III

Il y avait six semaines environ que s'était passé ce dernier épisode; il

était à peu près cinq heures du soir, et la marquise attendait M. de

Camors, qui devait venir chez elle après la séance du Corps législatif.

On frappa tout à coup à l'une des portes de sa chambre, qui communiquait

avec l'appartement de son mari. C'était le général. Elle remarqua avec

étonnement, même avec frissonnement, que ses traits étaient décomposés.

--Qu'y a-t-il donc, mon ami? dit-elle. Êtes-vous malade?

--Non, répondit le général, pas du tout.

Il se posa debout devant elle, et la regarda un moment sans parler; ses

yeux gris roulaient dans leurs orbites.

--Charlotte, reprit-il enfin avec un pénible sourire, il faut que je

vous avoue ma folie... je ne vis pas depuis ce matin... J'ai reçu une

lettre singulière... voulez-vous la voir?

--Si cela vous plaît, dit-elle.

Il tira une lettre de sa poche et la lui donna. Elle était d'une

écriture évidemment et laborieusement contrefaite, et n'était point

signée.

--Une lettre anonyme? dit la marquise, dont les sourcils se soulevèrent

légèrement en signe de dédain.

Puis elle se mit à lire la lettre, dont voici le texte:

«Un ami vrai, général, s'indigne de voir qu'on abuse de votre confiance

et de votre loyauté. Vous êtes trompé par ceux que vous aimez le plus.

Un homme comblé de vos bienfaits, une femme qui vous doit tout, sont

unis par une entente secrète qui vous outrage. Ils hâtent de leurs voeux

l'heure où ils pourront partager vos dépouilles. Celui qui se fait un

devoir pieux de vous avertir ne veut calomnier personne. Il est

convaincu que votre honneur est respecté par celle à qui vous l'avez

confié, elle est toujours digne de votre tendresse et de votre estime,

elle n'a d'autre tort que de se prêter aux calculs d'avenir que votre

meilleur ami ne craint pas d'établir sur votre mort, sur votre veuve et

sur votre héritage. La pauvre femme subit malgré elle la fascination

d'un homme trop célèbre par ses prestiges séducteurs; mais lui, cet

homme, votre ami, presque votre fils, comment qualifier sa conduite?

Toutes les personnes honnêtes en sont révoltées, et en particulier celle

qu'une conversation surprise par hasard a mise au courant, et qui obéit

à sa conscience en vous donnant cet avis.»

La marquise, après avoir achevé, tendit froidement la lettre au général.

--Signé: «Éléonore-Jeanne de la Roche-Jugan», dit-elle.

--Croyez-vous? dit le général.

--La clarté même du jour! reprit la marquise. _Le devoir pieux_... _le

prestige séducteur_... _les personnes honnêtes_... Elle a pu déguiser

son écriture, mais non son style... et ce qu'il y a de plus décisif

encore, c'est qu'elle prête à M. de Camors,--il s'agit de lui,

j'imagine,--ses propres projets et ses calculs, qui ne vous ont pas

échappé plus qu'à moi, je suppose.

--Si je croyais que cette lâche épître fût son oeuvre, s'écria le

général, je ne la reverrais de ma vie!

--Pourquoi? Il faut en rire.

Le général commença une de ces promenades solennelles à travers la

chambre. La marquise regardait la pendule avec inquiétude. Son mari

surprit un de ces regards. Il s'arrêta brusquement.

--Attendez-vous Camors aujourd'hui? dit-il.

--Oui, je crois qu'il viendra après la séance.

--Je le pensais, reprit le général.

Il eut un sourire convulsif.

--Et savez-vous, ma chère, ajouta-t-il, une sotte idée qui m'a poursuivi

depuis le moment où j'ai reçu cette lettre infâme?... car, en vérité, je

crois que l'infamie est contagieuse...

--Vous avez eu l'idée d'épier notre entretien? dit la marquise d'un ton

d'indolence railleuse.

--Oui, dit le général, là, derrière cette portière, comme au théâtre...

mais, Dieu merci, j'ai su résister à cette basse tentation... Si jamais

je me laissais aller à une telle faiblesse, je voudrais au moins que ce

fût avec votre agrément...

--Et vous me le demandez? dit la marquise.

