Il eut à cette époque une idée singulière. Il était membre de plusieurs
cercles et des plus aristocratiques. Il eut la pensée de réunir un
certain groupe d'hommes, choisis parmi l'élite de ses collègues, et de
former avec eux une association secrète qui aurait pour objet de fixer
et de maintenir entre ses membres les principes du point d'honneur dans
leur plus stricte sévérité. Cette société, dont on a parlé vaguement
dans le public sous le nom de société des _Raffinés_ et aussi des
_Templiers_,--qui était son véritable nom,--n'avait rien de commun avec
les _Dévorants_, illustrés par Balzac. Elle n'avait aucun caractère
romanesque ni dramatique. Ceux qui en faisaient partie ne prétendaient
en aucune façon se mettre en dehors de la morale commune, ni au-dessus
des lois du pays. Ils ne se liaient par aucun serment d'assistance
mutuelle à outrance. Ils s'engageaient simplement sur leur parole à
observer dans leurs rapports réciproques les règles les plus pures de
l'honneur. Ces règles étaient précisées dans leur code. Il est assez
difficile de savoir exactement quel en était le texte; mais il semble
qu'elles aient concerné à peu près uniquement les questions d'honneur
familières entre hommes dans les régions spéciales du cercle, du jeu, du
sport, du duel et de la galanterie. C'était, par exemple, forfaire à
l'honneur et se disqualifier, étant membre de cette association, que de
s'attaquer soit à la femme, soit à la maîtresse d'un de ses confrères.
Il n'y avait d'autre sanction pénale que l'exclusion; mais les
conséquences de l'exclusion étaient graves, chacun des affiliés cessant
dès ce moment de connaître et même de saluer le membre indigne. Les
_Templiers_ trouvaient dans cette secrète entente un avantage précieux:
c'était la sûreté particulière de leurs relations entre eux dans les
différentes circonstances de la vie mondaine où ils se trouvaient chaque
jour, soit dans les coulisses, soit dans les salons, soit autour des
tables du cercle, soit dans les tribunes du turf.
Parmi ses compagnons et ses émules de la haute vie parisienne, Camors
était sans doute une exception pour la profondeur et la décision
systématique de ses doctrines: il n'en était pas une quant au
scepticisme absolu et au matérialisme pratique; mais le besoin d'une loi
morale est si naturel à l'homme, et il lui est si doux d'obéir à un
frein élevé, que les adeptes choisis auxquels le projet de Camors fut
d'abord soumis l'accueillirent avec enthousiasme, heureux de substituer
une sorte de religion positive et formelle, si restreintes qu'en fussent
les limites, aux confuses et flottantes notions de l'honneur courant.
Pour Camors lui-même, on le devine, c'était une barrière nouvelle qu'il
entendait élever entre lui et la passion qui le fascinait. Il se liait
ainsi, avec une force redoublée, du seul lien moral qui lui restât. Il
compléta son oeuvre en faisant accepter au général la présidence de
l'association. Le général, pour qui l'honneur était une sorte de déité
mystérieuse, mais réelle, fut enchanté de présider au culte de son
idole. Il sut bon gré à son jeune ami de sa conception, et l'en estima
encore davantage.
On était arrivé au milieu de l'hiver. La marquise de Campvallon avait
repris depuis longtemps le train de sa vie à la fois sévère et élégant,
exacte à l'église le matin, au Bois et aux ventes de charité dans la
journée, à l'Opéra ou aux Italiens le soir. Elle avait revu M. de Camors
sans ombre d'émotion apparente, et l'avait même traité avec plus de
naturel et de simplicité qu'autrefois: aucun retour sur le passé, aucune
allusion à la scène du parc pendant l'orage, comme si elle eût épanché
ce jour-là, une fois, pour toutes, ce qu'elle avait sur le coeur. Cela
ressemblait à de l'indifférence. M. de Camors eût dû en être ravi, et il
en était fâché. Un intérêt cruel, mais puissant et déjà trop cher à son
âme blasée, disparaissait ainsi de sa vie. Il inclinait à croire
décidément que madame de Campvallon était d'un caractère beaucoup moins
profond et moins compliqué qu'il ne se l'était figuré, qu'elle s'était
éteinte peu à peu dans la banalité mondaine, et qu'elle était devenue en
réalité ce qu'elle prétendait être, une bonne personne contente de son
sort et inoffensive.
