M. Gantois, le juge de paix, avait une maison de campagne à trois
kilomètres de Beaumont; il s'y rendait en voiture, avec sa femme,
environ deux fois la semaine, dès que la saison le permettait. Pour
gagner leur propriété, M. et madame Gantois devaient passer sous nos
yeux. Toutes relations étaient brisées d'eux à nous depuis
l'impertinente visite de madame Gantois.
Nous vîmes plusieurs fois le juge de paix et sa femme sans que l'un
d'eux levât seulement la paupière. Un jour, il échappa à madame Gantois
un coup d'oeil; nous la regardions tranquillement; elle détourna
aussitôt la tête. Une autre fois, ce fut M. Gantois qui ne sut pas
contenir sa curiosité; son regard et celui de petite-maman se
croisèrent. Il crut devoir saluer. De ce jour, le couple salua quand
nous étions sur la terrasse. Mon père s'y trouva par hasard: ces
messieurs échangèrent un coup de chapeau, mais ces dames un premier
sourire. M. Gantois fouettait volontiers son cheval; en passant
rapidement, il adressait un bonjour de la main, qu'il n'eût osé à une
plus lente allure. Par un après-midi orageux, nous étions tous les trois
sur la terrasse, guettant un souffle d'air. Le ciel se chargeait. Le
soleil s'obscurcit. Mon père dit:
--Tiens! les Gantois se risquent; ils vont être pris par le grain.
Les Gantois montaient la rue; le cheval, agacé par les mouches, tantôt
piquait de l'avant, tantôt se rebiffait et stoppait. Au pied de la
terrasse, où la voie tournait, l'animal secoua la crinière et s'arrêta.
Spontanément? C'est très possible. Quatre pas à peine nous séparaient
des voyageurs. M. Gantois salua et dit:
--Mauvais temps!...
Et comme nous ne refusions pas d'entendre sa parole, il nous salua de
nouveau.
C'était trop poli. Mon père crut devoir dire un mot:
--Voilà l'orage!
M. et madame Gantois sourirent. Alors mon père, je ne sais pourquoi,
salua, lui aussi, une deuxième fois! Au même moment, un éclair, une
rafale, la pluie à grosses gouttes, un coup de tonnerre formidable. Mon
père cria:
--Mettez-vous donc à l'abri!
Et il faisait signe qu'il y avait un auvent au-dessus de l'entrée de ses
communs, à cinquante mètres sur la gauche.
--Merci! répondit le juge.
Nous courûmes à l'entrée des communs; mon père lui-même ouvrit la porte
de la remise donnant directement sur la route, et nous trouvâmes la
voiture sous l'auvent.
--Descendez donc, madame, je vous en prie. Vous allez être trempée, tout
bonnement!
Madame Gantois ne fit pas de façons. Mon père garait sa voiture; on fit
entrer celle du juge de paix, tout attelée. Nous restâmes dans la
remise. La pluie tombait à torrents.
--Quel secours providentiel! disait madame Gantois. Vous êtes vraiment
mille fois gentils.
Aussitôt elle fit des compliments de tout ce qu'elle voyait: de la
remise, de notre vieille voiture, de l'écoulement des eaux, de l'aspect
du parterre, tout inondé qu'il fût; des charmilles secouées par la
bourrasque, du clocheton de la tourelle, des pelouses, du potager que
l'on voyait au loin.
--Eh! mais, dit-elle, aussitôt l'averse tombée, nous voulions aller à la
campagne, nous y voici!
Pouvions-nous faire autrement que de l'inviter à s'asseoir?
Elle accepta avec empressement. Mais c'était les jardins qu'elle voulait
voir. On l'y mena ainsi que son mari; le cheval, paisible, attendit sous
la remise. Au bout de quatre pas sur le sable humide, entre des
escargots et des limaces brunes, madame Gantois, s'extasiant sur tout,
posait deux doigts sur la manche de petite-maman et disait:
--Que je vous approuve d'avoir tenu tête à ce vieux tyranneau de
Plancoulaine!... Ah! vous ne saurez jamais quelle patience il faut pour
demeurer en bons termes avec ces gens-là!...
Petite-maman ne répondit rien. Madame Gantois dit, en remontant en
voiture:
--Je viendrai vous remercier de votre bonne hospitalité.
Ils revinrent. Ils venaient volontiers, le soir, se joindre à nous sur
la terrasse, qui était, certes, le plus agréable lieu de la ville.
