XX

Le lendemain matin, de très bonne heure, j'entendis fermer des portes,

ouvrir des portes; des portes laissées ouvertes claquaient au vent; mon

père descendait plus tôt que de coutume, tandis que Coqueugniot criait

dans la cour:

--Avez-vous prévenu le patron?

Habituellement, la mère Fouillette venait m'éveiller très tard, quand

elle y pensait, ou quand elle en avait le loisir, et encore avec des

précautions. Elle ouvrait la fenêtre et chantait, d'une vieille voix

cassée, des chansons du temps de sa jeunesse.

Ce matin, point de chanson! La bonne femme entra précipitamment et me

dit:

--On coupe les arbres de chez madame Colivaut!

Je ne dis rien, mais pensai:

«On achève papa.»

La mère Fouillette avait les larmes aux yeux.

Je vis mon père dans la salle à manger. Il tournait autour de la table;

il n'avait pris que le temps de passer son pantalon; ses bretelles

tombaient et lui battaient les jambes. Sa chemise de nuit était légère;

du plat de la main, il se garantissait contre l'air du dehors.

Coqueugniot lui parlait, de la petite cour. Il essayait de le consoler

en lui disant que le voisinage des arbres n'est pas si sain, puisqu'il

vous procure les moustiques, qui sont «le véhicule» de nombreuses

maladies.

--Taisez-vous donc! disait mon père.

Il avait fort envie d'aller voir jusqu'à quel point on abîmait ces

arbres; mais il ne voulait pas être aperçu à cette hécatombe exécutée

contre lui. Quand je lui demandai la permission de sortir, il ne me la

refusa pas et dit à Coqueugniot:

--Accompagnez donc le petit!

Je m'élançai dans la ruelle qui contournait la propriété de madame

Auxenfants et aboutissait sur la Grande-Rue, à cinquante mètres de la

maison Colivaut. De nombreux curieux stationnaient déjà; quelques hommes

prudents faisaient eux-mêmes la police et écartaient du coude les

badauds, afin d'éviter un accident.

Je vis au plus haut du marronnier deux hommes, l'un armé d'une serpe,

l'autre d'une scie, qui s'escrimaient avec ardeur contre les branches.

Afin d'épargner les toits voisins dans la chute, on voulait dégarnir peu

à peu le bras condamné avant de le scier au ras du tronc. Deux grands

câbles tombaient de là-haut, l'un à gauche, l'autre à droite de la rue,

maintenus chacun par une brochette d'hommes. Le branchage pleuvait. Des

gamins s'aventuraient pour ramasser une brindille ou un vieux nid

d'oiseau qui venait de s'aplatir sur le sol. On entendait des femmes

injurier les jeunes téméraires; les pères leur tiraient les oreilles.

Coqueugniot disait:

--La matinée ne s'achèvera pas sans qu'il y ait à enregistrer quelques

bonnes «luxations».

L'ouvrage avait dû être entrepris dès la pointe du jour, car on

constatait de grands dégâts. Le sol était jonché de bois; la maîtresse

branche du marronnier était découronnée, et sur l'écorce noirâtre de

l'arbre, les mille blessures fraîches se distinguaient nettement en un

ton clair et semblaient, de loin, une compagnie d'oiseaux inconnus.

Tout le monde jasait, disait son opinion. M. Fesquet avait monté bien

des têtes; mais l'instinct faisait, en général, déplorer la perte de ces

beaux arbres anciens. On causait aussi de la fête Plancoulaine. Ceux qui

y avaient assisté dormaient maintenant; mais les domestiques, qui les

avaient vus au retour, répandaient des détails. Le docteur Chevalière

avait eu «un succès étourdissant». Et, de ce que ce jeune médecin eût

été si remarquable au bal costumé, on eût dit que chacun des habitants

de Beaumont était fier. Il n'était pas du pays; qu'importe? On

l'adoptait à cause de son succès. Troufleau était bon médecin,

chirurgien remarquable, et penché par un réel amour vers les humbles

gens; il les soignait avec le dévouement d'une soeur de charité; il

avait sauvé nombre de leurs enfants; il ne réclamait pas d'honoraires

aux petites bourses: on l'appelait «Troufleau»; de l'autre, on disait,

avec une nuance de déférence: «Le jeune docteur Chevalière».

Il y avait en face de la maison Auxenfants une grange appartenant à un

nommé Taillasson. Taillasson était là en proie à une grande colère,

prétendant et démontrant qu'on allait défoncer sa toiture. M. Fesquet,

pris à partie par lui, lui prouvait que non. Ils s'injuriaient.

Là-dessus, madame Auxenfants fut saisie par la peur. Puisque Taillasson

était si convaincu que l'on allait laisser choir la branche sur son

toit, c'était donc qu'en sa jugeotte cet homme méprisait les calculs

«soi-disant mathématiques» élaborés par Fesquet pour dévier la chute

vers le plus large espace libre: Taillasson n'était pas un imbécile.