Il était un soir dans sa stalle, à l'orchestre de l'Opéra. On donnait
_les Huguenots_. La marquise occupait sa loge entre les colonnes.
Diverses rencontres que fit Camors dans les couloirs pendant les
premiers entr'actes l'empêchèrent d'aller rendre aussitôt qu'à
l'ordinaire ses hommages à sa cousine. Enfin, après le quatrième acte,
il alla la saluer dans sa loge, où il la trouva seule, le général étant
descendu au foyer. Il fut étonné, en entrant, de voir sur les joues de
la jeune femme des traces de larmes récentes: ses yeux, d'ailleurs,
étaient tout humides. Elle parut mécontente d'être surprise en flagrant
délit d'attendrissement.
--La musique me fait toujours un peu mal aux nerfs, dit-elle.
--Allons! répondit Camors, vous qui me reprochez de cacher mes mérites,
pourquoi cacher les vôtres? Si vous êtes encore capable de larmes, tant
mieux!
--Mais non, dit-elle. Je n'ai aucun mérite à cela... h! mon Dieu! si
vous saviez... c'est tout le contraire.
--Quel mystère vous êtes!
--Êtes-vous bien curieux de le connaître, ce mystère?... tant que cela?
Eh bien, soyez heureux... Aussi bien il est temps d'en finir...
Elle écarta un peu son fauteuil du bord de la loge et de la vue du
public, se tourna vers Camors et reprit:
--Vous voulez donc savoir ce que je suis, ce que je sens, ce que je
pense... ou plutôt simplement vous voulez savoir si je songe à
l'amour... Eh bien, je ne songe qu'à cela.--Quoi encore?... Si j'ai des
amants ou si je n'en ai pas?--Je n'en ai pas, et je n'en aurai
jamais,--non par vertu,--je ne crois à rien,--mais par estime de moi et
par mépris des autres... Ces petites intrigues, ces petites passions,
ces petites amours que je vois dans le monde me soulèvent le coeur... Il
faut vraiment que les femmes qui se donnent pour si peu soient de basses
créatures! Quant à moi, je me rappelle vous l'avoir dit un jour,--il y a
mille ans de cela!--ma personne m'est sacrée, et, pour commettre un
sacrilège, je voudrais, comme les vestales de Rome, un amour aussi grand
que mon crime, aussi terrible que la mort... J'ai pleuré tout à l'heure
pendant ce magnifique quatrième acte. Ce n'était pas seulement parce que
j'entendais la plus merveilleuse musique qu'on ait jamais entendue sur
la terre, c'est parce que j'admirais, parce que j'enviais passionnément
les superbes amours de ces temps-là... Et c'était vraiment ainsi! Quand
je lis les histoires de ce beau XVIe siècle, je suis en extase. Comme
ces gens-là savaient aimer... et mourir! Une nuit d'amour, et ils
meurent! C'est charmant!--Voilà, mon cousin; maintenant, allez-vous-en:
on nous regarde. On va croire que nous nous aimons, et, comme nous
n'avons pas ce plaisir-là, il est inutile d'en récolter les
désagréments. D'ailleurs, je suis encore en pleine cour de Charles IX,
et vous me faites pitié avec votre habit noir et votre chapeau rond.
Bonsoir.
--Je vous remercie beaucoup, dit Camors.
Il prit la main qu'elle lui tendait avec indifférence et sortit de la
loge.
Il rencontra M. de Campvallon dans le couloir.
--Parbleu! mon cher ami, dit le général en lui saisissant le bras, il
faut que je vous communique une idée qui m'a travaillé toute la soirée.
--Quelle idée, général?
