I
La mort de madame Colivaut eut un grand retentissement. On se pressa aux
obsèques; non que la défunte se fût acquis, sa vie durant, des
sympathies particulières, mais l'on entendait par là protester en nombre
contre ce que la ville nommait, d'un commun accord, «l'attentat
Fesquet». Dans l'esprit populaire, la vieille dame, qu'on attendait
depuis des années à mourir, n'avait succombé qu'à la douleur de voir
profaner ses arbres.
Fesquet vint à l'église. On fit le vide autour de lui. A l'absoute, un
marchand de grains devant passer le goupillon au bouilleur de cru,
affecta de le tendre à la personne qui venait immédiatement après lui;
celle-ci le transmit à une autre, Fesquet ne renonça pas à remplir son
devoir; il attendit de pied ferme, arracha l'objet à quelqu'un de moins
résolu, et mouilla comme tout le monde le cercueil de madame Colivaut.
L'incident faillit faire scandale. A la sortie de l'église, le colosse
Taillasson, sans avoir l'air d'y prendre garde, cracha sur le pied de
Fesquet. Celui-ci se redressa comme un roquet prêt à mordre:
--Faites donc attention, au moins! dit-il.
--Je fais bien attention! dit Taillasson.
Il toisait Fesquet des pieds à la tête. L'un était si robuste, l'autre
si gringalet, qu'il n'y eut plus ni geste ni mot.
Dans le cortège, mon père eut pour voisins le percepteur des
contributions, le colonel Flamel et un M. Blaisois que nous voyions
autrefois chez les Plancoulaine; tous lui parlèrent avec une aménité
qu'il remarqua. M. Capdevielle, qui discutait derrière nous, dit très
haut tout à coup:
--Voyons! Nadaud, vous, un homme de sens...
Dans la rue, au pas des portes, on regardait mon père. C'était lui qui
allait désormais habiter la maison Colivaut; il grandissait aux yeux de
tous, de l'importance de cette maison.
Ah! certes, on lui avait fait la guerre pour avoir prétendu l'occuper;
mais maintenant il l'occupait. Aussi fidèlement que la fleur vers le
soleil, la foule se tourne du côté de celui qui réussit.
Ceux qui n'osaient pas encore lui rendre hommage accablaient de
prévenances mon grand-père et ma grand'mère. Ma grand'mère n'accordait
pas beaucoup de prix aux démonstrations des hommes, mais mon grand-père
en était ému aux larmes. Ne finissait-il pas par croire que cet
enterrement était une manifestation en faveur de son gendre, de
lui-même, de sa famille? Il remerciait des gens qui ne lui disaient
rien; je le vis serrer avec effusion les mains de M. Courtois, qui ne
lui faisait certainement pas de compliments; il agit de même avec le
neveu Moche qui restait glacial et n'y comprenait rien. En revenant chez
nous, il dit le mot du roi de Prusse: «Les braves gens!»
--Tais-toi donc! faisait ma grand'mère.
Cependant elle-même se laissait gagner. N'était-ce pas elle qui, la
première, avait blâmé mon père d'avoir acheté la maison Colivaut? Depuis
lors, elle ne l'avait soutenu que par solidarité de famille; et que
n'avait-elle pas fait pour vaincre son obstination? Eh bien! la réussite
d'un projet difficile et longuement disputé à un sort contraire la
touchait, la grisait presque. Elle triomphait avec son gendre et le
félicitait cordialement; elle était un tantinet orgueilleuse de lui.
Elle dit à sa femme:
--J'ai beaucoup d'amitié pour vous.