Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.--Histoire de son fils naturel
Julien, d'après le père Camillo Guidi.--Velasquez reste fidèle au
comte-duc.--Portrait inachevé de Julien.
1643--1645
Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des
inimitiés irréconciliables, qu'on arrive au pouvoir suprême, et qu'on
est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre
d'années. Indépendamment des causes naturelles qui font que l'homme est
disposé à considérer son maître comme son ennemi, les événements qui se
succèdent avec le cours des années, l'imprévu qui joue un si grand rôle
dans ce monde, sont autant d'éléments qui conspirent contre la durée de
toute puissance humaine. À une époque et dans un pays où l'influence des
grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalités,
d'autant plus à craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en
amortir le choc, s'ajoutaient à ces causes générales d'opposition. Sous
un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la
faveur du prince: de là les intrigues, les menées, les influences
souterraines qui assiégeaient les rois d'Espagne, depuis que
Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes cortès. Olivarès le
savait bien; aussi, pour assurer son crédit, avait-il pris soin
d'éloigner de Philippe IV toutes les personnes, même la reine
Isabelle, qu'il soupçonnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur.
Depuis qu'il avait épargné au roi tout embarras, toute préoccupation de
gouvernement, le comte-duc, engagé dans des guerres difficiles et
placées sur des théâtres éloignés, avait vainement lutté contre les
attaques de ses ennemis. Il avait laissé perdre successivement à
l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et
tous les pays adjacents à cette vaste côte; de plus, tout le Brésil,
l'île de Terceira, le royaume de Portugal, la principauté de Catalogne,
le comté de Roussillon, toute la Comté de Bourgogne, de Dôle et de
Besançon, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le
Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de
Sicile et le duché de Milan, pressurés par des exactions intolérables,
ne tenaient plus à l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole
n'avait pas été mieux traitée, et l'on estimait à plus de deux cents le
nombre des navires, galions et autres, enlevés et détruits, dans l'Océan
et la Méditerranée, par les Hollandais, les Anglais et les Français.
L'Espagne était accablée d'impôts de toutes sortes, et les populations,
fatiguées de tant de désastres, aspiraient à un changement de
maître[195]. Cependant, toutes ces causes réunies d'impopularité
n'auraient peut-être pas amené la chute du favori, s'il ne s'était pas
compromis lui-même aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et
particulièrement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils
légitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse.
Voici en quels termes le Père Camille Guidi, religieux dominicain,
résident à la cour de Madrid pour le duc de Modène, raconte cette
histoire, qui a tout l'intérêt d'un roman[196]: «.....Le troisième et
peut-être le plus douloureux effet pour le comte de sa disgrâce
inattendue, est la misérable condition dans laquelle reste son bâtard
légitime, lequel avait été jugé indigne de cette grandeur à laquelle son
père putatif l'avait élevé. Et, parce que cette histoire est un
événement qui excite la plus grande curiosité qui puisse parvenir
jusqu'à un esprit désireux d'anecdotes singulières, il m'a paru
convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un
livre tout entier, pour pouvoir en faire connaître exactement toutes les
circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se
trouvant à Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang
parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant à la
noblesse, ne fut pas exempte des persécutions qu'endurent sans relâche
dans cette cour les personnes d'une éclatante beauté. Pour obtenir, à
Madrid, la possession des belles, même des plus grandes dames, on ne
connaît d'autre moyen que l'emploi de l'or. À cette époque, don
Francisco di Valcaz, _alcade di cela_, et de la cour, ce qui est ce
qu'on peut désirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce
pays, jouissait d'une grande autorité et d'immenses richesses. Quoique
marié, il entretint à ses frais la maison et la personne de la dame, et,
à l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes
sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait
alors le tribut à la fragilité humaine, eut un caprice pour cette femme.
Un fils naquit, lequel fut réputé fils de l'alcade, par la raison que la
plante avait poussé sur le terrain qu'il avait acheté avec son argent.