--Eh bien, il y avait là, ce soir, un tas de petites jeunes personnes
ravissantes... Ça m'a fait penser à vous. Je l'ai même dit à ma femme:
«Il faut marier Camors à une de ces jeunesses-là!»
--Oh! général!
--Eh bien, quoi?
--C'est bien grave. Si l'on se trompe dans son choix... ça va loin!
--Bah! bah! ce n'est pas si difficile que ça... Prenez-moi une femme
comme la mienne... qui ait beaucoup de religion, peu d'imagination et
pas de tempérament... Voilà tout le secret!... je vous dis ça entre
nous, mon cher.
--Enfin, général, j'y penserai.
--Pensez-y, dit le général d'un air profond.
Et il alla retrouver sa jeune femme, qu'il connaissait si bien.
Quant à elle, elle se connaissait bien elle-même, et s'était définie
avec une étonnante vérité. Madame de Campvallon n'était pas, d'ailleurs,
à sa manière, plus que M. de Camors à la sienne, une exception dans le
monde parisien, quoique deux âmes aussi énergiques et deux esprits aussi
bien doués en dussent pousser les communes dépravations à un degré rare.
L'atmosphère artificielle de la haute civilisation parisienne enlève aux
femmes, en effet, le sentiment et le goût du devoir, ne leur laissant
que le sentiment et le goût du plaisir. Elles perdent, dans ce milieu
éclatant et faux comme une féerie de théâtre, la notion vraie de la vie
en général, de la vie chrétienne en particulier, et il est permis
d'affirmer que toutes celles qui ne se font pas, à l'écart du
tourbillon, une sorte de thébaïde (il y en a), sont des païennes. Elles
sont des païennes, parce que les voluptés des sens et de l'esprit les
intéressent seules, et qu'elles n'ont pas une fois par an une idée, une
impression de l'ordre moral, à moins qu'elles n'y soient forcément
rappelées par la maternité,--que quelques-unes détestent; elles sont des
païennes, comme les belles catholiques profanes du XVIe siècle,
amoureuses du luxe, des riches étoffes, des meubles précieux, des
lettres, des arts, d'elles-mêmes et de l'amour; elles sont des païennes
charmantes comme Marie Stuart, et capables comme elle de se retrouver
chrétiennes sous la hache.
Nous parlons, bien entendu, des meilleures, de l'élite, de celles qui
lisent, qui pensent, qui rêvent. Quant aux autres, celles qui ne
prennent de la vie de Paris que les petits côtés et l'étourdissement
puéril, ces folles affairées qui se visitent, se donnent rendez-vous,
s'entraînent, s'habillent, commèrent, s'agitent jour et nuit dans le
néant, et dansent avec une sorte de frénésie dans les rayons du soleil
parisien, sans pensées, sans passions, sans vertus, et même sans
vices,--il faut avouer qu'il est impossible de rien imaginer de plus
méprisable.
La marquise de Campvallon était donc bien véritablement, comme elle
l'avait dit à cet homme qui lui ressemblait, une grande païenne; comme
elle l'avait dit encore,--à l'une de ces heures solennelles où la
destinée des femmes hésite et se décide, le plus souvent sous
l'influence de celui qu'elles aiment, M. de Camors avait jeté dans son
esprit et dans son coeur une semence qui avait merveilleusement
fructifié.
Camors ne songea guère à se le reprocher; mais, frappé de toutes les
harmonies qui le rapprochaient de la marquise, il regretta plus
amèrement que jamais les fatalités qui les séparaient.--Se sentant,
d'ailleurs, plus sûr de lui depuis qu'il s'était enchaîné lui-même par
des obligations d'honneur plus strictes, il s'abandonna dès ce moment
avec moins de scrupule aux curiosités et aux émotions d'un danger contre
lequel il se croyait invinciblement protégé. Il ne craignait pas de
rechercher plus souvent la société de sa belle cousine, et contracta
même l'habitude d'entrer chez elle une ou deux fois par semaine en
sortant de la Chambre. Quand il la trouvait seule, leur entretien
prenait invariablement de part et d'autre le tour ironique et sourdement
provocant où ils excellaient tous deux. Il n'avait pas oublié la
confidence hardie de l'Opéra, et il la lui rappelait volontiers, lui
demandant si elle avait enfin découvert le héros d'amour qu'elle
cherchait, et qui devait être, suivant lui, un scélérat comme Bothwell,
ou un musicien comme Rizzio.
