IX

Petite-maman s'ennuyait.

Dîners, soirées dansantes, matinées musicales chez les Plancoulaine,

chasses chez les hobereaux, pique-niques à la campagne avaient lieu sans

nous.

Privée de ces plaisirs, de longs mois elle en avait fait fi, et le

dépit, dans une certaine mesure, peut tenir lieu d'agréments. Le docteur

Troufleau méprisait les distractions de la classe bourgeoise, qu'il

jugeait creuses et vulgaires. Il le disait, le répétait chez nous. On le

croyait presque. Quand le dépit s'émoussa,--car tout finit,--la parole

du docteur Troufleau en prolongea les effets salutaires; la jeune femme

s'accoutuma à l'entendre, et peu à peu en contracta l'impérieux besoin.

La douceur de l'habitude s'était répandue insensiblement, comme la nuit

tombe.

Son mari, qu'elle aimait, était malheureux et triste; en outre, il

n'avait jamais su causer qu'avec Clérambourg; l'entretien avec lui

devenait rapidement amer. Troufleau, malheureux lui-même, trouvait dans

la compagnie d'une femme encore jeune et jolie un délassement à sa rude

besogne du jour. L'aveu de son amour pour mademoiselle Charmaison avait

fourni à leurs causeries un aliment intarissable. Le docteur y faisait

bercer par une main gracieuse son espoir et sa mélancolie. La jeune

femme était heureuse de rappeler la figure d'une aimable amie et de

panser charitablement une blessure. Petit à petit, le docteur s'était

aperçu que madame Nadaud ne traitait plus ce sujet qu'avec peine, et,

par discrétion, il l'avait tu lui-même. L'amie présente s'était révélée

plus douce et plus consolante à mesure que l'on s'éloignait de l'amie de

Paris. C'était un sujet que l'on avait abandonné d'un commun accord.

Mais, de ce moment-là, il y avait entre eux incertitude et malentendu:

elle, pouvant croire qu'il avait oublié Marguerite Charmaison; lui, se

demandant pourquoi elle fuyait le nom de la jeune fille, et assez

intelligent pour admettre sans fatuité la raison la plus naturelle.

Jamais honnête homme ne fut plus embarrassé que le bon docteur Troufleau

lorsque éclata pour lui l'évidence de ce cas dont bien d'autres eussent

fait une bonne fortune.

La loyauté lui commandait d'espacer, pour y mettre fin, ces causeries

quotidiennes. Mais cette rupture lui était interdite par les devoirs de

l'amitié qui le liaient avec mon père, et d'une façon de plus en plus

étroite à mesure que son isolement devenait plus grave et plus

douloureux.

Pauvre docteur Troufleau! Il fallait voir son air inquiet, ses yeux de

toutou qui ne sent pas le fumet de son maître, lorsqu'il entrait et ne

trouvait pas là mon père, ou bien lorsque mon père faisait mine de

sortir.

A défaut de mon père, ma présence était pour lui un gage de

demi-sécurité. Il ne m'avait jamais tant comblé de prévenances.

Petite-maman, d'ailleurs, aimait à m'avoir près d'elle quand le docteur

était là. Elle ne cherchait point à éloigner son mari; on voyait qu'elle

avait peur quand il avait le dos tourné.

Nous n'avions plus qu'un ami, qui était bon et sûr. Et voilà que, dans

nos relations avec cet ami, quelque chose comme un poison se glissait et

nous intoxiquait, en nous rendant de jour en jour ces relations plus

pénibles que la solitude.

X

Petite-maman passait les journées étendue près du feu. La lecture

l'ennuyait; les ouvrages de main l'ennuyaient. Elle avait eu pour le

piano un joli talent, non très cultivé, mais d'une aisance miraculeuse,

qui lui valait, autrefois, d'être une des plus fermes ressources des

Plancoulaine. Depuis l'isolement, elle se traînait encore parfois

jusqu'au piano, quand son mari l'en suppliait ou quand le docteur

Troufleau venait à parler des opéras qu'il avait entendus à Paris. Mais

le sentier étroit qui menait au piano, parmi les meubles entassés,

devenait tel, grâce au désordre croissant, que nul n'osait s'y

aventurer, pas même la mère Fouillette pour l'époussetage.

Mon père ayant insisté un jour pour qu'elle jouât, elle haussait les

épaules. Il persista. Alors, dans un mouvement de rage puérile, elle

ouvrit la porte du salon. Il vit. Il leva les bras et s'enfonça les

doigts dans les cheveux.

Et le désordre gagnait. Comment une femme qui ne faisait rien

pouvait-elle répandre un tel chaos dans une maison?

Elle se levait tard, se laissait tomber sur une chaise longue, ne

remuait pas le petit doigt, et tout était sens dessus dessous. Des

livres qu'elle ne lisait pas gisaient, ouverts et déchirés; un métier

dont elle n'usait pas avait le lamentable aspect d'une baraque en

démolition; des ouvrages inachevés pendaient hors des tiroirs, et sans

cesse des miettes ou des morceaux de pain entiers déshonoraient la table

ou la cheminée, parce que cette femme inoccupée avait faim et mangeait à

toute heure des tartines de confitures. Les taches? ah! si grand'mère

les avait vues!