Mais, parce qu'il s'était aperçu que d'autres que lui labouraient son
champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en
conscience, il ne considérait pas comme sien. À son baptême, le garçon
fut nommé Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de
la mère, et très-mal élevé. Arrivé à l'âge de dix-huit ans, sa mère
étant morte, il se trouva aussi sans père. Désespéré du malheur de sa
naissance, il supplia l'alcade de le reconnaître pour son fils, afin
qu'il ne restât pas dans le monde privé de père et sans nom, protestant
qu'il n'avait aucune prétention à sa succession, mais qu'à l'aide du
seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'épée.
L'alcade ne consentit à cette proposition qu'au moment de mourir, pour
donner satisfaction à l'opinion du monde, plutôt qu'aux réclamations de
sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait
être attribuée non-seulement au comte, mais à beaucoup d'autres.
«Sous ce nom de Julien de Valcaz, le garçon passa aux Indes, où, par
suite d'un grand nombre de méfaits commis au Mexique, il fut condamné
aux galères. Mais, parce que le vice-roi était très-liè avec l'alcade
qui s'était reconnu son père, il obtint facilement grâce. Il revint à
Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en
Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne à
l'âge de vingt-cinq ans. Son esprit était vif, mais sa manière de vivre
était si dégradée que, fréquentant les cabarets, il ne put jamais
oublier le mauvais lieu où il était né.
«Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des héritiers de
son nom[197]. Il se souvint alors que Julien était né à l'époque où il
courait après les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader
qu'il était son fils. Le bruit s'en répandit dans Madrid; c'est pourquoi
Julien étant sur le point d'épouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les
portes n'étaient jamais fermées, même aux plus vils taverniers, elle
protesta... qu'il fît bien attention à ce qu'il allait faire, parce
qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivarès, et qu'elle
ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionné à sa position.
Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage
fut célébré par le curé de la paroisse, dans la maison de la mère
d'Isabelle.
«En 1641, dans le mois de novembre, à l'improviste et à la stupéfaction
du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte
public et authentique Julien pour son fils. Dans le même acte, il ne le
nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, héritier du comté
d'Olivarès, et, en outre, du duché de San-Lucar, quand il plairait au
roi, en considération de ses services, de l'en investir; car le titre de
duc de Castille ne se confère pas sans l'investiture.
«Le comte fit part de cette déclaration aux ambassadeurs et aux grands
d'Espagne. Cette base établie, non sans dégoût et mortification de la
part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec
une des principales héritières d'Espagne. Il jeta les yeux sur la
première dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du connétable
de Castille, lequel ne le cède à personne en noblesse, puisqu'il se
vante de compter parmi ses ancêtres cinq quartiers royaux.
«Pour conclure ce mariage, il était nécessaire de rompre le premier, et
déjà on avait rempli toutes les formalités à Rome, auprès du pape,
lequel donna tous pouvoirs à l'évêque d'Avila, pour conduire cette grave
négociation. La femme réclama, et fit, par protestations et
assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient démontrer que
son mariage était parfaitement valable. Mais le bon évêque fut d'une
opinion contraire, par cette seule raison que le curé (qui avait béni le
mariage), n'était pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant été
célébré dans la maison de la mère, qui dépendait d'une paroisse
différente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, séparée du
domicile de sa mère.
«À ces raisons, les théologiens d'une conscience nette répondirent que
la fille n'ayant pas été émancipée par sa mère, parce qu'on ne les
considère jamais comme émancipées à moins qu'elles ne soient établies,
on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la mère fût différent de
celui de la fille; c'est pourquoi le curé très-légitime de la mère,
était également celui très-légitime de la fille; d'où la conséquence que
le mariage était très-valable. Néanmoins, l'autorité du favori prévalut
sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu.
«Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur à négocier le
mariage de son bâtard reconnu avec la fille du connétable, et,
finalement, en dépit du père et de tous ses parents, il l'obtint.
«On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des âmes adulatrices,
puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les
nobles allèrent donner la bienvenue à don Enrique, le traitèrent
d'Excellence, et lui présentèrent tous ces compliments qui appartiennent
plutôt aux rois qu'à des vassaux. Mais le personnage paraissait
tellement ridicule, que n'étant pas accoutumé aux grandeurs, il allait
se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus
abjectes; d'où les Italiens disaient que don Enrique était un Matassin
habillé en roi d'Espagne.