--Ma pauvre Charlotte, reprit-il d'un accent douloureux et presque

suppliant, je suis un vieux fou, un vieil enfant... mais je sens que

cette misérable lettre va empoisonner ma vie... Je n'aurai plus une

heure de paix ni de confiance... Que voulez-vous!... j'ai été déjà si

cruellement trompé!... Je suis un homme loyal, mais je suis bien forcé

de voir que tout le monde ne l'est pas comme moi... Il y a des choses

qui me paraissent aussi impossibles que de marcher sur la tête, et je

sais pourtant que d'autres font ces choses-là tous les jours... Que vous

dirai-je? En lisant ces lignes perfides, je n'ai pu m'empêcher de me

rappeler que vos relations avec Camors sont plus fréquentes depuis

quelque temps.

--Sans doute, dit la marquise, je l'aime beaucoup.

--Je me suis souvenu aussi de votre tête-à-tête dans le boudoir, l'autre

nuit, pendant le bal... Quand je m'éveillai, vous aviez tous deux un air

de mystère... Quel mystère peut-il y avoir entre vous?

--Ah! voilà! dit la marquise se souriant.

--Je ne puis pas le savoir?

--Vous le saurez quand le temps en sera venu.

--Enfin je vous jure pourtant que je ne vous soupçonne pas,--ni vous ni

lui... je ne vous soupçonne pas du moins de me trahir formellement, de

m'outrager, de souiller mon nom... Dieu m'en garde!... Mais, si vous

vous aimiez seulement, tout en respectant mon honneur... si vous vous

aimiez, et si vous vous le disiez!... si vous étiez là tous deux, à mes

côtés, dans mes bras, vous, mes deux amis, mes deux enfants, calculant

d'un oeil impatient les progrès de ma vieillesse, concertant vos projets

d'avenir, souriant à ma mort prochaine... et ajournant votre bonheur sur

ma tombe... vous vous croiriez peut-être innocents... Eh bien, non, cela

serait épouvantable!

Sous l'empire de la passion qui le transportait, la voix et la parole du

général s'étaient élevées; ses traits vulgaires avaient pris un air de

sombre dignité et d'imposante menace.--Une faible teinte pâle s'étendit

sur le beau visage de la jeune femme, et un pli léger contracta son

front pur. Par un effort qui eût été sublime dans une cause meilleure,

elle maîtrisa aussitôt sa défaillance passagère, et, montrant froidement

à son mari la porte drapée par laquelle il était entré:

--Eh bien, dit-elle, mettez-vous là.

--Vous ne me le pardonnerez jamais?

--Vous ne connaissez pas du tout les femmes, mon ami. La jalousie est un

de ces crimes que non seulement elles pardonnent, mais qu'elles aiment.

--Mon Dieu! ce n'est pas de la jalousie!

--Ce que vous voudrez. Enfin mettez-vous là.

--Vous m'y autorisez sincèrement?

--Je vous en prie... Allez chez vous, en attendant, si vous voulez...

laissez cette porte ouverte... et, quand vous verrez M. de Camors entrer

dans la cour de l'hôtel, venez.

--Non, dit le général après une minute d'hésitation, puisque je fais

tant...--et il soupira avec une tristesse poignante,--je ne veux du

moins laisser aucun prétexte à ma défiance... Si je vous quittais avant

qu'il arrive, je serais capable d'imaginer...

--Que je l'ai fait secrètement avertir, n'est-ce pas? Rien de plus

naturel. Restez donc ici. Seulement, prenez un livre, car notre

conversation, jusqu'à nouvel ordre, serait languissante.

Il s'assit.

--Mais enfin, dit-il, quel mystère peut-il y avoir entre vous?

--Voilà! dit-elle encore avec son sourire de sphinx.

Le général prit machinalement un livre, et elle se mit à attiser le feu

et à réfléchir.

Puisqu'elle aimait le danger, le drame et la terreur mêlés à ses amours,

elle devait être contente, car en cette minute la honte, la ruine et la

mort étaient derrière sa porte; mais, à dire vrai, c'en était trop à la

fois, même pour elle, et, quand elle vint à envisager, dans le silence

qui s'était fait, la nature et l'étendue véritable du péril, elle crut

que son coeur allait éclater et sa tête se perdre.

Elle ne s'était pas méprise, d'ailleurs, sur l'origine de la lettre. Ce

honteux chef-d'oeuvre était bien le fait de madame de la Roche-Jugan.