L'après-midi, comme tout le monde, ils le passaient chez les
Plancoulaine.
Madame Gantois en avait tant à dire sur les Plancoulaine, que de pouvoir
enfin s'épancher dans le sein de quelqu'un peu enclin à les ménager,
était pour elle une véritable cure.
Un soir, les Gantois arrivèrent, flanqués des Hurtu, le jeune greffier
de la justice de paix et sa femme. Hurtu était un homme modeste comme sa
charge; ancien sous-officier, ancien clerc de notaire. Madame Hurtu
avait deux enfants et faisait elle-même son ménage. Ces gens-là
n'étaient guère reçus chez les Plancoulaine et, de ce fait,
nourrissaient contre eux une jalousie sourde.
On pensa que madame Gantois avait amené en madame Hurtu une auxiliaire,
parce qu'elle trouvait petite-maman trop peu ardente à charger ses
ennemis. Madame Hurtu dit, en effet, en une seule soirée, tout ce
qu'elle pouvait savoir contre les Plancoulaine; mais elle était dans un
cas, en un point analogue au nôtre: elle ne fréquentait pas les
Plancoulaine; en un point inférieur au nôtre: elle ne les avait jamais
fréquentés; et sa verve de pamphlétaire manquait de base et d'aliment.
D'ailleurs madame Hurtu était une âme sentimentale et romanesque, qui
fut saisie immédiatement et portée à l'extase par le clair de lune sur
les grands arbres et sur le clocheton de la tourelle. Plutôt que de
parler, elle préférait se promener silencieusement dans les allées et
monter les marches branlantes qui conduisaient au jardin du haut. Depuis
son mariage, la pauvre femme était privée de jardin.
Elle demanda la permission d'envoyer jouer chez nous ses deux
«garnements».
--Oh! seulement les jours où ils ne vont pas à l'école!
On n'osa pas refuser, mais le procédé fut jugé familier; en outre, mon
père n'aimait pas que je fréquentasse les gamins de l'école primaire.
Ces jeunes gens nous furent amenés, un jeudi, non par leur mère, mais
par une dame Bodichon, femme d'un marchand de drap retiré des affaires,
et qui tentait par tous les moyens de se faufiler dans la «société».
Elle tint à voir madame Nadaud pour lui présenter les excuses de sa
«chère amie» madame Hurtu, qui avait trop à faire pour accompagner ses
«chers enfants». Puis ce fut une avalanche de flatteries grossières sur
notre «distinction», sur la «richesse» du mobilier.
--Oh! chère madame Nadaud, serait-ce une indiscrétion de vous demander
de visiter vos jardins?
On visita les jardins, cependant que les jeunes Hurtu se poursuivaient
en piétinant les massifs. Je n'avais pas voulu jouer avec eux, et
j'avais entendu qu'ils m'appelaient «l'empoté».
Madame Bodichon crut bienséant de glisser dans la conversation quelques
insinuations perfides à l'adresse de l'ennemi: les Plancoulaine.
Petite-maman n'eut pas l'air d'entendre. Mais madame Bodichon ne
concevait pas que madame Nadaud ne la suivît point sur ce terrain. Elle
l'y attira par des faits précis.
--Le plus joli, dit-elle, c'est qu'ils n'ont point eu à se louer du
notaire Courtois...
--C'est donc vrai?
--Ah! vous voyez bien que ce n'est pas moi qui vous l'apprends, chère
madame! Mais ils sont furieux, tout simplement, contre le confrère de
votre mari! C'est maître Courtois qui s'était chargé de tout dans la
construction du petit château au bord de l'eau, pour monsieur Moche, le
neveu, sous prétexte que monsieur Plancoulaine avait la goutte et ne
pouvait pas s'occuper des travaux...
--Mais le neveu Moche lui-même ne pouvait donc pas surveiller?
--Oh! madame, vous savez ce que c'est, quand il s'agit de sa poche!
C'est monsieur Plancoulaine qui faisait construire à ses frais; il a
voulu que tout soit exécuté par lui ou par son homme. Il paraît, madame,
que c'est revenu trois fois plus cher que Courtois ne l'avait prévu!
--Cela arrive toutes les fois que l'on fait construire!
--Ça n'y fait rien, madame. Quand le moment est venu de payer,
voyez-vous, ça sent toujours le voleur peu ou prou, comme on dit, et
gare à celui qui vous tombe sous la main!... Comment donc! madame, mais
il y en a qui ont dit dans la ville que si ça n'était pas le respect
humain, monsieur Plancoulaine aurait rappelé maître Nadaud, oui, madame,
quand ça ne serait que pour se venger de Courtois!
