Vous, dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d'embellir le
faciès, ne croyez pas qu'il s'agisse encore de pousser, dans des
strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu'un élève de quatrième,
des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements
sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu'on serait capable
de l'imaginer, pour peu qu'on s'en donnât la peine; mais il est
préférable de prouver par des faits les propositions que l'on avance.
Prétendriez-vous donc que, parce que j'aurais insulté, comme en me
jouant, l'homme, le Créateur et moi-même, dans mes explicables
hyperboles, ma mission fût complète? Non: la partie la plus importante
de mon travail n'en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire.
Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés
plus haut: il leur sera ainsi communiqué une puissance moins abstraite.
La vitalité se répandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil
circulatoire, et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de
rencontrer, là où d'abord vous n'aviez cru voir que des entités vagues
appartenant au domaine de la spéculation pure, d'une part, l'organisme
corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de
l'autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions physiologiques
de la chair. Ce sont des êtres doués d'une énergique vie qui, les bras
croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement (mais, je suis
certain que l'effet sera très poétique) devant votre visage, placés
seulement à quelques pas de vous, de manière que les rayons solaires,
frappant d'abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées,
viendront ensuite se refléter, visiblement sur leurs cheveux terrestres
et matériels. Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs de la
spécialité de provoquer le rire; des personnalités fictives qui auraient
bien fait de rester dans la cervelle de l'auteur; ou des cauchemars
placés trop au-dessus de l'existence ordinaire. Remarquez que, par cela
même, ma poésie n'en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos mains
des branches ascendantes d'aorte et des capsules surrénales; et puis des
sentiments! Les cinq premiers récits n'ont pas été inutiles; ils étaient
le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction,
l'explication préalable de ma poétique future: et je devais à moi-même,
avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de
l'imagination, d'avertir les sincères amateurs de la littérature, par
l'ébauche rapide d'une généralisation claire et précise, du but que
j'avais résolu de poursuivre. En conséquence, mon opinion est que,
maintenant, la partie synthétique de mon oeuvre est complète et
suffisamment paraphrasée. C'est par elle que vous avez appris que je me
suis proposé d'attaquer l'homme et Celui qui le créa. Pour le moment et
pour plus tard, vous n'avez pas besoin d'en savoir davantage! Des
considérations, nouvelles me paraissent superflues, car elles ne
feraient que répéter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai,
mais identique, l'énoncé de la thèse dont la fin de ce jour verra le
premier développement. Il résulte, des observations qui précèdent, que
mon intention est d'entreprendre, désormais, la partie analytique; cela
est si vrai qu'il n'y a que quelques minutes seulement, que j'exprimai
le voeu ardent que vous fussiez emprisonné dans les glandes sudoripares
de ma peau, pour vérifier la loyauté de ce que j'affirme, en
connaissance de cause. Il faut, je le sais, étayer d'un grand nombre de
preuves l'argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème; eh
bien, ces preuves existent, et vous savez que je n'attaque personne,
sans avoir des motifs sérieux! Je ris à gorge déployée, quand je songe
que vous me reprochez de répandre d'amères accusations contre
l'humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me
donnerait raison!) et contre la Providence: je ne rétracterai pas mes
paroles; mais, racontant ce que j'aurai vu, il ne me sera pas difficile,
sans autre ambition que la vérité, de les justifier. Aujourd'hui, je
vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure restera dans
la suite à peu près stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou
l'autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle
forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques
tâtonnements, ma formule définitive. C'est la meilleure: puisque c'est
le roman! Cette préface hybride a été exposée d'une manière qui ne
paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu'elle surprend,
pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très bien où l'on veut
d'abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupéfaction,
auquel on doit généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur
temps à lire des livres ou des brochures, j'ai fait tous mes efforts
pour le produire. En effet, il m'était impossible de faire moins, malgré
ma bonne volonté: ce n'est que plus tard, lorsque quelques romans auront
paru, que vous comprendrez mieux la préface du renégat, à la figure
fuligineuse.