Pour lui rendre justice, madame de la Roche-Jugan n'avait pas soupçonné

toute la portée du coup qu'elle frappait. Elle-même croyait à la vertu

de la marquise; mais, dans sa surveillance incessante, elle n'avait pas

manqué de remarquer depuis quelques mois les assiduités de Camors chez

madame de Campvallon, et d'observer une nuance nouvelle dans leurs

rapports mondains. On n'a pas oublié qu'elle rêvait pour le jeune

Sigismond la succession intégrale de son vieil ami: elle pressentit une

rivalité redoutable et résolut de la détruire en germe. Éveiller contre

Camors la défiance du général et lui faire fermer la porte du logis,

c'était tout ce qu'elle avait voulu; mais sa lettre anonyme, comme la

plupart des viles scélératesses de ce genre, était une arme plus fatale

et plus meurtrière que ne l'avait présumé son infâme auteur.

La jeune marquise rêvait donc en attisant son feu et en jetant de temps

à autre un coup d'oeil furtif sur la pendule. M. de Camors allait arriver

d'un instant à l'autre. Aucun moyen de le prévenir. Dans l'état présent

de leurs relations, il était impossible d'imaginer que les premiers mots

de Camors ne livrassent pas immédiatement leur secret, et se secret

livré, c'était pour elle tout au moins le déshonneur public, la chute

scandaleuse, la pauvreté, le couvent, pour son mari ou pour son amant,

peut-être pour tous deux, la mort.

Lorsque le timbre retentit dans la cour de l'hôtel annonçant l'arrivée

du comte, toutes ces images se pressèrent une dernière fois dans le

cerveau de madame de Campvallon comme une légion de fantômes; puis elle

rassembla son courage par un élan suprême, et tendit toutes ses facultés

pour l'exécution du plan qu'elle avait conçu à la hâte, qui était son

dernier espoir, et qu'un mot, un geste, une distraction, une

inintelligence de M. de Camors pouvait renverser tout entier en une

seconde.

Sans parler, elle salua en souriant son mari, et lui fit signe de gagner

sa cachette. Le général, qui s'était levé au bruit du timbre, parut

encore hésiter; puis, haussant les épaules comme en mépris de lui-même,

il se retira derrière la portière qui faisait face à l'entrée principale

de la chambre.

L'instant d'après, la porte fut ouverte par un domestique, et M. de

Camors entra.--Il s'avançait avec une sorte d'empressement dans la

chambre, se dirigeant vers la cheminée, et sa bouche souriante

s'entr'ouvrait déjà pour parler, quand il saisit tout à coup

l'expression du regard de la marquise, et la parole se glaça sur ses

lèvres; ce regard, attaché sur lui depuis son entrée, avait une fixité

raide et spectrale qui, sans lui rien apprendre, lui fit tout

craindre.--C'était un homme exercé aux situations difficiles, avisé et

prudent autant qu'intrépide. Il ne sourcilla point, ne parla pas et

attendit.

Elle lui donna sa main sans cesser de le regarder de près avec cette

même effrayante intensité.

--Ou elle est folle, se dit-il, ou le danger est là.

Avec la rapide perception de son génie et de son amour, elle sentit

qu'il comprenait, et tout de suite, ne laissant pas même au silence le

temps de les compromettre:

--Vous êtes aimable de me tenir parole, dit-elle.

--Mais c'est tout simple, dit Camors, qui s'assit.

--Non, car vous savez que vous venez encore ici pour y être tourmenté...

Eh bien, voyons, m'arrivez-vous un peu converti à mon idée fixe?

--Quelle idée fixe? Il me semble que vous en avez plusieurs...

--Oui, mais je parle de la bonne... de la meilleure au moins... de votre

mariage enfin...

--Encore, ma cousine, dit Camors, qui, assuré désormais du danger et de

sa nature, marchait d'un pas plus ferme sur son brûlant terrain.

--Toujours, mon cousin... Et savez-vous une chose? J'ai trouvé la

personne!

--Ah! alors, je me sauve!

Elle lui jeta à travers son sourire un coup d'oeil impérieux.

--Vous y tenez donc beaucoup? reprit Camors en riant.

--Extrêmement. Je n'ai pas besoin de vous répéter mes raisons, vous

ayant prêché là-dessus tout l'hiver... au point même d'inquiéter le

général, qui a flairé un mystère entre nous.

--Bah! le général?

