Le carnaval chez les Plancoulaine! Quelle affaire ce fut dans la ville!
Pendant trois semaines, nous n'entendîmes point parler d'autre chose. Ce
n'était pas la première fois que les Plancoulaine donnaient des fêtes;
mais aucune n'avait été annoncée avec autant de fracas, et la nouveauté
était qu'il s'agissait d'un bal costumé. Se procurer des costumes n'est
pas aisé en province; aussi s'y était-on préparé de bonne heure.
On citait le docteur Chevalière et maître Courtois qui n'avaient pas
craint de faire le voyage de Paris tout exprès. M. Charmaison, lié avec
les peintres, devait leur procurer des accoutrements splendides, ainsi
qu'à quelques personnes privilégiées. Le député de Paris lui-même,
disait-on, viendrait en «Robespierre». La ville, les maisons de
campagne, quelques châteaux avaient accepté l'invitation des
Plancoulaine. De toutes parts on travaillait, on cherchait des idées, on
remuait les garde-robes des grand'mères; on dérangeait les mites; on
soulevait de la poussière. Plusieurs de ces messieurs allaient au
chef-lieu s'entendre avec le costumier du théâtre, voire avec le
conservateur du musée. On se rencontrait à la gare, et on s'abordait
avec des: «Ah! je vous y prends!... Vous aussi, vous y allez de vos
frais!...» Et on surprenait par-ci par-là: «Étourdissant, mon
cher!...--Général romain...--Catherine de Médicis...--Il portera sa tête
sous le bras, hi! hi! hi!...--On parle d'un groupe de vierges folles;
dites-moi, entre nous, moi, je ne suis pas un érudit: qu'est-ce que
c'est que ça?...»
Chacun s'ingéniait à nous rapporter les propos et les nouvelles. Nous
sûmes que M. Clérambourg avait choisi la figure de Gargantua, qui est
populaire dans le pays. Il aurait un masque bouffi et une bedaine
artificielle. Coqueugniot seul ne s'enflammait pas, prétendant que rien
n'est plus malsain que ces déguisements, les vêtements en location, et
surtout les barbes et moustaches postiches, «étant saturés de bacilles,
dont les moindres sont ceux de la tuberculose».
Le docteur Troufleau était invité.
Il ne nous le dit pas tout d'abord. Il ne le dit que lorsqu'on lui
demanda:
--Mais enfin, docteur, vous devez être invité, vous aussi?
--Certainement!
Il ne disait point s'il se rendrait ou non à l'invitation. Quelques
jours se passèrent. Mais comme on ne parvenait pas à s'entretenir
d'autre chose que de cette soirée, petite-maman lui demanda:
--Mais enfin, docteur, comment vous costumez-vous?
Il dit, d'un air ennuyé:
--Feu mon oncle maternel, qui m'a légué quatre sous, sa bibliothèque et
ses nippes, était professeur de sciences physiques et naturelles à la
Faculté de Poitiers: j'ai conservé sa robe avec des parements amarante.
Petite-maman se mit à rire.
--Cela vous fait rire; je serai ridicule?
--Dites donc! j'espère que vous viendrez nous voir un peu avant d'aller
là-bas, que nous vous donnions notre avis sur la tournure que vous
aurez?
--Oh! dit-il, je mettrai mon costume seulement dans ma voiture, avant
d'entrer: vous ne me voyez pas traversant la ville... Ces
divertissements mondains sont absurdes!
--Bah! il y aura bien un député démocrate.
A l'évocation de M. Charmaison, le docteur Troufleau fit la figure d'un
enfant qu'on surprend les doigts plongés dans le pot de confitures.
Il y eut un brin de peau qui tressaillit entre les sourcils de la jeune
femme. Elle dit:
--Mais il amène peut-être Marguerite?
Le docteur disait:
--Oh! que non! Oh! que non!
Le sang montait sous sa peau sans transparence; il avait le tour des
yeux gonflé.
--Vous dites: «Oh! que non!» qu'en savez-vous?
--Moi? Rien du tout, grand Dieu!
--Elle pourrait très bien venir...
--Oh! non!...
--Docteur, si on vous annonçait, par exemple: «Écoutez bien; il va vous
arriver un grand bonheur...» qu'est-ce que vous diriez?
--Moi?... je dirais que je n'y crois pas!
--C'est tout à fait ce que vous m'avez répondu à l'instant.
--Oh! vous interprétez!...
Les bouderies recommencèrent, à propos de cette soirée où le docteur
Troufleau se rendait, avec la certitude de rencontrer M. Charmaison et
l'espoir de rencontrer Marguerite. Il paraissait évident que sans cette
circonstance il eût décliné l'invitation des Plancoulaine.
La jalousie de la petite-maman s'aggravait du dépit d'être la seule
jeune femme, à dix lieues à la ronde, qui ne fût pas invitée à cette
réunion. Paletot n'y faisait plus rien! On le bourrait, le pauvre chien;
on l'envoyait coucher à tout propos; le frère de Mirza s'exténuait à
faire le beau, en pure perte. Un jour qu'il était là, sur ses pattes de
derrière, celles de devant battant l'air pour se maintenir en un
difficile équilibre, ses bons yeux implorant un regard, un mot
d'admiration, la mère Fouillette joignit les mains et laissa échapper
ces mots énigmatiques:
--Et dire qu'elle en est, elle!
--Qui ça, _elle_?
--Mais sa soeur!
--Sa soeur! encore!... Vous nous ennuyez, à la fin, avec sa soeur, la
mère Fouillette! Laissez-la tranquille, et nous aussi... De quoi
est-elle, sa soeur?
--Mais, de la fête, madame! Il paraît que ces demoiselles sont occupées
à lui confectionner un petit pantalon et une jupe de cantinière,
tricolore, oui, madame!... Oh! la chère amie, qu'elle sera donc jolie!
Et elle portera un petit baril avec de l'eau-de-vie: c'est un étui à
chapelet, madame, qu'on dirait un vrai fût, mais de la grosseur d'un
oeuf de cane, avec la bonde et la chantepleure; même que c'est les
jeunes filles de l'école qui en ont fait cadeau tout à l'exprès à madame
Plancoulaine... Faut bien rire, pas vrai?