CHAPITRE XII

Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan Bautista

Crescencio.--Pompeo Leoni.--Le Panthéon de l'Escurial.--Le Buen

Retiro.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna

et Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue équestre de

Philippe IV.

1621--1665

Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie était en possession de

fournir un grand nombre d'artistes à la cour d'Espagne. Parmi ceux qui

furent employés avec honneur sous les règnes de Philippe III et de son

fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons déjà indiqué, mérite une

mention particulière. Il était d'une noble famille romaine, et frère du

cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une manière remarquable

des fleurs et des fruits, et Palomino[154] rapporte qu'il y avait de son

temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute idée de son

talent dans ce genre. Mais sa réputation, comme architecte, était

beaucoup plus assurée, et c'est à cet art que son nom doit d'être

parvenu jusqu'à nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi[155],

rapporte qu'après avoir été fait, par Paul V, surintendant de la belle

chapelle Pauline, à Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres

travaux exécutés par ordre de ce pontife, il fut emmené en Espagne, en

1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III.

Ayant présenté à ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut

admis à concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois

d'Espagne à l'Escurial. Le modèle de Crescenzi fut exposé avec les

autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jugé le

meilleur, le chargea de l'exécuter. Mais, comme il n'y avait sur les

lieux ni matériaux de bonne qualité, ni ouvriers assez capables,

Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adressées à

différents princes. À Florence, il engagea Francesco Generino,

sculpteur; à Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci

et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici,

Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit

la main à l'œuvre de la sépulture royale, qu'on a nommée Panthéon. C'est

une chapelle souterraine, à laquelle on descend par soixante degrés:

elle est entièrement privée de la lumière du jour. Sa forme est

sphérique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de

bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bientôt; tout autour, de

magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis

Charles-Quint. Chaque tombeau est séparé du plus rapproché par des

doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont placés des

anges qui tiennent des torchères, au nombre de trente, comme les

tombeaux. L'œuvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du

Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent.

Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en médailles et sculpteur, Leone

Leoni, d'Arezzo, dont nous avons raconté ailleurs[156] la vie

aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un

grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait également travaillé pour

des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant

partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'église de

Saint-Paul, à Valladolid[157].

Le Panthéon de l'Escurial, commencé vers 1619, ne fut achevé qu'en 1654.

Sa consécration fut faite le 15 mars de cette année, avec la plus grande

pompe, en présence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de

Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient

continué cette race royale, eurent été descendus dans la chapelle, et

déposés, chacun à sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre,

un frère hiéronimite prononça une éloquente oraison funèbre, sur ce

texte tiré d'Ézéchiel: «_Ô vous, ossements desséchés, écoutez la parole

du Seigneur_[158].»

Pour récompenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de

l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma

surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le

Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du _Buen Retiro_, d'ordre

dorique, que le comte-duc fit bâtir et qu'il offrit au roi, presque

aussitôt après son avénement à la couronne. Ce prince fit à ce palais

quelques augmentations, et il éleva en outre, au milieu des agréables

jardins qui l'entourent, les deux pavillons appelés les Hermitages de

Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit décorer de fresques.--Nous

ignorons si Crescenzi fut également l'architecte de l'église de

Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore

aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.--Selon

Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660, à l'âge de

soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterré en

grande pompe dans l'église _del Carmine_.

Cosimo Lotti, peintre, architecte et ingénieur, était un Florentin,

élève de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employé par le grand-duc

Cosme II, à restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et

spécialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il

exécuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une

barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses

inventions à cette époque. En 1628, Philippe IV désirant ajouter un

théâtre au palais du _Buen Retiro_, demanda au duc de Toscane un artiste

capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction

de cet édifice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les

décorations et les machines nécessaires aux représentations. Le

grand-duc, après avoir consulté Giulio Parigi, architecte alors en

grande réputation à Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se

rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui

quelques-unes de ses inventions. Dès qu'il fut arrivé à Madrid, le roi

s'empressa de lui faire commencer la construction du théâtre. Cosimo le

disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi,

on avait la vue de toute la scène, et que l'on pouvait également bien

voir et entendre les comédies. Comme le fond de la scène s'ouvrait sur

la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les

gradins pour manœuvrer les machines. Il réussit tellement bien, que pour

faciliter après lui les changements de décorations, il composa un livre

orné de dessins et contenant toutes les explications nécessaires. Le roi

lui avait accordé un traitement considérable, et lui avait donné un

logement dans les dépendances du palais[159].