--Il y a, répondait-elle, des scélérats qui sont en même temps
musiciens... Chantez-moi donc quelque chose, à propos.
Vers la fin de l'hiver, la marquise donna un bal, ses fêtes avaient une
juste renommée de magnificence et de bon goût. Elle en faisait les
honneurs avec une grâce souveraine. Ce soir-là, elle avait une toilette
très simple, comme il sied à une maîtresse de maison courtoise: une
longue robe de velours sombre, les bras nus sans bijoux, un collier de
grosses perles sur son sein rose, et pour coiffure sa couronne
héraldique posée sur l'édifice léger de ses cheveux blonds. Camors
surprit son regard quand il entra, comme si elle l'eût attendu. Il était
venu la voir dans la soirée précédente, et il y avait eu entre eux une
escarmouche plus vive qu'à l'ordinaire. Il fut saisi de son éclat. Sa
beauté, surexcitée sans doute par les ardeurs secrètes de la lutte et
comme illuminée par une flamme intérieure, avait la splendeur fine et
pleine d'un albâtre transparent. Quand il fut parvenu à la joindre et à
la saluer, cédant malgré lui à un mouvement d'admiration passionnée:
--Vous êtes vraiment belle, ce soir, à faire commettre un crime!...
Elle le regarda fixement dans les yeux.
--Je voudrais voir cela! dit-elle.
Et elle s'éloigna avec sa nonchalance superbe.
Le général s'était approché, et, frappant sur l'épaule du comte:
--Camors, lui dit-il, vous ne dansez pas comme à l'ordinaire...
Faisons-nous un piquet?
--Volontiers, général.
Et tous deux, traversant deux ou trois salons, gagnèrent le boudoir
particulier de la marquise, petite pièce de forme ovale, fort haute, et
tendue d'une épaisse soie rouge semée de fleurs noires et blanches.
Quoique les portes fussent enlevées, deux lourdes portières isolaient
complètement ce réduit de la galerie voisine. C'était là que le général
avait coutume de jouer et quelquefois de dormir pendant ses fêtes. Une
petite table à jeu était dressée devant un divan. Sauf ce détail, le
boudoir conservait son aspect familier de tous les jours, ouvrages de
femme commencés, livres, journaux et revues épars sur les meubles.
Après deux ou trois parties, que le général gagna (Camors était
distrait):
--Je me reproche, jeune homme, dit M. de Campvallon, de vous enlever si
longtemps à ces dames... Je vous rends votre liberté... Je vais jeter
les yeux sur les journaux.
--Il n'y a rien de neuf, je crois, dit Camors en se levant.
Il prit lui-même un journal, et s'installa le dos contre la cheminée, se
chauffant les pieds tour à tour. Le général, appesanti sur le divan,
parcourut _le Moniteur de l'Armée_, approuva quelques promotions
militaires, en blâma d'autres, et peu à peu s'assoupit, la tête penchée
sur sa poitrine.
M. de Camors ne lisait pas. Il écoutait vaguement la musique de
l'orchestre et rêvait. À travers les harmonies, les rumeurs et les
chauds parfums du bal, il suivait par la pensée toutes les évolutions de
celle qui en était la maîtresse et la reine: il voyait son pas souple et
fier, il entendait sa voix grave et musicale, il respirait son
souffle.--Ce jeune homme avait tout usé: l'amour et le plaisir n'avaient
plus pour lui ni secrets ni tentations; mais son imagination blasée et
vieillie se réveillait tout enflammée devant ce beau marbre vivant et
palpitant. Cette beauté pure, sévère et dévorée de feux, le troublait
jusqu'au fond des veines. Elle était vraiment pour lui plus qu'une
femme, plus qu'une mortelle. Les fables antiques, les déesses
amoureuses, les bacchantes enivrées, les voluptés surhumaines, l'inconnu
et l'impossible dans le plaisir terrestre,--tout était vrai, réel,
possible, à deux pas, sous sa main,--et il n'était séparé de tout cela
que par l'ombre importune de ce vieillard endormi!--Mais cette ombre
enfin, c'était l'honneur...
