Ils n'auraient pas reparlé de l'incident, c'est probable, si ce n'eût
été la difficulté de faire porter la bourriche. A qui confier cette
commission? A la mère Fouillette? pour que toute la ville en fût dès le
soir même avisée! A quelqu'un «qui attendrait la réponse»? Et si la
bourriche n'était pas acceptée? Peut-être serait-il préférable
d'esquiver la réponse? Mais encore fallait-il un porteur.
En se mêlant à la discussion, sans y prendre garde, petite-maman se fit
complice.
Il fut décidé que l'on attellerait de nouveau, après dîner, à la nuit;
que l'on passerait le pont et traverserait le faubourg «comme pour se
promener», que l'on irait au besoin jusque dans la campagne, et que l'on
prierait, au retour, un gamin ou quelque brave femme assise au pas de sa
porte de remettre la bourriche au destinataire.
Nous exécutâmes la promenade nocturne avec la bourriche. Elle répandait
une odeur de fauve et de poudre et tenait une place considérable dans la
voiture. Mon père prétendait que les chiens nous flairaient au passage.
--Si tu crois, disait sa femme, que tout le monde ne s'aperçoit pas que
nous portons du gibier!...
Il s'énervait; il dit:
--Ne la portons pas. Revenons à la maison.
Elle sourit. Alors il s'entêta dans sa résolution première.
Il faisait nuit noire quand nous traversâmes le faubourg. Les portes
étaient fermées, les contrevents rabattus; nous faillîmes n'y trouver
personne d'éveillé. Mon père arrêta son cheval en disant:
--Voilà le père Boué; tu vas descendre, gamin!
Je descendis. Il me donna cinquante centimes et je fis avec le père Boué
la négociation.
--Vous tourmentez pas! dit le bonhomme, j'avons p'us nos jambes de vingt
ans, mais le valet de chambre aura le panier, le temps de le mettre au
frais avant la nuit... C'est-y tué d'aujourd'hui? Oh! ben, alors, y a
pas de dommage! Mais la chaleur est «traître»... Faut-il dire de qui
qu'est le cadeau?
J'étais remonté dans la voiture. Nous entendîmes le père Boué:
--Faut-il être bête, nom de nom d'un nom! Faut-il être bête quand on n'y
voit goutte!... Un peu de p'us je reconnaissais pas la voiture à m'sieur
Nadaud!
Le lendemain matin, mon père prétendit avoir la migraine, et, au lieu de
s'enfermer dans son cabinet, comme à l'ordinaire, il demeura «à se faire
éventer» sur la terrasse. J'étais à côté de lui. J'aperçus qu'il épiait
les gens qui montaient du bas de la ville. C'était une drôle de migraine
qu'il avait: elle ne lui permettait pas de quitter de l'oeil la
Grande-Rue. A un moment, il tressaillit. Il y avait un homme que j'avais
vu, comme lui, monter depuis la ruelle tournante qui vient du pont. Cet
homme portait un gros paquet. Mais j'avais l'oeil plus fin que mon père;
je lui dis d'un ton assuré:
--Ce n'est pas elle.
--Elle?... Qui? quoi? demanda-t-il aussitôt.
--La bourriche.
Il leva les sourcils. Il aurait eu envie de rire, mais il n'osa. Il
était un peu vexé aussi que j'eusse découvert la cause de son tourment:
il tremblait que les Plancoulaine ne renvoyassent la bourriche.
A midi, il était calmé. La bourriche ne pouvait revenir. Que diable! on
ne laisse pas perdre du gibier. On le retourne ou on le garde.
Évidemment, on le gardait. Il me dit:
--Tu n'as pas reçu de lettre, au moins?
--Moi?
De ma vie je n'avais reçu de lettre.
J'en reçus une par la distribution du soir:
«Mon cher Riquet,
»Mille mercis pour ta magnifique bourriche de gibier.
»PLANCOULAINE.»
--Eh bien! dit mon père, qui lisait sur mon épaule, c'est laconique!
J'entendais son coeur battre. Petite-maman était sur mon autre épaule,
et son souffle me retroussait les cheveux.
Il y avait sur la seconde page un post-scriptum:
«_P.-S._--Comme il est possible que tu n'aies pas tout seul exécuté
une si splendide hécatombe, il est trop juste que tu transmettes nos
remerciements à l'adroit fusil qui t'a secondé.»
--C'est tout?
--C'est tout!
--Tu n'es pas content? dit petite-maman. On t'appelle «adroit fusil»;
fallait-il qu'on te nommât «fier gentilhomme»?
La réponse des Plancoulaine était froide, mais courtoise.
Ils consentaient à manger notre gibier. Nous eussions pu attendre d'eux
une visite; mais les Plancoulaine, c'était une chose admise, ne
sortaient pas. C'était donc à nous d'aller chez eux.