* * * * *
Avant d'entrer en matière, je trouve stupide qu'il soit nécessaire (je
pense que chacun ne sera pas de mon avis, si je me trompe) que je place
à côté de moi un encrier ouvert, et quelques feuillets de papier non
mâché. De cette manière, il me sera possible de commencer, avec amour,
par ce sixième chant, la série des poëmes instructifs qu'il me tarde de
produire. Dramatiques épisodes d'une implacable utilité! Notre héros
s'aperçut qu'en fréquentant les cavernes, et prenant pour refuge les
endroits inaccessibles, il transgressait les règles de la logique, et
commettait un cercle vicieux. Car, si d'un côté, il favorisait ainsi sa
répugnance pour les hommes, par le dédommagement de la solitude et de
l'éloignement, et circonscrivait passivement son horizon borné, parmi
des arbustes rabougris, des ronces et des lambrusques, de l'autre, son
activité ne trouvait plus aucun aliment pour nourrir le minotaure de
ses instincts pervers. En conséquence, il résolut de se rapprocher des
agglomérations humaines, persuadé que parmi tant de victimes toutes
préparées, ses passions diverses trouveraient amplement de quoi se
satisfaire. Il savait que la police, ce bouclier de la civilisation,
le recherchait avec persévérance, depuis nombre d'années, et qu'une
véritable armée d'agents et d'espions était continuellement à ses
trousses. Sans, cependant, parvenir à le rencontrer. Tant son habileté
renversante déroutait, avec un suprême chic, les ruses les plus
indiscutables au point de vue de leur succès, et l'ordonnance de la
plus savante méditation. Il avait une faculté spéciale pour prendre des
formes méconnaissables aux yeux exercés. Déguisements supérieurs, si je
parle en artiste! Accoutrements d'un effet réellement médiocre, quand
je songe à la morale. Par ce point, il touchait presqu'au génie.
N'avez-vous pas remarqué la gracilité d'un joli grillon, aux mouvements
alertes, dans les égouts de Paris? Il n'y a que celui-là: c'était
Maldoror! Magnétisant les florissantes capitales, avec un fluide
pernicieux, il les amène dans un état léthargique où elles sont
incapables de se surveiller comme il le faudrait. État d'autant plus
dangereux qu'il n'est pas soupçonné. Aujourd'hui il est à Madrid; demain
il sera à Saint-Pétersbourg; hier il se trouvait à Pékin. Mais, affirmer
exactement l'endroit actuel que remplissent de terreur les exploits de
ce poétique Rocambole, est un travail au-dessus des forces possibles de
mon épaisse ratiocination. Ce bandit est, peut-être, à sept cents lieues
de ce pays; peut-être, il est à quelques pas de vous. Il n'est pas
facile de faire périr entièrement les hommes, et les lois sont là; mais,
on peut, avec de la patience, exterminer, une par une, les fourmis
humanitaires. Or, depuis les jours de ma naissance, où je vivais avec
les premiers aïeuls de notre race, encore inexpérimenté dans la tension
de mes embûches; depuis les temps reculés, placés, au delà de
l'histoire, où, dans de subtiles métamorphoses, je ravageais, à diverses
époques, les contrées du globe par les conquêtes et le carnage, et
répandais la guerre civile au milieu des citoyens, n'ai-je pas déjà
écrasé sous mes talons, membre par membre ou collectivement, des
générations entières, dont il ne serait pas difficile de concevoir le
chiffre innombrable? Le passé radieux a fait de brillantes promesses à
l'avenir: il les tiendra. Pour le ratissage de mes phrases, j'emploierai
forcément la méthode naturelle, en rétrogradant jusque chez les
sauvages, afin qu'ils me donnent des leçons. Gentlemen simples et
majestueux, leur bouche gracieuse ennoblit tout ce qui découle de leurs
lèvres tatouées. Je viens de prouver que rien n'est risible dans cette
planète. Planète cocasse, mais superbe. M'emparant d'un style que
quelques-uns trouveront naïf (quand il est si profond), je le ferai
servir à interpréter des idées qui, malheureusement, ne paraîtront
peut-être pas grandioses! Par cela même, me dépouillant des allures
légères et sceptiques de l'ordinaire conversation, et, assez prudent
pour ne pas poser ... je ne sais plus ce que j'avais l'intention de
dire, car, je ne me rappelle pas le commencement de la phrase. Mais,
sachez que la poésie se trouve partout où n'est pas le sourire,
stupidement railleur, de l'homme, à la figure de canard. Je vais d'abord
me moucher, parce que j'en ai besoin; et ensuite, puissamment aidé par
ma main, je reprendrai le porte-plume que mes doigts avaient laissé
tomber. Comment le pont du Carrousel put-il garder la constance de sa
neutralité, lorsqu'il entendit les cris déchirants que semblait pousser
le sac!