Carducho[160] décrit en ces termes une représentation donnée par Cosimo

Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut témoin d'une des plus

singulières inventions de cet ingénieur.--«Devant les fenêtres des

voûtes de l'appartement du roi, on avait disposé, dit-il, un théâtre

portatif en planches, pour donner une représentation des machines, dans

laquelle Cosimo Lotti, fameux ingénieur florentin, envoyé par le

grand-duc de Toscane au service de Sa Majesté, a donné une exhibition de

ses étonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent,

lorsqu'il fut arrivé, il fit une tête de satyre, d'un travail

remarquable, laquelle avec un air féroce, remue les yeux, les oreilles,

les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel

cri, qu'elle épouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas été averti

à l'avance. C'est ainsi, qu'en ma présence, un homme qui ne s'attendait

pas à cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se précipita

d'un bond à plus de quatre pas. On ignore si la tête qu'avait fabriquée

Albert le Grand était aussi étonnante que celle-ci. Cosimo donna une

représentation au palais, où l'on voyait la mer agitée d'une telle

manière, et avec un tel effet, que ceux qui en étaient témoins furent

obligés de sortir avec le mal de cœur (_collo stomaco alterato_), comme

s'ils eussent été réellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs

dames, de celles qui assistèrent à cette fête.»

Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse tête de satyre,

la reine la fit voir à quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la

crainte que cette tête ne fût une invention surnaturelle, qui avait la

faculté d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour

tout rapporter au roi ou à elle-même. Cette explication leur inspira une

telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer à parler, afin de

n'être point entendues par cette tête[161].

Philippe IV fut tellement satisfait des représentations données par

Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employés

dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public à juger de

ses étonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entrée, et gagna, dit

Baldinucci[162], plus de deux mille écus. Cosimo ne se bornait pas à

diriger les représentations théâtrales: il composait des pièces

burlesques, et jouait lui-même, avec beaucoup de succès, les personnages

les plus ridicules de ses pièces. Il conserva longtemps l'emploi

d'ingénieur du roi d'Espagne, et mourut à Madrid dans un âge avancé.

Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au

grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, élève de Jean

Bilivert, peintre, ingénieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il

dessinait très-facilement à la plume, et réussissait à faire des charges

ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci[163], amusait beaucoup le

grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 décembre 1650, et

s'achemina par Gênes, où il fut reçu avec honneur par les Spinola, qui

le logèrent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le

temps lui permît de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce séjour à

profit, en dessinant à la plume sur parchemin, pour ses illustres hôtes,

une _Suzanne au bain avec les vieillards_, figures qui avaient une palme

de hauteur. À son départ, il reçut de nombreux cadeaux, entre autres du

velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arrivé à Madrid, il eut

bientôt gagné les bonnes grâces du roi, par son talent à disposer les

décorations de son théâtre, et à faire mouvoir les machines. S'il faut

en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne

dédaignaient pas de l'aider eux-mêmes à faire marcher, et à changer les

décorations à son coup de sifflet. Une comédie représentée à l'aide de

ces auxiliaires, eut un tel succès, qu'il fallut la répéter trente-six

fois de suite, et le roi, en témoignage de toute sa satisfaction,

s'empressa d'offrir à Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du

palais de Madrid, notre ingénieur se distingua par sa présence d'esprit,

et sauva les bâtiments voisins, en faisant la part du feu. Le roi

l'ayant chargé de reconstruire ce qui avait été brûlé, il poussa les

travaux avec une grande activité, en sorte qu'au bout de six mois, tout

était complètement réparé. Il dessina aussi pour le roi des jardins,

dans le goût de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, près de

Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui

était alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne dédaigna

pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit à

Madrid. Après avoir passé six années au service de Philippe IV, Baccio

mourut des suites d'une saignée, et l'on crut alors que cette opération

avait été faite avec un fer empoisonné, à l'instigation d'un de ses

ennemis[164].