--Oui; mais on ne se demande pas si maître Nadaud se fût prêté à ce jeu!
--Voilà qui est parler!... Dans tous les cas, ce qu'on peut dire de ces
gens-là, c'est que ce n'est pas eux qui recevraient chez eux aussi
poliment que vous le faites, madame Nadaud, une personne de mon monde;
car enfin j'ai vendu du drap, de mes propres mains...
--Quelle plaisanterie, madame Bodichon! Mais je n'ai aucun mérite, je
vous prie de le croire!
--Comme vous dites ça gentiment!... Eh bien! madame Nadaud, je vous
remercie du fond du coeur, et je viendrai vous voir de temps en temps,
pour vous prouver que je ne dis pas des paroles en l'air. Quand une fois
j'ai pris quelqu'un en amitié, moi, madame Nadaud, c'est comme de
l'elbeuf: on peut tirer dessus, on peut frotter, s'y mettre à trois, s'y
mettre à quatre; il n'y a pas d'usure!
Petite-maman ne fut pas flattée à l'excès de posséder l'amitié de madame
Bodichon. Mon père fut très mécontent des gambades des petits Hurtu. Le
pire fut que cette société, chez nous, se grossissait de semaine en
semaine. On n'imagine pas combien de personnes aimaient le clair de
lune, la rêverie du soir à la fraîcheur, sur la terrasse, ni combien il
y avait de «garnements» avides de gambader dans un beau jardin. Nombre
de familles aussi,--amies, celles-là, des Plancoulaine--éprouvaient à
déblatérer contre eux une satisfaction égale à celle de madame Gantois.
Ces dernières vinrent timidement, et une à une, après avoir constaté que
les Plancoulaine, avisés que les Gantois nous voyaient, ne leur en
tenaient pas rigueur. Ce n'était pas ceux que nous avions eu jadis le
plus de plaisir à voir, qui venaient ainsi, et mon père les méprisait,
parce qu'il n'aimait pas médire des Plancoulaine, ni même de son
confrère Courtois. Il n'osait défendre sa porte, parce que, malgré tout,
il avait été flatté qu'on vînt le voir après un si long jeûne; ensuite
parce qu'il avait connu combien la solitude était pernicieuse à sa
femme: et il fallait bien qu'il préférât cette racaille à la compagnie
d'un jeune homme, même honnête.
On venait donc. Nous avions du monde. On caquetait beaucoup. Et les
affaires aussi reprenaient. C'était l'été; la maison était délicieuse.
Chez nous, plus d'apparence de tristesse. Il y avait même espoir que,
dans l'affluence qui peuplait la terrasse, un tri pourrait être fait et
qu'un noyau s'y pourrait former qui, avec le temps, se mesurerait au
noyau Plancoulaine.
Mais mon père disait:
--Suppose une alerte: que l'un de ceux qui viennent ici et qui vont
aussi chez Plancoulaine soit mis à la porte de chez lui, et tu verras la
débandade!
--Oh! toi, disait sa femme, tu as toujours été, au fond, de ceux qui
croient qu'on ne peut se passer des Plancoulaine!
--Moi?... La preuve du contraire, c'est que...
--Oh! oh! faisait la petite-maman d'un air entendu, je te connais!
Elle réfléchissait, puis elle disait:
--Le fait est qu'ils n'ont tous que les Plancoulaine à la bouche.
--Il faudrait être sourd pour ne pas s'en apercevoir!
--Mais, d'ailleurs, de qui parler?
Il faisait pourtant bien des efforts pour qu'on ne parlât point d'eux.
Sa femme laissait parler d'eux, mais fournissait peu de matière à la
conversation. Leur réserve était signalée; néanmoins, il fallut
longtemps pour que l'on remarquât que l'on avait créé là une réunion
presque exclusivement en haine des Plancoulaine, chez des gens qui ne
manifestaient point, en somme, qu'ils les haïssaient.
Madame Gantois dit un jour:
--Oh! monsieur Nadaud est d'une discrétion!...
--... Professionnelle, dit mon père.
Sa femme dit naïvement:
--Mon mari? il n'en a jamais voulu à personne! Il n'en veut pas à
Clérambourg!
On dauba sur Clérambourg. Mon père s'en alla.