Ses yeux, comme perdus dans sa rêverie, étaient fixés devant lui, sur la
portière qui faisait face à la cheminée.--Tout à coup cette portière se
souleva, presque sans bruit, et la marquise présenta sous les plis de la
draperie son jeune front couronné.--Elle embrassa d'un regard
l'intérieur du boudoir, et, après une pause, elle laissa retomber
doucement la portière, et s'avança directement vers Camors étonné et
immobile.--Elle lui prit les deux mains sans parler, le regarda
profondément, jeta encore un rapide coup d'oeil sur son mari endormi;
puis, se dressant un peu sur ses pieds, elle tendit ses lèvres au jeune
homme.--Il eut le vertige, oublia tout, se pencha, et lui obéit.
À la même minute, le général fit un brusque mouvement et s'éveilla; mais
déjà la marquise était devant lui, les deux mains posées sur la table à
jeu, et lui souriant:
--Bonjour, mon général, dit-elle.
Le général murmurant quelques mots d'excuse, elle le repoussa gaiement
sur son divan.
--Continuez donc, ajouta-t-elle; je venais chercher mon cousin pour un
bout de cotillon.
Et elle reprit le chemin de la galerie. Camors, pâle comme un spectre,
la suivit. En passant sous la portière, elle se retourna et lui dit à
demi-voix:
--Voilà le crime!
Puis elle se perdit dans la foule, qui remplissait encore les salons.
M. de Camors n'essaya pas de la rejoindre, et il lui parut qu'elle-même
l'évitait.--Un quart d'heure plus tard, il quittait l'hôtel de
Campvallon.
Il rentra aussitôt chez lui. Une lampe était allumée dans sa chambre.
Quand il se vit dans la glace en passant, il se fit peur.--Cette scène
effroyable l'avait atterré. Il n'était plus temps de s'y tromper: son
élève était devenue son maître. Le fait en soi n'avait rien de
surprenant. Les femmes s'élèvent plus haut que nous dans la grandeur
morale: il n'y a pas de vertu, pas de dévouement, pas d'héroïsme où
elles ne nous dépassent; mais, une fois lancées dans les abîmes, elles y
tombent plus vite et plus bas que les hommes. Cela tient à deux causes:
elles ont plus de passion, et elles n'ont point d'honneur.
Car enfin cet honneur est quelque chose, et il ne faut pas le diffamer.
L'honneur est d'un usage noble, délicat, salutaire. Il rehausse les
qualités viriles. C'est la pudeur de l'homme. Il est quelquefois une
force, toujours une grâce.--Mais penser que l'honneur suffise à tout,
qu'en face des grands intérêts, des grandes passions, des grandes
épreuves de la vie, il soit un soutien et une défense infaillibles,
qu'il supplée aux principes venus de plus haut, et qu'enfin il remplace
Dieu,--c'est commettre une grave méprise: c'est s'exposer à perdre en
quelque minute fatale toute estime de soi, et à tomber tout à coup pour
jamais dans ce sombre océan d'amertume où le comte de Camors, en cet
instant même, se débattait avec désespoir, comme un naufragé au sein de
la nuit.
Il livra en lui-même pendant cette nuit néfaste un dernier combat plein
d'angoisses, et le perdit. Le lendemain soir, à six heures, il était
chez la marquise.
Il la trouva dans sa chambre, entourée de son luxe royal. Elle était à
demi couchée sur une causeuse au coin du feu, un peu pâle et fatiguée.
Elle le reçut avec son aisance et sa froideur ordinaires.
--Bonjour, lui dit-elle; vous allez bien?
--Pas trop, dit Camors.
--Pourquoi donc ça?