Palomino rapporte[165], qu'à son second voyage en Italie, exécuté en

1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec

Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager à venir en

Espagne. Passeri[166], qui a consacré à ces deux artistes une notice

détaillée, et qui a dû être mieux informé, attribue au prince-cardinal,

Jean-Charles de Médicis, la conduite de la négociation qui attacha ces

deux artistes au service de Philippe IV. Ils étaient tous deux Bolonais,

et liés de la plus étroite amitié, à ce point qu'ils travaillèrent toute

leur vie ensemble et aux mêmes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli

peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y

disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils

préparaient de concert et exécutaient en commun, et bientôt leur

réputation s'étendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord à

Bologne, ensuite à Modène, à Florence et à Rome, à Forli et dans

beaucoup d'autres lieux, églises, cloîtres, couvents, palais, villas.

Dans toutes ces entreprises, ils montrèrent quelle puissance pouvait

avoir une si complète union. Mitelli en a laissé un touchant témoignage

à Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la

maison de son camarade Colonna, et qui représentaient des perspectives

et des ornements dus à la fantaisie de son imagination[167]. Le même

artiste peignit également un grand nombre de décorations pour les pièces

représentées à Bologne: comme aussi des tableaux à la gouache, dont les

figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans

ce genre.

Lorsque Mitelli et Colonna furent entrés au service du roi d'Espagne, la

première œuvre qu'ils entreprirent fut une façade dans le jardin de ce

prince, avec trois perspectives peintes à la voûte, dans le palais même

à Madrid. Dans la première, ils représentèrent la _Chute de Phaéton_;

dans la seconde, l'_Aurore_, et dans la troisième, la _Nuit_. Ils

peignirent ensuite dans le même palais une grande salle octogone avec

tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie

d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charmé de ce beau travail,

allait les voir à l'œuvre deux fois par jour, et quelquefois même

montait sur l'échafaudage où ils peignaient, et causait avec eux

familièrement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur

et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut terminé,

le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette

salle sa première audience de réception à l'ambassadeur de France, le

duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de

l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Protégés par le marquis d'Heliche,

fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employés ensuite au

_Buen Retiro_, où ils peignirent la voûte d'une loge. Ils en décorèrent

les murailles latérales avec des ornements d'architecture, qu'ils

disposèrent en perspective fuyante, selon les règles de l'art, avec les

proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et

de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et différents

ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la

voûte, où ils avaient peint une vue du ciel, ils représentèrent

l'_Aurore enlevant Céphale_. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour

le même marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage créé par son

ingénieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas à

succomber à Madrid, en 1660, à l'âge de cinquante et un ans, laissant

dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a gravé à

l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises

et autres ornements d'architecture, estimé des maîtres en cet

art[168].

Un autre artiste italien, plus célèbre que les précédents, Pietro

Tacca[169], de Carrare, sculpteur, fut également occupé par les rois

Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut élève de

Jean de Bologne, et après le départ pour la France, en 1601, de son

camarade Pietro Francavilla, il occupa la première place dans l'atelier

de son maître, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services.

Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas à

acquérir une grande habileté pour le dessin, le modelé, le moulage et

surtout la fonte des métaux; car Jean de Bologne aimait à exécuter ses

ouvrages en bronze. Après sa mort, arrivée à Florence le 14 août 1608,

le Tacca fut jugé digne de le remplacer, comme statuaire en titre du

grand-duc Cosme II, emploi dont il reçut le brevet officiel l'année

suivante. À partir de cette époque, il put à peine suffire aux commandes

qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les

parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commencé, en 1604, le cheval

sur lequel devait être placée la statue de notre roi Henri IV: ce fut le

Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage était entièrement

achevé en 1611; il fut envoyé en France, par Livourne, le 30 avril 1613,

mais il ne parvint à Paris que vers la fin de juin 1614. Le piédestal en

marbre, destiné à recevoir la statue, avait été décoré de bas-reliefs

exécutés par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les

dessins du Cigoli. La reine Marie de Médicis, dans une lettre du 10

octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de

la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, «laquelle était

digne, disait-elle, de celui qu'elle représentait.»--Cette statue, l'une

des meilleures du statuaire, après avoir fait l'ornement du Pont-Neuf

pendant cent soixante-dix-huit années, n'a pas trouvé grâce devant la

barbarie révolutionnaire de 1793.

