Petite-maman s'ennuyait.
Dîners, soirées dansantes, matinées musicales chez les Plancoulaine,
chasses chez les hobereaux, pique-niques à la campagne avaient lieu sans
nous.
Privée de ces plaisirs, de longs mois elle en avait fait fi, et le
dépit, dans une certaine mesure, peut tenir lieu d'agréments. Le docteur
Troufleau méprisait les distractions de la classe bourgeoise, qu'il
jugeait creuses et vulgaires. Il le disait, le répétait chez nous. On le
croyait presque. Quand le dépit s'émoussa,--car tout finit,--la parole
du docteur Troufleau en prolongea les effets salutaires; la jeune femme
s'accoutuma à l'entendre, et peu à peu en contracta l'impérieux besoin.
La douceur de l'habitude s'était répandue insensiblement, comme la nuit
tombe.
Son mari, qu'elle aimait, était malheureux et triste; en outre, il
n'avait jamais su causer qu'avec Clérambourg; l'entretien avec lui
devenait rapidement amer. Troufleau, malheureux lui-même, trouvait dans
la compagnie d'une femme encore jeune et jolie un délassement à sa rude
besogne du jour. L'aveu de son amour pour mademoiselle Charmaison avait
fourni à leurs causeries un aliment intarissable. Le docteur y faisait
bercer par une main gracieuse son espoir et sa mélancolie. La jeune
femme était heureuse de rappeler la figure d'une aimable amie et de
panser charitablement une blessure. Petit à petit, le docteur s'était
aperçu que madame Nadaud ne traitait plus ce sujet qu'avec peine, et,
par discrétion, il l'avait tu lui-même. L'amie présente s'était révélée
plus douce et plus consolante à mesure que l'on s'éloignait de l'amie de
Paris. C'était un sujet que l'on avait abandonné d'un commun accord.
Mais, de ce moment-là, il y avait entre eux incertitude et malentendu:
elle, pouvant croire qu'il avait oublié Marguerite Charmaison; lui, se
demandant pourquoi elle fuyait le nom de la jeune fille, et assez
intelligent pour admettre sans fatuité la raison la plus naturelle.
Jamais honnête homme ne fut plus embarrassé que le bon docteur Troufleau
lorsque éclata pour lui l'évidence de ce cas dont bien d'autres eussent
fait une bonne fortune.
La loyauté lui commandait d'espacer, pour y mettre fin, ces causeries
quotidiennes. Mais cette rupture lui était interdite par les devoirs de
l'amitié qui le liaient avec mon père, et d'une façon de plus en plus
étroite à mesure que son isolement devenait plus grave et plus
douloureux.
Pauvre docteur Troufleau! Il fallait voir son air inquiet, ses yeux de
toutou qui ne sent pas le fumet de son maître, lorsqu'il entrait et ne
trouvait pas là mon père, ou bien lorsque mon père faisait mine de
sortir.
A défaut de mon père, ma présence était pour lui un gage de
demi-sécurité. Il ne m'avait jamais tant comblé de prévenances.
Petite-maman, d'ailleurs, aimait à m'avoir près d'elle quand le docteur
était là. Elle ne cherchait point à éloigner son mari; on voyait qu'elle
avait peur quand il avait le dos tourné.
Nous n'avions plus qu'un ami, qui était bon et sûr. Et voilà que, dans
nos relations avec cet ami, quelque chose comme un poison se glissait et
nous intoxiquait, en nous rendant de jour en jour ces relations plus
pénibles que la solitude.
X
Petite-maman passait les journées étendue près du feu. La lecture
l'ennuyait; les ouvrages de main l'ennuyaient. Elle avait eu pour le
piano un joli talent, non très cultivé, mais d'une aisance miraculeuse,
qui lui valait, autrefois, d'être une des plus fermes ressources des
Plancoulaine. Depuis l'isolement, elle se traînait encore parfois
jusqu'au piano, quand son mari l'en suppliait ou quand le docteur
Troufleau venait à parler des opéras qu'il avait entendus à Paris. Mais
le sentier étroit qui menait au piano, parmi les meubles entassés,
devenait tel, grâce au désordre croissant, que nul n'osait s'y
aventurer, pas même la mère Fouillette pour l'époussetage.
Mon père ayant insisté un jour pour qu'elle jouât, elle haussait les
épaules. Il persista. Alors, dans un mouvement de rage puérile, elle
ouvrit la porte du salon. Il vit. Il leva les bras et s'enfonça les
doigts dans les cheveux.
Et le désordre gagnait. Comment une femme qui ne faisait rien
pouvait-elle répandre un tel chaos dans une maison?
Elle se levait tard, se laissait tomber sur une chaise longue, ne
remuait pas le petit doigt, et tout était sens dessus dessous. Des
livres qu'elle ne lisait pas gisaient, ouverts et déchirés; un métier
dont elle n'usait pas avait le lamentable aspect d'une baraque en
démolition; des ouvrages inachevés pendaient hors des tiroirs, et sans
cesse des miettes ou des morceaux de pain entiers déshonoraient la table
ou la cheminée, parce que cette femme inoccupée avait faim et mangeait à
toute heure des tartines de confitures. Les taches? ah! si grand'mère
les avait vues!