Sur Clérambourg, petite-maman se rattrapait. Celui-là, elle le détestait
sans retenue. Grâce à cela, elle était moins suspecte. Mais mon père
commençait à l'être.
Quelqu'un risqua:
--Je vous le dis, en vérité: monsieur Nadaud nous trahira.
V
En pleine renaissance de sa maison et de sa fortune, mon père conservait
un souci, c'était évident, bien qu'il ne s'en ouvrît à personne.
Sur ces entrefaites, il y eut à Beaumont une affaire d'intérêt local qui
ramena la politique sur le tapis; et mon père eut à se prononcer. Il
s'agissait du presbytère, qui menaçait ruine et que le conseil de
fabrique, sur l'initiative de M. Clérambourg, demandait soit à
réédifier, soit à transporter dans une maison habitable. Le conseil
municipal était opposé au projet. Cependant, selon la législation en
vigueur, on devait admettre au vote les contribuables les «plus
imposés». Mon père, propriétaire de la maison Colivaut, se trouva sur la
liste des «plus imposés». L'affaire avait beaucoup échauffé les esprits;
la ville était divisée. En réalité, personne à Beaumont, pas même nos
farouches conseillers, ne tenait absolument à ce que le pauvre curé
couchât à la belle étoile. Mais on avait transformé l'affaire en une
question de principes, et l'objet même du vote était perdu de vue. Ces
messieurs en _us_ vinrent trouver mon père, bien qu'il laissât son fils
apprendre le latin chez le prêtre, et sollicitèrent son vote. Le docteur
Troufleau, à cette occasion, osa se déclarer; il affirma que «le
presbytère actuel durerait bien autant que le vénérable vieillard qui
l'occupait, et que, pour l'avenir, il était imprudent d'engager les
finances de la ville dans une entreprise qui serait peut-être plus
longue à mener à terme que n'aurait désormais de durée la «superstition»
elle-même». On n'eût jamais de lui soupçonné tant d'audace! Mon père
refusa son vote à Troufleau et à ces messieurs, et il le fit avec assez
d'éclat pour que le bruit s'en répandît.
Le soir même, nous revîmes la petite bonne de Clérambourg. Elle
apportait une lettre de son maître, conçue en des termes qu'un étranger
emploierait pour féliciter quelqu'un qu'il n'aurait jamais vu ni connu.
Cependant, en post-scriptum, Clérambourg demandait s'il serait reçu chez
M. et madame Nadaud, au cas où il s'y présenterait. La petite bonne
attendait la réponse.
Mon père alla trouver sa femme, la lettre à la main. Son sentiment
intime se trahissait: il était rouge, ses yeux brillaient; on ne pouvait
comparer la joie candide qu'il témoignait qu'à la douleur que je l'avais
vu subir, un jour d'hiver, devant les chenets à tête de M. Thiers, chez
son ami Clérambourg. Il ne songeait pas à feindre; sa bonne foi
rayonnait; il en oubliait la haine que sa femme avait pour l'auteur de
la lettre; il dit:
--Lis! lis!... La petite bonne attend la réponse.
Elle devina sans lire.
--J'y comptais! dit-elle. C'est un homme qui ne veut pas avoir tort. Il
a rompu avec toi sous le prétexte d'un malentendu politique,--que tu as
dissipé depuis longtemps,--mais pas si bruyamment qu'aujourd'hui.
Aujourd'hui il ne veut pas être exposé à ce qu'on vienne lui demander:
«Mais, enfin, pourquoi êtes-vous brouillé avec Nadaud? Il vote avec
vous!» Il veut que l'on sache qu'il t'a félicité de ton vote. Il
t'enverra promener demain...
--Tu as lu le post-scriptum? La petite bonne est en bas. Que faut-il lui
répondre?... Tu vois qu'il a eu l'attention de mettre chez monsieur et
_madame_ Nadaud.
Elle avait parlé jusque-là assez froidement; mais, à la perspective de
revoir la figure de Clérambourg, tous ses instincts de femme se
soulevèrent. Elle trépigna; des épingles à cheveux tombèrent de sa
chevelure; elle voulut les repiquer, défit sa coiffure; elle tenait à la
main une masse de cheveux qui formait un gros serpent noir, et elle
l'agitait furieusement en disant des choses désordonnées et pénibles.
Mon père se promenait de long en large. Son parti était pris déjà,
assurément; il savait ce qu'il répondrait à Clérambourg.
