C'était le moment où les Parisiens arrivaient. Du jardin de M. le curé,
je vis passer sur le pont M. Théodore, le musicien. Il avait fait
représenter dans le courant de l'année un opéra qui avait eu un grand
succès; au 14 Juillet, il avait été nommé officier de la Légion
d'honneur. Tous ceux qui osaient l'aborder dans la ville le félicitaient
de la fraîche rosette de sa boutonnière; il n'était pas fat; il disait:
«Oh! la musique y est pour peu de chose: le député Charmaison pour
beaucoup!» Troufleau nous redit le mot; le docteur avait plein la bouche
du crédit de M. Charmaison.
M. Théodore avait amené avec lui, cette année, une cantatrice célèbre,
nommée Rosine Cerbère, sa principale interprète. Elle logeait chez les
Plancoulaine, malgré les murmures de quelques puritains. C'était une
grande femme magnifique. Je la rencontrai un jour chez M. le curé,
qu'elle était en train de charmer par le récit de son humble enfance et
de sa première communion; elle lui mit dans la main pour ses pauvres
plus que ne faisaient en une année ses plus généreuses paroissiennes.
Elle chanta, un dimanche, à la grand'messe: nous faillîmes ne pas
l'entendre. Ce fut encore une affaire!
Notre bonne amie madame Gantois avait émis l'opinion que cette
grand'messe était organisée de toutes pièces par les Plancoulaine.
C'étaient eux qui avaient décidé le curé à laisser chanter l'artiste
dans son église; eux qui avaient fait imprimer le programme, etc.
L'insinuation à notre adresse était perfide, car on savait notre désir
d'aller entendre, au moins à l'église, Rosine Cerbère. Mon père la
releva:
--Autant dire, fit-il, que se rendre à cette cérémonie, c'est aller chez
les Plancoulaine!
--Ma foi! je ne m'en dédis point: c'est tout comme!
--Nous irons, dit mon père.
--Cela, c'est votre affaire, cher monsieur Nadaud... Aussi bien, j'ai
toujours pensé qu'il faudrait un jour ou l'autre rentrer dans... la
maison; mais, soit dit entre nous, et c'est un avis que vous pardonnerez
à mes cheveux blancs, il serait peut-être plus... gentleman de rentrer
par la grande porte plutôt que... comment dirai-je?... par l'annexe...
Petite-maman intervint à temps et empêcha mon père de dire à madame
Gantois quelque chose d'irréparable. Mais il ne voulut plus la voir. Nos
relations se refroidirent.
Nous assistâmes à la messe. Tout le monde fut enivré de la voix de la
cantatrice. Au retour, mon père évoqua les voyages qu'il avait faits à
Paris, les opéras qu'il avait entendus. Sa femme avait vécu à Paris. Ils
se grisèrent et s'attendrirent.
Il n'y avait pas que M. Théodore et la cantatrice chez les Plancoulaine;
on parlait beaucoup de trois jeunes femmes extrêmement élégantes, qui
n'étaient jamais venues à Beaumont et qui embrassaient, disait-on, le
docteur Chevalière. C'étaient ses soeurs. Deux d'entre elles couchaient
chez les Plancoulaine, la troisième chez la vieille madame Charmaison.
Elles se donnaient rendez-vous, le matin, à mi-chemin, et se
rencontraient sur le pont, en toilettes claires, avec des éclats de rire
charmants.
On annonçait l'arrivée de Marguerite.
X
La plupart de ces messieurs se préparaient à la chasse. Dans ses moments
de loisir, mon père faisait ses cartouches. Il m'emmenait à Courance, et
ensemble nous parcourions les vignes, les landes, les bois de sapins,
pour nous rendre compte de l'état du gibier.
La chasse fut ouverte le premier dimanche de septembre. Mon père partit
pour la campagne à quatre heures du matin, avec M. Clérambourg. Vers dix
heures, il était de retour, pour recevoir les clients, nombreux le
dimanche. Du coffre de la voiture, on tira trois lièvres, sept ou huit
perdreaux, une demi-douzaine de cailles. Clérambourg avait prélevé sa
part. Petite-maman dit:
--Qu'allons-nous faire de tout cela?
--Courance est favorisé cette année; il paraît qu'il n'y a pas de gibier
dans le département.
Mon père n'avait pas chassé pendant son année malheureuse. Le gibier
d'alentour avait afflué sur la propriété.
La chasse déridait un peu M. Clérambourg. Il dit un soir:
--Mon cher Nadaud, vous pouvez vous flatter d'être privilégié: il n'y a
ni poil ni plume sur le marché à dix lieues à la ronde. Je vous citerai
l'exemple d'une maison où l'on est quinze à table pour le moins, chaque
jour,--quand ce n'est vingt,--et où l'on n'a pas vu, jusqu'ici, l'aile
d'un perdreau.
--Ah! fit mon père.
Ce propos n'avait l'air de rien; mais mon père en fut agité. Il reprit
plus que jamais son air «d'attendre un paquet de Paris». Il était
soucieux, faisait claquer ses doigts, fronçait les sourcils, tirait sa
barbe.
Un matin, il fit atteler inopinément et porta son fusil à la voiture.
--Où vas-tu? lui dit sa femme.