* * * * *
I
Les magasins de la rue Vivienne étalent leurs richesses aux yeux
émerveillés. Éclairés par de nombreux becs de gaz, les coffrets d'acajou
et les montres en or répandent à travers les vitrines des gerbes de
lumière éblouissante. Huit heures ont sonné à l'horloge de la Bourse:
ce n'est pas tard! A peine le dernier coup de marteau s'est-il fait
entendre, que la rue, dont le nom a été cité, se met à trembler, et
secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu'au boulevard
Montmartre. Les promeneurs hâtent le pas, et se retirent pensifs dans
leurs maisons. Une femme s'évanouit et tombe sur l'asphalte. Personne ne
la relève: il tarde à chacun de s'éloigner de ce parage. Les volets se
referment avec impétuosité, et les habitants s'enfoncent dans leurs
couvertures. On dirait que la peste asiatique a révélé sa présence.
Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville se prépare à nager
dans les réjouissances des fêtes nocturnes, la rue Vivienne se trouve
subitement glacée par une sorte de pétrification. Comme un coeur qui
cesse d'aimer, elle a sa vie éteinte. Mais, bientôt, la nouvelle du
phénomène se répand dans les autres couches de la population, et un
silence morne plane sur l'auguste capitale. Où sont-ils passés, les becs
de gaz? Que sont-elles devenues, les vendeuses d'amour? Rien ... la
solitude et l'obscurité! Une chouette, volant dans une direction
rectiligne, et dont la patte est cassée, passe au-dessus de la
Madeleine, et prend son essor vers la barrière du Trône, en s'écriant:
«Un malheur se prépare.» Or, dans cet endroit que ma plume (ce véritable
ami qui me sert de compère) vient de rendre mystérieux, si vous regardez
du côté par où la rue Colbert s'engage dans la rue de Vivienne, vous
verrez, à l'angle formé par le croisement de ces deux voies, un
personnage montrer sa silhouette, et diriger sa marche légère vers les
boulevards. Mais, si l'on s'approche davantage, de manière à ne pas
amener sur soi-même l'attention de ce passant, on s'aperçoit, avec un
agréable étonnement, qu'il est jeune! De loin on l'aurait pris en effet
pour un homme mûr. La somme des jours ne compte plus, quand il s'agit
d'apprécier la capacité intellectuelle d'une figure sérieuse. Je me
connais à lire l'âge dans les lignes physiognomoniques du front: il a
seize ans et quatre mois! Il est beau comme la rétractilité des serres
des oiseaux rapaces; ou encore, comme l'incertitude des mouvements
musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale
postérieure; ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours
retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs
indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille; et surtout,
comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à
coudre et d'un parapluie! Mervyn, ce fils de la blonde Angleterre, vient
de prendre chez son professeur une leçon d'escrime, et, enveloppé dans
son tartan écossais, il retourne chez ses parents. C'est huit heures et
demie, et il espère arriver chez lui à neuf heures: de sa part, c'est
une grande présomption que de feindre d'être certain de connaître
l'avenir. Quelque obstacle imprévu ne peut-il l'embarrasser dans sa
route? Et cette circonstance, serait-elle si peu fréquente, qu'il dût
prendre sur lui de la considérer comme une exception? Que ne
considère-t-il plutôt, comme un fait anormal, la possibilité qu'il a eue
jusqu'ici de se sentir dépourvu d'inquiétude et pour ainsi dire heureux?