Sa femme se campa enfin devant lui:
--Ta belle-mère te l'a dit, et elle a raison: tu n'es pas de l'étoffe
des héros. Tu as beau faire le monsieur qui se drape dans sa dignité
blessée; tu cèdes, et tu céderas davantage encore!... Tu reçois
Clérambourg aujourd'hui. Veux-tu que je te dise ce que tu feras demain?
Veux-tu que je te le dise?... le veux-tu?... le veux-tu?...
Il haussait les épaules. Il répéta:
--La petite bonne est là qui attend!...
--Veux-tu que je te le dise?...
Elle ne le lui dit pas.
Il écrivit sa réponse.
La colère s'apaisa. On se fait à toutes les situations. Le soir on était
préparé à recevoir Clérambourg; on pensait qu'il se présenterait à la
même heure qu'autrefois.
Il ne vint pas; le lendemain non plus. Petite-maman eut beau jeu; elle
se moqua de son mari et s'en donna à coeur joie contre Clérambourg. Mon
père était vexé que son ancien ami ne montrât pas plus d'empressement;
mais il avait confiance: il savait que Clérambourg, ayant demandé à
venir et y ayant été autorisé, viendrait.
Trois jours après, nous étions sur la terrasse, comme de coutume, à
l'heure de la tombée de la nuit sur la ville. Les conseillers municipaux
se trouvaient au complet devant le café. C'était le soir du vote. Grâce
aux «plus imposés», le principe de la restauration du presbytère avait
été adopté, à une faible majorité. On entendait les éclats de ces
messieurs battus. Nous vîmes monter du bas de la rue M. Clérambourg. Il
revenait de chez les Plancoulaine; ordinairement il rentrait chez lui
par les petites rues. Il passa, haut et magnifique, au travers des
vapeurs odorantes de l'absinthe anticléricale, et évita de tourner la
tête, ostensiblement. Ces messieurs, qui pareillement l'évitaient, tout
à coup, d'un mouvement d'ensemble digne d'un corps de ballet
s'attachèrent à ses pas: au lieu de prendre la rue qu'il habitait, M.
Clérambourg montait droit chez nous. Il donnait à sa visite un caractère
politique.
Entre mon père et lui la conversation fut la même que s'ils ne se
fussent point quittés. Peu à peu M. Clérambourg reprit ses visites du
soir. Comme les autres, il était un homme d'habitudes, et ces soirées
avaient dû beaucoup lui manquer.
Sa présence à la maison donna à notre groupe une sorte de consécration,
une légitimité. Ce n'était plus un groupe d'occasion, de complaisance:
les éléments qui l'avaient composé tout d'abord, tels que les Bodichon
et les Hurtu, s'éloignèrent d'eux-mêmes; ils tombèrent on ne sait
pourquoi ni comment: ils furent éliminés. La tentative de l'ancienne
marchande de drap et de la femme du greffier pour pénétrer dans la
«société» était encore manquée.
De ce phénomène le docteur Troufleau, seul, parut s'apercevoir et
s'inquiéter. Mais lui-même espaçait ses visites, et il fut vu, une fois,
à l'heure de l'absinthe, assis au café.
Troufleau ne nous dit pas adieu; il ne rompit pas; mais on sentait qu'il
était perdu pour nous. C'était le seul qui se fût montré un ami, le seul
qui entendît l'amitié dans le sens de dévouement absolu à une personne,
et non dans celui d'alliance pour faire figure en commun. Il ne
partageait pas les idées de mon père, et il était demeuré attaché à mon
père, contre toute la ville, et contre ses propres intérêts: il nous
avait été héroïquement fidèle, on peut le dire, car sa fidélité, par un
tour perfide du destin, avait failli l'entraîner, envers son ami même, à
la plus grande trahison; il s'était vu clairement chaque jour au bord de
l'abîme, et ayant le vertige, et ne pouvant pas reculer; et il n'était
pas tombé. Eh bien! mon père, qui était lui-même, pour Clérambourg,
capable d'une amitié pareille, ne regretta pas le docteur Troufleau. Il
ne le regretta pas, parce que la sympathie ne se fonde pas sur la
raison: il n'avait jamais eu plaisir à la compagnie de Troufleau. Quant
à la petite-maman, absorbée par son nouveau train de maison, elle prit
garde à l'absence de son ami, mais sans grand dommage. Il était bien
vrai que l'inclination qu'elle avait éprouvée pour lui ne provenait que
de la solitude, de l'oisiveté et de l'ennui.