Alors elle chaussa cette idée que, lorsque le marronnier aurait défoncé

le toit de la grange, l'orme, plus haut que le marronnier et, de l'aveu

unanime, plus délicat à abattre, allait, de toute sa masse, crouler sur

son immeuble.

Descendue dans la rue et mêlée au groupe de Taillasson et de Fesquet,

c'était Taillasson qu'elle soutenait, disant, comme lui, que l'on

n'avait pas pris le quart des précautions «les plus élémentaires». La

compagnie d'assurances ne prévoyait pas les risques de cette nature;

mieux eût valu pour elle voir flamber sa maison.

M. Fesquet, jaune, les mains au gousset, pivotait sur lui-même, pestait,

lançait des mots à la vinaigrette. Asticoté, piqué lui-même, poussé à

bout, il en vint à dire à sa propriétaire:

--Voilà vingt-cinq ans que je le pense: vous n'êtes qu'une vieille bête!

--Gredin! dit madame Auxenfants.

--... Une vieille pipelette!

--Morveux!... morveux! répliquait-elle.

Affolée, elle prenait les premiers venus à témoin que l'on s'était joué

d'elle, que c'était Fesquet qui avait voulu massacrer les arbres et non

pas elle; que Fesquet était coléreux, qu'il avait fait cent mauvais

tours à tel et tel, et écrit autant de lettres anonymes; qu'enfin, à

elle, il lui devait sept mille francs. Fesquet, trahi, la rudoya. Il la

poussait de la poitrine, du ventre et du genou; il voulait l'obliger à

rentrer chez elle, à fermer la bouche. Elle menaça de faire appeler la

gendarmerie. D'ailleurs on la défendit; d'honnêtes citoyens

s'interposèrent.

--C'est une femme! disaient-ils au bouilleur de cru, et elle pourrait

être votre mère.

--Nigauds!... dadais!... répliquait Fesquet en refoulant toujours son

hôtesse.

Mais par son attitude incivile il molestait l'opinion. Des gens modérés

lui criaient:

--Allons! allons!... Tout le monde sait que vous êtes un grincheux.

On commençait à le toucher aux omoplates, en la région lombaire; il se

faisait tarabuster.

Tout à coup, on entendit des injonctions:

--Arrêtez! Arrêtez!...

Quelqu'un dit, à côté de moi:

--Enfin! c'est la justice. Voilà sans doute un ordre supérieur!

--Arrêtez! répétait-on. Ne coupez plus!

Plusieurs hommes, la main en cornet sur la bouche, lançaient ces paroles

vers l'homme à la scie et l'homme à la serpe, dévastateurs des hautes

branches. Dans le feu de leur travail, ceux-ci n'entendaient point, ou

bien distinguaient mal ces cris parmi les vociférations et les murmures

de la foule.

Soudain nous vîmes déboucher au tournant de la route, sous la terrasse

de madame Colivaut, une carriole lancée à fond de train. Coqueugniot

m'empoigna par la main et me jeta de côté en me faisant fort mal. Nous

avions vingt personnes sur le dos, les unes debout, pressées, jurant,

les autres par terre et hurlant. Je pensai: «Voilà les luxations.»

C'était pour ouvrir la voie à cette voiture qu'on avait crié aux

élagueurs: «Arrêtez!» Mais cette voiture n'était pas le char de la

justice, c'était la voiture d'un marchand de bestiaux; elle contenait

six veaux étendus sur la paille. Voyant que les branches tombaient

toujours, cet homme avait fouetté son cheval pour passer rapidement sous

la grêle. Il y eut plusieurs entorses et des contusions. La

responsabilité fut portée sur Fesquet. On lui dit qu'il se moquait du

peuple; on l'appelait assassin. Bon nombre de ceux qui avaient été

gagnés par lui à la cause de l'élagage désertaient. Or, abandonne-t-on

jamais un parti sans se retourner contre lui violemment?

Taillasson n'avait pas lâché prise. C'était un gaillard solide, haut,

large, trapu, qui n'eût fait qu'une bouchée de M. Fesquet. Son

infériorité physique, trop manifeste, sauva celui-ci; car le colosse,

qui un moment faisait mine de lui masser la chair entre ses doigts, le

dédaigna. Mais, à présent, Taillasson s'était mis en tête de sauver le

contenu de sa grange. Il en avait ouvert les portes à deux battants, et

il s'exposait à la chute des branches pour déménager avant que

s'effondrât la toiture.

On lui criait:

--Mais, Taillasson, vous allez vous faire casser la tête!

--Tant mieux! répondait-il. C'est _lui_ qui en paiera les morceaux!...

C'est-y moi qui ai commandé le gâchis?

Il désignait M. Fesquet et la chaussée, pareille au sol d'une forêt en

exploitation.

L'enfant à la balustrade · 第 46 / 66 题