Tout à coup la porte fut poussée violemment et vint frapper contre le
plat du chapeau, qui en fut à demi écrasé. Nous ne fîmes tous qu'un
saut. C'était Marguerite Charmaison qui entrait en coup de vent. Si
instruit que l'on fût de l'indépendance de ses manières, on en était
toujours surpris. Elle était seule; elle avait, disait-elle, planté sa
femme de chambre dans un magasin.
--Mais qu'y-a-t-il?
--Il y a que mon père m'emmène: je pars... J'ai voulu que vous sachiez
que je suis avec vous, les opprimés, contre l'injustice...
Parole de fille de tribun! Était-ce le motif qui l'amenait?
Le docteur, suffoqué plus que nous par la coïncidence de cette folle
visite et par l'accident de son chapeau, balbutia je ne sais quoi, se
courba, s'en alla.
Quand il eut tourné les talons, on interrogea Marguerite:
--Mais pourquoi ce départ précipité?
--J'allais vous le demander.
--A nous?...
--Voilà. Ce matin, avant le déjeuner, papa arrive de chez les
Plancoulaine et me dit: «Ma fille, nous partons ce soir.» Je saute:
«Pourquoi ça?--Tu dois le savoir!--Comment le saurais-je?--Par tes
amis.--Quels amis?--Ceux que tu fréquentes chez les curés!»
Ces dames s'étaient rencontrées un jour dans le jardin du presbytère.
Quelqu'un passant sur le pont avait pu les voir.
--Vous étiez avec nous, ma petite amie, dans le jardin du curé; et
après? Ce n'est pas pour cela que l'on vous fait quitter Beaumont?
Monsieur votre père n'a pas jugé à propos de nous revoir depuis que nous
sommes mal avec les Plancoulaine, c'est très bien. Mais il ne vous a
pas, que je sache, interdit de nous rencontrer?
--Non. Aussi, ce n'est pas parce que nous nous sommes rencontrées que
l'on m'emmène.
--Pourquoi vous emmène-t-on?
--Il s'est passé quelque chose que je ne sais pas, que je ne dois pas
savoir, paraît-il, et dont on suppose que j'ai dû être informée, du fait
seul que je vous ai rencontrée chez monsieur le curé...
--Nous ne savons rien, dit mon père.
--Oh! fit Marguerite, ce n'est pas gentil, vous ne voulez pas me le
dire!
--Nous ne savons rien, mademoiselle, absolument rien!
Marguerite dit:
--Voyons... Il y a eu une demande en mariage?...
--Non, mademoiselle!...
--Ah! vous êtes pris! Comment savez-vous qu'il n'y en a pas eu?
Cette fois, c'était mon père qu'elle avait «fait parler». Sa physionomie
si expressive s'éteignit. Bien malin qui eût vu si elle était flattée ou
indifférente.
--Maintenant, dit-elle, adieu, adieu!
--Que c'est imprudent à vous d'être venue!
--Et si je vous écris, de Paris, que direz-vous donc?
--Quelle enfant terrible vous faites!... Sortez au moins par la ruelle.
Voilà Marguerite lancée dans la petite cour qui mène à la ruelle.
Mais il y avait encore, dans la petite cour, le docteur Troufleau qui
faisait remettre son chapeau en état par la mère Fouillette.
Coqueugniot, témoin de sa peine, était même descendu se joindre au
groupe du médecin et de la vieille bonne, et il donnait ses avis comme
s'il se fût agi d'un blessé.
Nous voyons Marguerite traverser la cour. La mère Fouillette et
Coqueugniot assujettissaient le chapeau haut de forme sur le chef du
docteur Troufleau; on distinguait fort bien les reflets brisés par une
estafilade. Le docteur n'eut que le temps de porter la main à ce chapeau
lorsqu'il reconnut mademoiselle Charmaison qui se sauvait par le petit
corridor des écuries.
L'image m'est demeurée dans la mémoire, de Marguerite troussant d'une
main sa jupe, retenant de l'autre son chapeau de paille et se retournant
vers nous, ses jolis cheveux ébouriffés. Elle nous adressa des bonjours
de la main; nous vîmes ses beaux yeux, ses dents... Et le pauvre docteur
Troufleau qui était là, faisant des saluts, les deux bras ballants, et
au bout de l'un d'eux le chapeau haut de forme en accordéon!
Marguerite tenait-elle réellement à savoir si la demande en mariage
avait eu lieu? Tenait-elle à éprouver par elle-même la qualité du bruit
public, selon lequel le «docteur Troufleau ne sortait pas de chez les
Nadaud»? En ce cas, un singulier hasard desservait le pauvre docteur et
nous-mêmes!