Dans cette indolence, elle était plus que jamais jolie. Ses magnifiques
cheveux noirs, abondants et longs, noués en un tour de main, lui
convenaient cent fois mieux qu'échafaudés en lourd chignon, à la mode de
ce temps-là; ses yeux inertes, son regard ralenti, étaient cent fois
plus beaux que dans les moments où elle s'animait, et mon père, qui s'en
apercevait, l'aimait toujours malgré sa répugnance pour la veulerie.
Cette situation dura un mois, deux mois, davantage. Le docteur Troufleau
ne semblait pas moins embarrassé. Des sentiments contradictoires se le
disputaient, c'était visible, et il en était déchiré. Cependant, une
hardiesse nouvelle et comme sournoise soulevait ses gestes et son
regard; son teint pâle s'échauffait en dessous, d'un feu qui faisait
sourdre une espèce de buée fine sur son front et sur ses joues mates.
Il y avait quelque chose d'infinitésimal entre le docteur Troufleau et
petite-maman. C'était une chose sans nom pour moi, et que j'essaierai de
figurer comme elle m'apparaissait alors.
Des personnes causent entre elles, et les mots prononcés, aussitôt dits,
s'évaporent. Telle personne et telle autre causent, et il semble
qu'entre leurs bouches les mots demeurent. Ils demeurent. La bouche qui
les a émis ne les oublie pas; quelqu'un qui les a entendus en passant
les retient. On connaît, sur les estampes japonaises, ces passerelles
élégantes et légères, faites de mille brimborions de bambous, et qu'un
pinceau hardi jette d'une rive à une rive: tout ce qui allait de
petite-maman au docteur et du docteur à petite-maman se réalisait et se
figeait en une passerelle d'estampe japonaise. Entre eux et les autres
personnes, ce qui s'échangeait tombait à la rivière; entre eux deux, le
plus petit mot s'accrochait, se fichait et restait sur la passerelle
merveilleuse, s'y tournait en brindille, en poutre, en cheville, en
planchette, en diable grimaçant ou en banderole éclatante signalant à
tous: le pont! le pont! Le voyaient-ils, l'un et l'autre, comme mon
imagination le voyait? C'était possible, car ils semblaient très
incommodés de leurs moindres paroles, quoiqu'elles fussent ordinaires:
c'est qu'elles faisaient, en vertu d'un sort impitoyable, à chaque fois
plus lourd, le pont.
Mon père n'avait ni haine ni colère contre sa femme et contre le docteur
Troufleau, contrairement à ce qui se fût passé s'il eût été heureux ou
en état de prospérité par ailleurs, car alors il eût suivi les
mouvements qui sont communs à tout le monde. Mais il était tellement
malheureux que son jugement ne se formait plus au même plan que celui du
commun des hommes.
Lui qui s'échauffait et s'affolait à chacune des tortures que lui
infligeait son multiple martyre; lui qui gémissait, jurait, fulminait
pour la perte nouvelle d'un client, pour une rouerie que lui jouait son
confrère Courtois; lui qui avait fait une maladie pour la trahison de
son ami Clérambourg; lui que l'inimitié des hommes stupéfiait et que
toute méchanceté prenait au dépourvu, il considérait comme logique et
naturel le drame secret qui brûlait son foyer. Il l'expliquait, il lui
trouvait des causes fatales, il en plaignait les auteurs, il les sentait
malheureux presque autant que lui, il n'éprouvait pour eux qu'une pitié
débordante qui inondait la multitude de ses autres infortunes, mais, par
exemple, lui, le noyait.
Il se laissait achever dans un calme apparent.
La nature a prévu une borne à nos douleurs: le moment de la mort, nous
assure-t-on, est doux.
Un instinct me poussait à ne pas le quitter, et je l'accompagnais quand
il s'imposait une longue marche, en tournant, dans la petite cour. Je
montais aussi avec lui dans son cabinet. Là, il marchait encore, de long
en large, parce qu'il était énervé, parce qu'il avait peu d'ouvrage, les
affaires n'allant point, et parce qu'il faisait froid, la mère
Fouillette épargnant le bois dans les cheminées, par économie. Puis il
s'asseyait et me prenait sur un de ses genoux, qu'il agitait en imitant
le trot du cheval, comme lorsque j'étais tout petit. Il souriait. Moi,
je restais sérieux et je ne disais rien, parce que je sentais qu'il se
forçait à sourire pour moi et qu'il n'en avait pas envie. Alors, tout
d'un coup, il me lâchait; il me laissait quelquefois tomber à terre,
tant le mouvement était prompt, et il se cachait la figure dans les
mains, les deux coudes sur son bureau. Il pleurait.
Je m'en allais sans faire de bruit.