--J'imagine que vous vous en doutez.
Elle le regarda avec de grands yeux étonnés et ne répondit pas.
--Je vous en supplie, madame, reprit Camors en souriant, plus de
musique, car la toile est levée et le drame commence.
--Ah! voyons cela!
--M'aimez-vous, dit-il, ou avez-vous simplement prétendu m'éprouver hier
au soir? Pouvez-vous et voulez-vous me le dire?
--Je le pourrais certainement, mais je ne le veux pas.
--Je vous aurais crue plus franche.
--J'ai mes heures.
--Eh bien, reprit Camors, si l'heure de la franchise est passée pour
vous, elle est venue pour moi...
--Cela fait compensation, dit-elle.
--Et je vais vous le prouver, poursuivit Camors.
--Je m'en fais une fête, dit la marquise en s'assujettissant doucement
sur sa causeuse, comme quelqu'un qui se met à l'aise pour mieux jouir
d'une circonstance agréable.
--Moi, madame, je vous aime... et comme vous voulez être aimée... Je
vous aime ardemment et mortellement, assez pour me faire tuer, et assez
pour vous tuer.
--Bon, cela! dit la marquise à demi-voix.
--Mais, continua-t-il d'un accent sourd et contenu, en vous aimant, en
vous le disant, en essayant de vous faire partager mon amour, je viole
indignement des obligations d'honneur que vous connaissez,--d'autres
même que vous ignorez. C'est un crime, vous l'avez dit. Je ne cherche
pas à m'atténuer ma faute. Je la vois, je la juge et je l'accepte. Je
brise le dernier lien moral qui me restât. Je sors des rangs des hommes
d'honneur, je sors même des rangs de l'humanité... Je n'ai plus rien
d'humain que mon amour, rien de sacré que vous; mais il faut que mon
crime se sauve au moins par quelque grandeur... Eh bien, voici comment
je le conçois... Je conçois deux êtres également libres et forts
s'aimant et s'estimant seuls l'un l'autre par-dessus tout, n'ayant
d'affection, de dévouement, de loyauté, d'honneur que l'un pour l'autre,
mais ayant tout cela entre eux à un degré suprême. Je vous donne et je
vous consacre absolument ma personne, tout ce que je peux être et tout
ce que je puis devenir, à la condition d'un retour égal... Restons dans
la convention sociale, hors de laquelle nous serions misérables tous
deux... Secrètement unis et secrètement isolés sur des hauteurs
inconnues, au milieu de la foule humaine, la dominant et la méprisant,
mettons en commun nos dons, nos facultés, nos puissances, nos deux
royautés parisiennes, la vôtre, qui ne peut grandir, la mienne, qui
grandira, si vous m'aimez... et vivons ainsi l'un par l'autre et l'un
pour l'autre jusqu'à la mort... Vous rêviez, disiez-vous, des amours
étranges et presque sacrilèges, en voilà un.--Seulement, avant de
l'accepter, songez-y bien, car je vous atteste que cela est fort
sérieux. Mon amour pour vous est immense... Je vous aime assez pour
dédaigner et fouler aux pieds ce que les derniers des hommes respectent
encore... Je vous aime assez pour trouver en vous seule, en votre seule
estime, en votre seule tendresse, dans l'orgueil et dans l'ivresse
d'être à vous... l'oubli et la consolation de l'amitié outragée, de la
foi trahie, de l'honneur perdu!... Mais, madame, c'est là un sentiment
avec lequel vous auriez tort de jouer, vous devez le comprendre... Eh
bien, si vous voulez de mon amour, si vous voulez de cette
alliance,--contraire à toutes les lois du monde... mais grande du moins
et singulière...--daignez me le dire, et je tombe à vos pieds... Si vous
n'en voulez pas, si elle vous fait peur, si vous n'êtes pas prête à
toutes les obligations redoutables qu'elle entraîne, dites-le encore...
ne craignez pas un mot, pas un reproche... Quoi qu'il puisse m'en
coûter, je brise ma vie, je pars, je m'éloigne de vous sans retour, et
ce qui s'est passé hier est oublié à jamais.