«Le connétable devint fort triste de s'être fait des ennemis de tous ses
parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna à don Enrique une
maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait
jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux affluèrent de tous les
royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du
duc de Médina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui dépassa la
valeur de deux cent cinquante mille écus. À Saragosse, on donna l'habit
d'Alcantara à don Enrique, avec une commande de dix mille écus. Il fut
nommé gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la
présidence du conseil des Indes, arrachée à cette fin au comte de
Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire
précepteur de l'héritier présomptif de la couronne. Au milieu de toutes
ces flatteries, la haine contre don Enrique était si véhémente, qu'on
n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait
publiquement de lui:
«Enrique de dos nombres, y dos mugeres,
Hijo de dos padres, y de dos madres,
Y diables, que mas[198].»
«La reconnaissance de sa filiation et son mariage exaspérèrent la
famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession
d'Olivarès au véritable héritier déjà reconnu, don Luis de Haro,
cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacité
supérieure.»
Tel est le récit du père dominicain; et bien que nous ayons retranché
plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur français qui veut être
respecté, on voit que le bon moine ne brille pas précisément par la
charité chrétienne.
Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la
légitimation de Julien privait de l'héritage de cet oncle, se ligua avec
la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la
camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne paraît pas que
Philippe IV ait fait grande résistance; il céda, et envoya en exil le
ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux années. Mais, comme ce
prince était incapable de porter lui-même le fardeau du gouvernement, il
le remit immédiatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le
conserva jusqu'à la mort du monarque.
Olivarès avait d'abord été exilé à Loëches, petite ville de sa
juridiction, à quelques lieues de Madrid, où la duchesse, sa femme,
avait bâti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari
avaient décoré de magnifiques tapisseries, exécutées, ainsi que nous
l'avons dit, d'après les cartons de Rubens. Renversé du pouvoir d'une
manière aussi éclatante qu'inattendue, Olivarès, dont la volonté ne
connaissait pas de résistance quelques jours avant, se vit entièrement
abandonné de ses _bons amis de cour_. Velasquez seul lui demeura fidèle,
et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'hésita point
à l'aller voir et à l'assurer de sa reconnaissance et de son dévouement.
Il ne paraît pas que cette démarche ait nui à la faveur dont l'artiste
était en possession auprès du roi. Il gagna même bientôt celle du
nouveau favori, qui aimait et admirait son génie. Il continua donc à
faire les portraits des personnages les plus éminents de la cour, et à
représenter les scènes d'intérieur du palais. En 1648, il fut envoyé
pour la seconde fois en Italie[199], afin d'y acheter, pour le roi, des
tableaux, statues et autres œuvres d'art, qu'il rapporta en Espagne;
enfin, il jouit jusqu'à sa mort, arrivée à Madrid le 6 août 1660, de la
vogue et de la faveur la plus marquée.
Quant au comte-duc, bientôt ses ennemis trouvèrent, qu'à Loëches, il
était trop près de Madrid, et ils le firent exiler à Toro, petite ville
ruinée sur le Douro. C'est là qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ
deux années après sa disgrâce. On raconte que ses ennemis, le
poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accusé de s'occuper,
dans sa retraite, de magie et d'alchimie, considérées alors comme des
crimes, et sévèrement punies par les lois de l'Église. Mais le grand
inquisiteur, qu'il avait comblé de places et de bénéfices, prit sa
défense et détourna cette accusation.
Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence,
la suite de ses adulateurs et la protection du roi, «et c'était une
chose digne de pitié, dit le dominicain Guidi[200], de voir, comme en un
instant, d'une idole adorée, il avait été transformé en le plus méprisé
des hommes.» Un des derniers portraits exécutés par Velasquez pour le
comte-duc avait été celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie
supérieure seule est terminée; le reste n'a pas été achevé, probablement
par suite de la disparition du personnage qui, après la disgrâce de son
père, alla sans doute cacher loin de Madrid son désespoir et sa misère.
Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de
lord Ellesmère[201], est resté dans son état incomplet, comme une
médaille peinte des vicissitudes humaines.
Plus de deux siècles se sont écoulés depuis la mort d'Olivarès, et le
temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les
désastres du long règne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi
et de son favori a été fatal à la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne
ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une
compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles
incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au goût
éclairé du prince et de son ministre?