--Oh! rien de grave, bien entendu... Donc, nous disons, pour nous

résumer: Pas de miss Campbel... trop blonde! ce qui n'est pas poli pour

moi, par parenthèse;--point de mademoiselle de Silas... trop

maigre!--point de mademoiselle Rolet, malgré ses millions... trop bonne

famille! point de mademoiselle d'Esgrigny... trop Bacquière et Van Cuyp!

Tout cela était un peu décourageant, vous m'avouerez... mais enfin... on

s'acharne... Je vous dis que j'ai trouvé!... une merveille!

--Qui se nomme? dit Camors.

--Marie de Tècle!

Il y eut un silence.

--Eh bien, vous ne dites rien? reprit la marquise. Parce que vous n'avez

rien à dire... parce que celle-là réunit tout, agrément personnel,

éducation, famille, fortune... enfin tout... un rêve!... et puis vos

terres se joignent... Vous voyez comme je pense à tout, mon ami?... Mais

je ne sais vraiment pas comment nous n'y avions pas songé plus tôt.

M. de Camors se taisait toujours, et la marquise commençait à s'étonner

de son silence.

--Oh! reprit-elle, vous aurez beau chercher... il n'y a pas une

objection... Vous êtes pris, cette fois-ci... Voyons, mon ami, dites

oui, je vous en prie!

Et, pendant que sa bouche disait: «Je vous en prie!» d'un ton de

câlinerie gracieuse, son regard disait avec un accent terrible: «Il le

faut!»

--M'est-il permis d'y réfléchir, madame? dit-il enfin.

--Non, mon ami.

--Mais enfin, reprit Camors, qui était très pâle, il me semble que vous

disposez bien à votre aise de la main de mademoiselle de Tècle...

Mademoiselle de Tècle est fort riche... On la marie de tous côtés...

D'ailleurs, son grand-oncle a des idées de province, et sa mère des

idées de dévotion qui pourraient bien...

--Je m'en charge, interrompit la marquise.

--Mais quelle manie avez-vous de marier les gens?

--Les femmes qui ne font pas l'amour, mon cousin, ont la manie de faire

des mariages.

--Sérieusement, pourtant, vous me laisserez bien quelques jours pour y

penser?

--Penser à quoi? Ne m'avez-vous pas toujours dit que vous comptiez vous

marier... que vous n'attendiez qu'une occasion? Eh bien, jamais vous

n'en trouverez une meilleure que celle-là... et, si vous la laissez

échapper, vous la regretterez toute votre vie...

--Mais enfin donnez-moi le temps de consulter ma famille.

--Votre famille? Quelle plaisanterie! Il me semble que vous êtes

grandement majeur... Et puis quelle famille? Votre tante de la

Roche-Jugan?

--Sans doute... encore ne voudrais-je pas la blesser.

--Ah! mon Dieu! supprimez cette inquiétude... Je vous déclare qu'elle

jubilera.

--Parce que?

--J'ai mes raisons.

Et la jeune femme, en disant ces mots, fut prise d'un rire étrange qui

faillit dégénérer en convulsions, car ses nerfs, après cette horrible

tension, étaient comme affolés.

Camors, pour qui la lumière s'était faite peu à peu sur les points les

plus obscurs de l'énigme mortelle qui lui était proposée, sentit

lui-même le besoin d'abréger une scène qui avait exalté toutes ses

facultés à un degré presque insoutenable. Il se leva.

--Je suis forcé de vous quitter, dit-il, car je ne dîne pas chez moi;

mais je reviendrai demain, si vous le permettez.

--Certainement... Vous m'autorisez à en parler au général?

--Mon Dieu!... oui, car, de bonne foi, j'ai beau courir après les

objections, je n'en trouve pas.

--Eh bien, je vous adore! dit la marquise.

Elle lui tendit sa main qu'il baisa. Il sortit aussitôt.

Il eût fallu être plus clairvoyant que ne l'était le général de

Campvallon pour distinguer quelques faiblesses ou quelques dissonances

dans l'audacieuse comédie que venaient de jouer devant lui ces deux

grands artistes. Le jeu muet de leurs yeux aurait pu seul les trahir, et

il ne le voyait pas. Quant à leur dialogue, tranquille, aisé, naturel,

il n'y avait pas un mot qu'il n'en eût saisi et qui ne lui eût paru

répondre à toutes ses inquiétudes et confondre ses soupçons. Dès ce

moment et pour jamais tout ombrage s'effaça de sa pensée; car, pour

imaginer l'odieuse combinaison dans laquelle madame de Campvallon avait

cherché un refuge désespéré, pour entrer dans une telle profondeur de

perversité, le général avait l'esprit trop simple et trop pur.