Il se tut et demeura les yeux fixés sur ceux de la jeune femme avec une
expression d'anxiété ardente.
À mesure qu'il avait parlé, elle avait pris un air plus grave; elle
l'écoutait la tête un peu basse, dans l'attitude d'une puissante
curiosité, lui jetant par intervalles un regard plein d'une flamme
sombre. Une faible et rapide palpitation du sein, un frissonnement léger
des narines dilatées, trahissaient seuls l'orage intérieur.
--Ceci, dit-elle après un silence, devient en effet intéressant... mais
vous ne comptez pas, en tout cas, partir ce soir, je suppose?
--Non, dit Camors.
--Eh bien, reprit-elle en lui adressant de la tête un signe d'adieu et
sans lui offrir la main, nous nous reverrons.
--Mais quand?
--Au premier jour.
Il crut comprendre qu'elle demandait le temps de réfléchir, un peu
effrayée sans doute du monstre qu'elle avait évoqué.--Il la salua
gravement et sortit.
Le lendemain et les deux jours qui suivirent, il se présenta en vain à
la porte de madame de Campvallon. La marquise devait dîner en ville et
s'habillait.
Ce furent pour M. de Camors des siècles de tourments. Une pensée qui
l'avait souvent inquiété s'empara de lui avec une sorte d'évidence
poignante.--La marquise ne l'aimait pas. Elle avait simplement voulu se
venger du passé, et, après l'avoir déshonoré, elle se riait de lui: elle
lui avait fait signer le pacte, et elle lui échappait.--Et pourtant, au
milieu des déchirements de son orgueil, sa passion, loin de s'affaiblir,
s'exaspérait.
Le quatrième jour après leur entretien, il n'alla point chez elle. Il
espérait la voir dans la soirée chez la vicomtesse d'Oilly, où ils
avaient l'habitude de se rencontrer chaque vendredi. La vicomtesse
d'Oilly était cette ancienne maîtresse du comte de Camors le père,
lequel avait jugé convenable de lui confier l'éducation de son fils.
Camors avait conservé pour elle une sorte d'affection. C'était une bonne
femme qu'on aimait, et dont on ne laissait pas de se moquer un peu. Elle
n'était plus jeune depuis longtemps; forcée de renoncer à la galanterie,
qui avait été la principale occupation de ses belles années, et ne se
sentant pas le goût de la dévotion, elle s'était mis en tête, sur le
retour, d'avoir un salon. Elle y recevait quelques hommes distingués,
savants, écrivains, artistes. On se piquait d'y penser librement. La
vicomtesse, pour faire face aux obligations de sa situation nouvelle,
avait résolu de s'éclairer. Elle suivait les cours publics et aussi les
conférences, dont la mode commençait à s'établir. Elle parlait assez
convenablement des générations spontanées. Elle avait cependant
manifesté une vive surprise le jour où Camors, qui se plaisait à la
tourmenter, avait cru devoir l'informer que les hommes descendaient des
singes.
--Voyons, mon ami, lui dit-elle, je ne puis vraiment pas admettre
cela... Comment pouvez-vous croire que votre grand-père fût un singe...
vous qui êtes si charmant!
Elle raisonnait sur toutes choses de cette force. Néanmoins, elle se
vantait d'être philosophe; mais quelquefois, le matin, elle sortait à la
dérobée, avec un voile fort épais, et elle entrait à Saint-Sulpice, où
elle se confessait, afin de se mettre en règle avec le bon Dieu, dans le
cas où par hasard il eût existé.
Elle était riche, bien apparentée, et, malgré les légèretés
considérables de sa jeunesse, le meilleur monde allait chez elle. Madame
de Campvallon s'y était laissé introduire par Camors, et madame de la
Roche-Jugan l'y avait suivie, parce qu'elle la suivait partout avec son
fils Sigismond.