Dans cette indolence, elle était plus que jamais jolie. Ses magnifiques

cheveux noirs, abondants et longs, noués en un tour de main, lui

convenaient cent fois mieux qu'échafaudés en lourd chignon, à la mode de

ce temps-là; ses yeux inertes, son regard ralenti, étaient cent fois

plus beaux que dans les moments où elle s'animait, et mon père, qui s'en

apercevait, l'aimait toujours malgré sa répugnance pour la veulerie.

Cette situation dura un mois, deux mois, davantage. Le docteur Troufleau

ne semblait pas moins embarrassé. Des sentiments contradictoires se le

disputaient, c'était visible, et il en était déchiré. Cependant, une

hardiesse nouvelle et comme sournoise soulevait ses gestes et son

regard; son teint pâle s'échauffait en dessous, d'un feu qui faisait

sourdre une espèce de buée fine sur son front et sur ses joues mates.

Il y avait quelque chose d'infinitésimal entre le docteur Troufleau et

petite-maman. C'était une chose sans nom pour moi, et que j'essaierai de

figurer comme elle m'apparaissait alors.

Des personnes causent entre elles, et les mots prononcés, aussitôt dits,

s'évaporent. Telle personne et telle autre causent, et il semble

qu'entre leurs bouches les mots demeurent. Ils demeurent. La bouche qui

les a émis ne les oublie pas; quelqu'un qui les a entendus en passant

les retient. On connaît, sur les estampes japonaises, ces passerelles

élégantes et légères, faites de mille brimborions de bambous, et qu'un

pinceau hardi jette d'une rive à une rive: tout ce qui allait de

petite-maman au docteur et du docteur à petite-maman se réalisait et se

figeait en une passerelle d'estampe japonaise. Entre eux et les autres

personnes, ce qui s'échangeait tombait à la rivière; entre eux deux, le

plus petit mot s'accrochait, se fichait et restait sur la passerelle

merveilleuse, s'y tournait en brindille, en poutre, en cheville, en

planchette, en diable grimaçant ou en banderole éclatante signalant à

tous: le pont! le pont! Le voyaient-ils, l'un et l'autre, comme mon

imagination le voyait? C'était possible, car ils semblaient très

incommodés de leurs moindres paroles, quoiqu'elles fussent ordinaires:

c'est qu'elles faisaient, en vertu d'un sort impitoyable, à chaque fois

plus lourd, le pont.

Mon père n'avait ni haine ni colère contre sa femme et contre le docteur

Troufleau, contrairement à ce qui se fût passé s'il eût été heureux ou

en état de prospérité par ailleurs, car alors il eût suivi les

mouvements qui sont communs à tout le monde. Mais il était tellement

malheureux que son jugement ne se formait plus au même plan que celui du

commun des hommes.

Lui qui s'échauffait et s'affolait à chacune des tortures que lui

infligeait son multiple martyre; lui qui gémissait, jurait, fulminait

pour la perte nouvelle d'un client, pour une rouerie que lui jouait son

confrère Courtois; lui qui avait fait une maladie pour la trahison de

son ami Clérambourg; lui que l'inimitié des hommes stupéfiait et que

toute méchanceté prenait au dépourvu, il considérait comme logique et

naturel le drame secret qui brûlait son foyer. Il l'expliquait, il lui

trouvait des causes fatales, il en plaignait les auteurs, il les sentait

malheureux presque autant que lui, il n'éprouvait pour eux qu'une pitié

débordante qui inondait la multitude de ses autres infortunes, mais, par

exemple, lui, le noyait.

Il se laissait achever dans un calme apparent.

La nature a prévu une borne à nos douleurs: le moment de la mort, nous

assure-t-on, est doux.

Un instinct me poussait à ne pas le quitter, et je l'accompagnais quand

il s'imposait une longue marche, en tournant, dans la petite cour. Je

montais aussi avec lui dans son cabinet. Là, il marchait encore, de long

en large, parce qu'il était énervé, parce qu'il avait peu d'ouvrage, les

affaires n'allant point, et parce qu'il faisait froid, la mère

Fouillette épargnant le bois dans les cheminées, par économie. Puis il

s'asseyait et me prenait sur un de ses genoux, qu'il agitait en imitant

le trot du cheval, comme lorsque j'étais tout petit. Il souriait. Moi,

je restais sérieux et je ne disais rien, parce que je sentais qu'il se

forçait à sourire pour moi et qu'il n'en avait pas envie. Alors, tout

d'un coup, il me lâchait; il me laissait quelquefois tomber à terre,

tant le mouvement était prompt, et il se cachait la figure dans les

mains, les deux coudes sur son bureau. Il pleurait.

Je m'en allais sans faire de bruit.

L'enfant à la balustrade · 第 35 / 66 题