De quel droit en effet prétendrait-il gagner indemne sa demeure, lorsque
quelqu'un le guette et le suit par derrière comme sa future proie? (Ce
serait bien peu connaître sa profession d'écrivain à sensation, que de
ne pas, au moins, mettre en avant, les restrictives interrogations après
lesquelles arrive immédiatement la phrase que je suis sur le point de
terminer.) Vous avez reconnu le héros imaginaire qui, depuis un long
temps, brise par la pression de son individualité ma malheureuse
intelligence! Tantôt Maldoror se rapproche de Mervyn, pour graver dans
sa mémoire les traits de cet adolescent; tantôt, le corps rejeté en
arrière, il recule sur lui-même comme le boomerang d'Australie, dans la
deuxième période de son trajet, ou plutôt, comme une machine infernale.
Indécis sur ce qu'il doit faire. Mais, sa conscience n'éprouve aucun
symptôme d'une émotion la plus embryogénique, comme à tort vous le
supposeriez. Je le vis s'éloigner un instant dans une direction opposée:
était-il accablé par le remords? Mais, il revint sur ses pas avec un
nouvel acharnement. Mervyn ne sait pas pourquoi ses artères temporales
battent avec force, et il presse le pas, obsédé par une frayeur dont lui
et vous cherchent vainement la cause. Il faut lui tenir compte de son
application à découvrir l'énigme. Pourquoi ne se retourne-t-il pas? Il
comprendrait tout. Songe-t-on jamais aux moyens les plus simples de
faire cesser un état alarmant? Quand un rôdeur de barrières traverse un
faubourg de la banlieue, un saladier de vin blanc dans le gosier et la
blouse en lambeaux, si, dans le coin d'une borne, il aperçoit un vieux
chat musculeux, contemporain des révolutions auxquelles ont assisté nos
pères, contemplant mélancoliquement les rayons de la lune, qui
s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance tortueusement dans une
ligne courbe, et fait signe à un chien cagneux, qui se précipite. Le
noble animal de la race féline attend son adversaire avec courage, et
dispute chèrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une peau
électrisable. Que ne fuyait-il donc? C'était si facile. Mais, dans le
cas qui nous préoccupe actuellement. Mervyn complique encore le danger
par sa propre ignorance. Il a comme quelques lueurs, excessivement
rares, il est vrai, dont je ne m'arrêterai pas à démontrer le vague qui
les recouvre; cependant, il lui est impossible de deviner la réalité. Il
n'est pas prophète, je ne dis pas le contraire, et il ne se reconnaît
pas la faculté de l'être. Arrivé sur la grande artère, il tourne à
droite et traverse le boulevard Poissonnière et le boulevard
Bonne-Nouvelle. A ce point de son chemin, il s'avance dans la rue du
Faubourg-Saint-Denis, laisse derrière lui l'embarcadère du chemin de fer
de Strasbourg, et s'arrête devant un portail élevé, avant d'avoir
atteint la superposition perpendiculaire de la rue Lafayette. Puisque
vous me conseillez de terminer en cet endroit la première strophe, je
veux bien, pour cette fois, obtempérer à votre désir. Savez-vous que,
lorsque je songe à l'anneau de fer caché sous la pierre par la main d'un
maniaque, un invincible frisson me passe par les cheveux?