Quand il reparut devant sa femme, en quittant sa cachette, il était

consterné: il eut un geste de confusion et d'humilité. Il lui prit la

main et lui sourit avec toute la bonté et toute la tendresse de son âme.

En ce moment, la marquise, par une nouvelle réaction de son système

nerveux, se mit à sangloter, ce qui acheva de désespérer le

général.--Par respect pour ce galant homme, nous n'insisterons pas sur

une scène dont l'intérêt, d'ailleurs, n'est plus assez vif pour sauver

ce qu'elle a de pénible aux honnêtes gens.

Nous passerons également sans nous y arrêter sur l'entretien qui eut

lieu le lendemain entre madame de Campvallon et M. de Camors. Camors, on

l'a compris, avait d'abord éprouvé, en voyant apparaître le nom de

madame de Tècle dans cette noire intrigue, un sentiment de répulsion et

même d'horreur qui avait failli tout compromettre. Comment il parvint à

dompter cette révolte suprême de sa conscience au point de subir

l'expédient qui devait assurer la paix de ses amours, par quels

détestables sophismes il osa se persuader qu'il ne devait plus rien qu'à

sa complice, et qu'il lui devait tout, même cela, nous n'essayerons pas

de l'expliquer. Expliquer, c'est atténuer, et ici nous ne le voulons

pas. Nous dirons seulement qu'il se résigna à ce mariage. Dans la voie

où il était entré, on ne s'arrête guère, à moins que la foudre ne s'en

mêle.

Quant à la marquise, on se ferait une faible idée de cette âme dépravée

et hautaine, si l'on s'étonnait qu'elle eût persisté de sang-froid, et

après réflexion, dans la conception perfide que l'imminence du danger

lui avait suggérée. Elle comprenait que les soupçons du général se

réveilleraient un jour ou l'autre plus menaçants, si le mariage annoncé

demeurait un jeu. Elle aimait passionnément Camors, elle n'aimait pas

moins le mystère dramatique de leur liaison; elle avait de plus senti

une terreur folle à la pensée de perdre l'immense fortune qu'elle

s'était habituée à regarder comme la sienne; car le désintéressement de

sa première jeunesse était alors bien loin, et l'idée de déchoir

misérablement dans ce monde parisien, où elle régnait par son luxe comme

par sa beauté, lui était insupportable. Amour, mystère, fortune, elle

voulait garder tout cela à tout prix, et plus elle y réfléchit même,

plus le mariage de Camors lui en parut être la plus sûre sauvegarde.--Il

est vrai qu'elle se donnait une sorte de rivale; mais elle s'estimait

trop haut pour la craindre, et elle préférait mademoiselle de Tècle à

toute autre, parce qu'elle la connaissait, et que mademoiselle de Tècle

lui était évidemment inférieure en tout.

Ce fut environ quinze jours après que le général arriva un matin chez

madame de Tècle et lui demanda, pour M. de Camors, la main de sa fille.

Il serait douloureux d'appuyer sur la joie que ressentit madame de

Tècle. Elle s'étonna seulement en secret que M. de Camors ne fût pas

venu lui-même lui présenter sa demande; mais Camors n'avait pas eu ce

coeur-là. Il était cependant à Reuilly depuis le matin, et il se rendit

chez madame de Tècle aussitôt qu'il sut que sa recherche était agréée.

Une fois déterminé à cette monstrueuse action, il avait résolu du moins

d'y apporter les formes les plus exquises, et l'on sait qu'il y était

passé maître.

Dans la soirée, madame de Tècle et sa fille, demeurées seules, se

promenèrent longtemps sur leur chère terrasse, à la douce lueur des

étoiles, la fille bénissant sa mère, la mère bénissant Dieu, toutes deux

confondant leurs coeurs, leurs rêves, leurs baisers et leurs larmes, plus

heureuses, pauvres femmes! qu'il n'est permis de l'être sous le ciel.

Dans le courant du mois d'août suivant, le mariage eut lieu.

Monsieur de Camors — Complet · 第 18 / 28 题