--A Courance.
--Tu n'as pas prévenu Clérambourg!...
--Je n'ai pas besoin de Clérambourg. Ne suis-je pas assez grand pour
chasser seul?
--Qu'est-ce que cela signifie? Tu ne chasses jamais seul... Emmène-nous
au moins!
--Venez donc! Nous demanderons à déjeuner aux grands-parents.
Arrivé à Courance, mon père commanda au garde de l'accompagner, et il
lui confia un de ses fusils, fait extraordinaire. Le garde était bon
tireur. On entendit une fusillade nourrie jusqu'à midi. Elle cessa. Nous
nous mîmes à table. Mais point de chasseur. Grand'mère commençait à
s'inquiéter:
--A quoi pense donc votre mari? A cette heure-ci, il doit avoir sa
provision de gibier, et au delà.
--D'autant plus qu'il n'a pas à partager aujourd'hui avec le
Clérambourg...
--... qui se laisse facilement attribuer la meilleure part.
--Ils auront mangé un morceau de pain dans une ferme.
En effet, la fusillade, éteinte une demi-heure à peine, reprit de plus
belle.
--Allons! disait grand'mère à petite-maman, vous donnez un dîner,
avouez-le!
--Je vous affirme que je n'en sais pas plus que vous.
Pendant la longue journée, grand'mère ne put se retenir de parler, au
moins incidemment, des visites qu'elle avait faites chez les
Plancoulaine.
--Ils ont de la jeunesse, cette année; c'est extrêmement gai... Ah! par
exemple, vous n'y êtes pas remplacée comme musicienne.
--Oh!
--Il n'y a pas de «oh»! Ces jeunes femmes sont charmantes, mais elles
jouent du piano comme des automates. Soyez assurée qu'ils savent bien
qui leur manque!
--Vous voulez me flatter... Qui donc accompagne Rosine Cerbère?
--C'est monsieur Théodore lui-même.
--Lui! je ne l'ai jamais entendu! On dit qu'il joue!...
--Comme un ange!... On en pleure!
--Vraiment?
Il y avait un silence; une mouche bourdonnait dans la pénombre; on
voyait le beau soleil de la chaude journée par l'entre-bâillement des
persiennes. Grand'mère leva ses lunettes sur son front:
--C'est donc une brouille éternelle?
--Mon mari prend la moindre allusion à ce sujet pour une offense. Nous
sommes là-dessus muets comme une paire de chenets.
Grand'mère confirma que _là-bas_ on avait été mécontent de Courtois.
Le jour avançait. La fusillade allait toujours; on la suivait aisément à
l'oreille. Les chasseurs avaient dû faire le tour de la propriété, avec
une pointe probablement sur les terres du marquis de Liancourt. Enfin,
ils arrivèrent, en nage, crottés jusqu'aux genoux, puant la poudre et le
fauve, chargés comme des baudets: trente-deux pièces!
--Dans un état pareil! dit grand'mère, vous dînez avec nous?
--Non! non! En un tour de main je vais changer de linge, et nous
partons.
--Il y a de quoi attraper la mort!
--Voulez-vous, je vous prie, commander qu'on attelle?... Ah! Riquet, mon
petit, j'ai un service à te demander: tu as une plume, de l'encre, du
papier?... Allons, cherche... apporte!... Tout beau! tout beau!...
Il souriait, il plaisantait; il me parlait comme à son chien. J'allai
chercher ce qu'il désirait et le lui portai. Il me pria aussitôt
d'écrire sur un morceau de papier:
_Gibier de Courance._
Envoi de Riquet (Henri Nadaud).
--Ça suffit, dit-il.
Puis il posa un doigt sur ses lèvres et dit:
--Motus!
Au moment de monter en voiture, sa femme lui dit:
--Je suppose que tu as de quoi être généreux? Combien de pièces as-tu
laissées à ta belle-mère?
--Combien de pièces?... Mais je ne sais pas; demande au garde.
Elle alla demander au garde. Il achevait de ficeler une bourriche
énorme. Monsieur ne lui avait pas commandé de garder quoi que ce soit.
Elle fut interdite devant ce panier soigneusement fait, comme pour un
envoi, et bourré de trente-deux pièces de gibier. Nous montâmes en
voiture.
Nous descendîmes au trot une grande allée d'ormes conduisant à la
grille; après il y avait une côte. La jument allant au pas, petite-maman
se tourna vers son mari:
--Ah çà! tu vas m'expliquer, j'espère?...
Il s'attendait à la question; cependant il pâlit. Il s'écoula un temps
infinitésimal. Son coeur devait battre violemment. Il espérait pouvoir
répondre d'un mot. Et, en effet, sa femme précisa son interrogation:
--Où envoies-tu cette bourriche?
Il dit:
--_Là-bas_! parbleu!
Il ajouta aussitôt:
--On ne peut tout de même pas passer pour des goujats.
Il regarda sa femme brièvement, entre deux clins d'oeil. Comme elle se
taisait, il essaya d'atténuer encore et dit:
--C'est le petit qui fait l'envoi...
Elle était aussi pâle que lui. Elle ne le regarda pas. Son regard
n'exprimait rien; il était fixé sur la tête du cheval. Ils ne dirent mot
jusqu'à la maison.