Le Tacca fut également chargé de terminer la statue équestre de Philippe

III, que son maître avait laissé inachevée. Elle fut envoyée en Espagne

en 1616, mais sans que le Tacca quittât Florence; il la confia aux soins

d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait déjà conduit en France

celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivarès ayant voulu faire

couler en bronze une statue équestre colossale de Philippe IV, auquel il

avait décerné le nom de Grand, fit écrire par ce prince à madame de

Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger

le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais

il voulut faire lui-même les frais de cette statue, qu'il se réserva

d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca reçut donc l'ordre de cesser tout

autre travail, et de mettre la main à ses modèles. Il les avait déjà

fort avancés, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui représenta

qu'il serait fort agréable au roi, de ne point voir le cheval dans la

pose de ceux de toutes les autres statues équestres; c'est-à-dire, non

comme s'il marchait au pas, mais comme s'il était lancé au galop et se

cabrait. Avant d'étudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait

pour impossible à exécuter, le Tacca voulut avoir un modèle en petit du

cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens était

alors à Madrid, il écrivit dans cette ville, pour qu'il lui fût envoyé

de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa

une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle étaient

représentés le cheval et la personne du roi, peints, d'après nature, de

la main même de Rubens. Non satisfait de ce premier modèle, le Tacca,

pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un

nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du même

artiste, portrait qui lui fut également envoyé[170].

Restait l'exécution du cheval et de la statue, de grandeur colossale.

Nous avons déjà dit qu'on regardait alors comme impossible de faire

tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derrière, un cheval

portant le poids énorme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus

grande que nature. Les gens du métier étaient unanimes pour dire que,

dans cette attitude, le cheval portant à faux, ne pourrait se tenir en

équilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette appréhension,

car, pour résoudre la difficulté, il n'hésita pas à s'adresser au

célèbre Galilée, le plus savant mathématicien et géomètre de sa patrie

et de son siècle. Cet homme illustre suggéra au sculpteur un moyen

facile de résoudre le problème, sans qu'il y parût, et sans nuire à la

beauté de l'œuvre: il fit poser les jambes de derrière du cheval sur un

plan carré, établi de biais, à l'un des côtés duquel il fixa une poutre

ou forte barre de fer, qui s'étendait dans presque toute la longueur du

cheval, et s'enfonçait en terre, pour empêcher que la tête et les pieds

de devant n'entraînassent et ne fissent renverser la partie postérieure

du cheval ainsi que le cavalier[171]. Le Tacca, de son côté, combina le

poids des diverses parties de son groupe, de manière à en équilibrer

l'assiette. La statue, étant heureusement terminée, fut exposée à

Florence dans la maison de l'artiste, au grand étonnement de ses

envieux, et à l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur

ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussitôt après

l'achèvement de son œuvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci[172] donne à

entendre que sa fin fut hâtée par les contrariétés qu'il éprouvait

depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut

inhumé avec honneur à l'_Annunziata_, dans la même chapelle et dans le

même lieu que son maître Jean de Bologne[173].

Ce fut son fils aîné Ferdinand, qui avait étudié la sculpture et la

fonte sous la direction de son père, qui fut chargé de conduire la

statue équestre de Philippe IV à Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne,

au nom du grand-duc, et la plaça, en 1641, sur le piédestal qui lui

avait été préparé devant la façade principale du Buen Retiro, d'où elle

a été éloignée en 1844, pour être reportée sur la place spacieuse, en

face du palais de Philippe V. À cette époque, on a ajouté deux

bas-reliefs, disposés sur les principaux côtés du piédestal. L'un

représente Philippe IV donnant une médaille à Velasquez; l'autre

rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts[174].

Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'étonnement

que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier porté sur un

cheval qui se cabre, elle mérite encore de fixer l'attention des

amateurs, à cause de ses belles formes et du fini de son exécution. Que

ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donné le modèle au statuaire

florentin, toujours est-il que celui-ci à parfaitement rendu l'idée du

maître. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre,

que les modernes aient coulé en bronze jusqu'à ce jour.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 43 / 92 题