus tôt, vu qu'il me serait

extrêmement utile en ce moment.»

Ces lettres montrent, il est vrai, le désir très-vif qu'avait Rembrandt

d'être payé promptement; mais il y a loin de là au reproche mérité

d'avarice et de cupidité. Au contraire, on voit qu'il accepte la

réduction du prix qu'il avait fixé, et qu'il ne réclame point contre le

refus des intérêts.

Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait à la cour, M. de Zuylichem,

s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. Dès le 17 février

1639, et sur son attestation, il lui fit délivrer, au nom du prince, une

ordonnance de paiement de 1244[400] florins, «pour les deux tableaux

représentant, l'un l'_Ensevelissement_, l'autre la _Résurrection_ de

N.-S. Jésus-Christ, exécutés par lui et livrés à Son Altesse.» Ainsi,

les intérêts ne furent point alloués.

Ces deux tableaux, avec les trois autres, après avoit fait partie

pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un

sixième du même maître, l'_Adoration des bergers_, à la Pinacothèque de

Munich[401].

Pour témoigner sans doute sa reconnaissance à M. de Zuylichem, Rembrandt

voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il résulte du

commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi conçue:

«Monsieur,--c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agréable

missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre

affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de

mon côté, je me trouve obligé de vous rendre service et amitié. C'est

par suite de cette affection que, malgré vos réserves, je vous envoie la

toile ci-jointe, espérant que vous ne la refuserez pas, car c'est le

premier souvenir que je vous donne.» Cette lettre suffirait à elle seule

pour réfuter le reproche d'avarice poussée à l'extrême que l'on a

souvent adressé au peintre; car un avare ne donne point ce dont il

espère tirer un profit. Bien qu'il fût lié avec M. de Zuylichem, auquel

il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont

raconté de sa cupidité eût été vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas

fait, même à un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre

très-cher.--On ignore également et le sujet de ce tableau et ce qu'il

est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent

l'affection cordiale que l'artiste portait à Constantin Huygens, et les

bons offices que le grand seigneur s'efforçait de rendre au peintre.

Indépendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait

gravé un charmant portrait du prince Frédéric-Henri, alors qu'il n'était

encore qu'enfant. On croit qu'il l'exécuta par l'entremise du poëte de

Cats, précepteur du jeune prince, avec lequel il était lié, et dont il a

également gravé un fort beau portrait[402].

Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque

l'opinion à l'appui de sa réclamation des intérêts du prix de ses

tableaux, et qu'il montre disposé à le payer sur sa recette, était un

des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses œuvres que M. de

Zuylichem. Trésorier des états de Hollande pour le territoire

d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune à réunir des

objets rares et précieux, et principalement des gravures et des dessins.

C'est à lui que Jean de Bisschop a dédié la seconde partie de ses

_Signorum veterum icones_, et voici les deux raisons qu'il donne de

cette courtoisie. La première, c'est parce que Utenbogard a mis à sa

disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses

qu'il possède: c'est donc un devoir pour lui de faire connaître au

public où il a trouvé ce trésor. La seconde raison, c'est afin

d'attester à tous que Utenbogard connaît parfaitement la valeur de

toutes ces raretés (_elegantiarum_), et qu'il est doué d'un goût sûr,

joint au désir de laisser voir ses collections à tous les amis de

l'art.--Bisschop s'élève avec force contre ces collectionneurs

soupçonneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils

possèdent, en réservent la jouissance pour eux seuls.--«Quelle chose

odieuse, quel aveuglement, s'écrie-t-il, n'est-ce point de moins estimer

ce que l'on possède, par cela seul qu'un autre aura la même chose!

Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumière du jour, de

la douceur de l'air, de la fraîcheur d'une source, de l'usage d'une voie

publique, parce que vous seriez appelé seul à en jouir?»

Rembrandt était aussi attaché au trésorier des états de Hollande qu'au

conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, exécuté une

belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que

Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a représenté une seconde fois

dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appelé le _Peseur

d'or_[403].

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 69 / 92 题