Ce soir-là, la réunion y était un peu nombreuse. M. de Camors, arrivé
depuis quelques minutes, eut la satisfaction de voir entrer le général
et la marquise. Elle lui exprima tranquillement ses regrets de ne point
s'être trouvée chez elle les jours précédents; mais il était difficile
d'espérer une explication décisive dans un cercle aussi clairsemé, et
sous l'oeil vigilant de madame de la Roche-Jugan. Camors interrogeait
vainement le visage de sa jeune cousine. Il était beau et froid comme
toujours. Ses anxiétés s'en accrurent. Il eût donné sa vie en ce moment
pour qu'elle lui dît un mot d'amour.
La vicomtesse d'Oilly aimait les jeux d'esprit, bien qu'elle n'en eût
guère. On jouait chez elle au _secrétaire_, aux _petits papiers_, comme
c'est encore la mode aujourd'hui. Ces jeux innocents ne le sont pas
toujours, ainsi qu'on va le voir.
On avait distribué des crayons, des plumes, des carrés de papier aux
assistants de bonne volonté, et les uns assis autour d'une grande table,
les autres dans des fauteuils solitaires, griffonnaient mystérieusement
tour à tour des questions et des réponses pendant que le général faisait
un whist avec madame de la Roche-Jugan.--Madame de Campvallon n'avait
pas coutume de prendre part à ces sortes de jeux, qui l'ennuyaient, et
M. de Camors fut étonné de voir qu'elle eût accepté ce soir-là le crayon
et les papiers que la vicomtesse lui avait offerts. Cette singularité
éveilla son attention et le mit sur ses gardes. Il entra lui-même dans
le jeu également contre sa coutume, et se chargea même de recueillir
dans une corbeille les petits billets à mesure qu'ils étaient
écrits.--Une heure se passa sans aucun incident particulier. Des trésors
d'esprit furent dépensés. Les questions les plus délicates et les plus
inattendues: «Qu'est-ce que l'amour?--Croyez-vous que l'amitié soit
possible entre les deux sexes?--Est-il plus doux d'aimer ou d'être
aimé?» se succédèrent paisiblement avec des réponses équivalentes.
Tout à coup la marquise poussa un faible cri, et l'on vit une larme de
sang couler tout doucement sur son front: elle se mit à rire aussitôt,
et montra son petit crayon d'argent qui avait à l'une de ses extrémités
une plume dont elle s'était piqué le front dans le fort de ses
réflexions. L'attention de Camors redoubla dès ce moment, d'autant plus
qu'un regard rapide et ferme de la marquise sembla l'avertir d'un
événement prochain.--Elle était assise un peu à l'ombre dans un coin,
pour y méditer plus à son aise ses questions et ses réponses. Un instant
plus tard, Camors parcourant le salon pour recueillir les bulletins,
elle en déposa un dans la corbeille, et lui en glissa un autre dans la
main, avec la dextérité féline de son sexe.
Au milieu de toutes ces paperasses répandues et froissées, que chacun
s'amusait à relire après coup, M. de Camors ne trouva aucune difficulté
à prendre connaissance, sans être remarqué, du billet clandestin de la
marquise: il était écrit d'une encre rougeâtre, un peu pâle, mais fort
lisible, et contenait ces mots:
«J'appartiens, âme, corps, honneur et biens à mon cousin bien-aimé Louis
de Camors, dès à présent et pour toujours.
»Écrit et signé du pur sang de mes veines.
»CHARLOTTE DE LUC D'ESTRELLES.
»5 mars 185..»
Tout le sang de Camors jaillit à son cerveau, un nuage passa sur ses
yeux, et il s'appuya de la main sur un meuble; puis soudain son visage
se couvrit d'une pâleur mortelle.--Ces symptômes n'étaient point ceux du
remords ni de la peur. Sa passion dominait tout. Il éprouvait une joie
immense. Il voyait le monde sous ses pieds.
Ce fut par cet acte de franchise et d'audace extraordinaire, assaisonné
du mysticisme sanglant si familier à ce XVIe siècle qu'elle adorait, que
la marquise de Campvallon se livra à son amant, et que leur union fatale
fut scellée.