Nous rencontrâmes M. Clérambourg sur le pont. Nous n'avions pas à lui
apprendre d'où nous venions. Il dit lui-même à mon père:
--Maintenant que _c'est fait_, je puis vous confier que par votre
démarche vous avez rendu un fier service à Plancoulaine...
Mon père leva les sourcils et jeta son corps en prière.
--Oui, continua Clérambourg, Plancoulaine est à couteaux tirés avec
Courtois, et il ne savait pas à qui confier le soin de ses affaires.
--Ah! dit mon père, j'aurais aimé savoir plus tôt que les choses en
étaient à ce point: j'eusse fait là-bas meilleure figure.
Ces messieurs s'approchèrent du parapet et regardèrent la maison neuve,
qu'on appelait déjà «le château Moche», et qui s'élevait au bout du
pont, presque en face du jardin du presbytère. C'était une construction
prétentieuse, avec deux petites tourelles crénelées, et une terrasse à
balustrade, sur la rivière, le tout destiné à imiter et surpasser les
agréments de la maison Colivaut.
--Courtois, dit M. Clérambourg, a eu la négligence de laisser construire
ces tourelles sans consulter l'état des servitudes. Or, monsieur Phébus
qui, depuis un an et plus, regarde placidement, de sa barque, pousser le
château Moche, vient d'élever la prétention d'en faire raser la toiture
et les tours, attendu qu'il est propriétaire d'une bicoque située
derrière et qui jouit, sur le terrain Moche, d'une servitude de «non
bâtir».
M. Phébus était debout dans sa barque au pied du mur du presbytère. La
flotte de liège oscillait comme un pendule scandant la marche
infaillible du temps propice aux haines patientes. Au-dessus de sa tête
s'étendait le jardin en friche où les plantes, les bêtes et un saint
homme louaient Dieu. La rivière sombre et profonde, toujours même et
toujours nouvelle, coulait indifférente sous un doux ciel léger où
semblaient voleter des jupes de ballerines.
Nous continuâmes notre chemin. Je me rappelais le retour de la visite
aux Plancoulaine, qui avait marqué le début de notre période de
malheurs. Le retour d'aujourd'hui en célébrait la clôture. Là-haut, au
fin bout de la rue, la maison Colivaut ne représentait plus le but un
peu chimérique de nos efforts; la maison Colivaut était à nous. Les
passants, les boutiquiers ne nous regardaient plus comme des gens qui
ont eu le front de regimber contre un caprice tyrannique unanimement
accepté; ils nous enveloppaient de cette bienveillance qu'on n'accorde
qu'à ceux qui se sont soumis à la loi commune. Nous étions désormais
d'accord avec l'opinion publique.
Quelque chose, je ne sais quoi, en ma conscience d'enfant, se révoltait
contre la platitude de ce résultat. Les péripéties de la guerre me
plaisaient mieux que cette médiocre paix; je regrettais que l'aventure
fût finie.
Nous montions la grande rue. Je marchais devant mes parents. Ils
m'avaient appelé; je ne les avais pas entendus. J'allais toujours,
l'esprit perdu dans des «imaginations». Le désir autrefois ressenti en
montant dans la voiture de mon père, ce désir de fuite éperdue dans
l'air libre, au-dessus des toitures, des campagnes, des routes et des
rivières, me soulevait de nouveau avec ses suffocations et son vertige.
Je voyais la rue qui montait, qui s'arrêtait à la porte aux pattes de
biche et au mur à balustrade de la maison Colivaut; et je voulais que
cette rue ne s'arrêtât point, qu'elle crevât la maison Colivaut, qu'elle
escaladât la colline et, par delà la colline, qu'elle escaladât d'autres
obstacles, qu'elle montât plus haut! Je gravissais ces pentes; je voyais
se rapetisser Beaumont, se ratatiner son monde, et la maison
Plancoulaine elle-même devenir quelque chose de moindre qu'une
fourmilière... Alors, là-haut, je voyais... Je voyais quoi?... Ah!...
voilà. J'avais beau faire effort, être certain que quelque chose
apparaîtrait là-haut, un brouillard m'aveuglait.
J'arrêtai mes pas réels, au milieu de la place, devant la statue
d'Alfred de Vigny. Ce grand homme de bronze, à la figure étrangère et
hautaine, fut le premier objet qui me frappa au sortir de mon rêve.
Était-ce lui qui émergeait du brouillard? était-ce lui qu'on voyait
encore quand on regardait de plus haut que la maison Colivaut, de plus
haut que la colline et de plus haut que d'autres collines encore? Des
voix criaient derrière moi:
--Riquet!... Riquet!...
Je me retournai.
--Riquet! mais c'est Marguerite Charmaison!... C'est Marguerite
Charmaison!
Je fis à part moi: «Ah! oui, Marguerite Charmaison, qui cherche depuis
plus longtemps que moi! Marguerite Charmaison, qui a eu de plus grands
désirs que moi-même. Elle doit savoir, elle, ce que l'on voit quand on
s'est donné beaucoup de peine pour monter, pour escalader collines et
collines!...»
--Riquet! Riquet!... On te dit que c'est Marguerite!
En effet, Marguerite Charmaison était là. Elle arrivait de Paris; elle
présentait sa mère, que nous n'avions jamais vue à Beaumont. Elle savait
déjà que nous venions de chez les Plancoulaine et nous en félicitait.
Elle dit:
--J'irai vous annoncer une nouvelle.
D'une jeune fille ordinaire, cela eût signifié évidemment un mariage.
Mais de Marguerite, que pouvait-on prévoir avec assurance? Peut-être
avait-elle vendu un tableau à l'État? ou découvert une nouvelle
vocation? peut-être avait-elle recouvré ses goûts anciens: elle entrait
au théâtre? elle se faisait religieuse? elle décidait de pleurer sa vie
entière le souvenir du jeune lord anglais ou du grand cardinal?... Ou
bien elle avait culbuté la philosophie allemande?... émancipé le sexe
féminin?... découvert la formule de l'Art?... Rien de tout cela ne me
paraissait ridicule ni au-dessus des forces de Marguerite. Je résumais
mes suppositions en disant: «Qu'elle a de la chance! elle a trouvé!»