I
C'est à Galata, faubourg de Constantinople, et d'une mère grecque que
naissait, le 30 octobre 1762, celui qui devait être surtout connu et
aimé comme poète grec en français. Il est vrai qu'il ne vit jamais la
Grèce et qu'il quitta Galata dès l'âge de deux ans et demi. Cependant
ces circonstances de son origine et de son lieu de naissance ont leur
importance, ne fût-ce que celle qu'il y attachait lui-même. Il a, en
effet, aimé à les rappeler. 'Salut,' s'écrie-t-il lorsqu'il pense être à
la veille d'aller visiter la Grèce.
'Salut, Thrace ma mère et la mère d'Orphée,
Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps;
Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps,
Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France,
Me fit naître Français dans les murs de Byzance.'
Et l'on peut se demander si, parce qu'il se sentait dans les veines
du sang hellène et que le hasard l'avait fait naître 'dans les murs de
Byzance,' il ne s'est pas cru désigné particulièrement pour ressusciter
l'hellénisme. Il convient d'ailleurs de reconnaître tout de suite que
cette suggestion pouvait lui venir d'un autre côté. Il vivait en effet
au milieu d'un mouvement puissant de retour à l'antique.
Ç'avait été d'abord le comte de Caylus qui, entre 1753 et 1767, avait
publié les sept volumes de son _Histoire de l'Art_. En même temps, entre
1757 et 1766, on traduisait en français les travaux de Winckelmann sur
les fouilles d'Herculanum et son _Histoire de l'Art ancien_. L'_Essai_
de R. Wood sur le génie original d'Homère et sur ses écrits, paru à
Londres en 1775, fut ensuite presque aussitôt traduit. Entre 1772
et 1776 paraissaient à Strasbourg les trois volumes de Brunck,
les _Analecta veterum poetarum graecorum_, anthologie des poètes
alexandrins. Dès 1757 l'abbé Barthélemy travaille à son _Voyage du jeune
Anacharsis en Grèce_, où, s'inspirant des récentes découvertes et les
fondant, il s'attache à évoquer, à faire vivre comme des créatures de
chair et de sang, les Athéniens d'autrefois, jusque-là demeurés un peu
trop à l'état d'idées abstraites. Un voyageur, Guys, publiera, dès
avant 1789, le premier volume de son _Voyage littéraire de la Grèce_ ou
_Lettres sur les Grecs anciens et modernes, avec un parallèle de leurs
moeurs_. L'antiquité déborde du domaine des archéologues et des érudits.
La peinture se fait grecque avec David; grecques deviennent et la
décoration des appartements et la toilette des femmes. Tout, au moins,
s'unissait pour pousser André Chénier vers l'hellénisme.
Est-on en droit d'attribuer à l'origine d'André Chénier une influence
plus profonde? Faut-il écrire, avec M. Faguet, que le sang oriental qui
coulait dans ses veines peut expliquer cette fougue, cette véhémence en
amour du poète élégiaque, s'il est vrai que ces traits sont peu communs
dans le tempérament français, si encore André Chénier n'a pas pris cette
fougue et cette véhémence dans ses modèles grecs et latins, chez Sapho
et chez Catulle? Ce sont là problèmes obscurs. Il faut se contenter de
les poser sans présumer de les résoudre.
Quoiqu'il en soit, cette mère grecque,--elle s'appelait Élisabeth
Santi Lomaca, et Louis Chénier, consul de France, l'avait épousée à
Constantinople en 1755--c'est à côté d'elle seule que l'enfant André
grandit, puisque son père, rentré à Paris en 1765, repartait dès 1767
pour un séjour de dix-sept ans à Salé, au Maroc, où il était consul
général. Elle dut d'ailleurs être très Parisienne. Femme intelligente et
mondaine, elle avait un salon très fréquenté. Artistes et littérateurs y
étaient assidus, et André connut là les peintres Cazes, Mme Vigée Lebrun
et David--et André s'essaiera à peindre; Florian, Mencievicz, Alfieri,
avec qui il aura commerce de vers ou de lettres; Brunck, à l'anthologie
de qui il doit tant; l'abbé Barthélémy; Guys, qui inséra dans son
ouvrage sur la Grèce deux lettres de Mme Chénier sur les enterrements et
sur les danses en Grèce, parues d'abord dans le _Mercure de France_; Le
Brun enfin, Le Brun-Pindare, dont l'influence sur son futur émule n'est
malheureusement que trop palpable.
On ne sait où André Chénier fit ses premières études. On sait seulement
que, tout enfant, il fit de longs séjours dans le Languedoc, chez une
tante maternelle. Des notes de lui nous le montrent pieux--il sera
plus tard athée 'avec délices'--et recevant une impression profonde de
certain paysage de montagne.
Vers 1773, c'est-à-dire vers l'âge de quinze ans, il est au collège de
Navarre, où il fait de brillantes études, obtenant un premier prix de
discours français au concours général en 1778, où, de plus, il forma
d'ardentes et solides amitiés, plus tard inspiratrices de mâles vers,
avec Abel de Malartic, les frères de Pange et les frères Trudaine.
Dès le collège il dut savoir par coeur les plus beaux passages des
auteurs anciens. Déjà il rimait, et ses premiers vers, imités de
l'_Iliade_, sont, par leurs enjambements, par une certaine hardiesse de
langue, déjà caractéristiques de sa manière:
Faible, à peine allumé, le flambeau de ses jours
S'éteint: dompté d'Ajax, le guerrier sans secours
Tombe, un sommeil de fer accable sa paupière;
Et son corps palpitant roule sur la poussière.
En 1781 (on ne sait s'il quitta le collège en 1780 ou 1781) il avait
commencé à couvrir de commentaires les marges de son Malherbe. En 1782
une note d'une élégie datée du 23 avril 1782 nous le montre ayant déjà
adopté sa manière d'imiter l'antiquité. Il déclare en effet que le fond
de son élégie est dû à Properce: 'mais, ajoute-t-il, je ne me suis point
asservi à le copier. Je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma
coutume, tout ce qui me tombait sous la main, des morceaux de Virgile,
et d'Horace et d'Ovide--Et quels vers! (s'écrie-t-il, en citant Virgile)
et comment ose-t-on en faire après ceux-là!'
Il lui fallut penser à une profession. De ses trois frères, l'aîné,
Constantin, était entré dans les consulats. Comme ses deux autres
frères, Sauveur et Marie-Joseph, on le fit entrer, lui, dans l'armée.
Il partit donc en 1783 pour Strasbourg en qualité de cadet-gentilhomme
attaché à un régiment d'infanterie, le régiment d'Angoumois. Au bout
de six mois il abandonnait le service. A Strasbourg un commun amour des
lettres l'avait rapproché du marquis de Brazais, capitaine au régiment
de Dauphin-Cavalerie, à qui il adressa une de ses premières productions,
l'_Épître sur l'Amitié_ (p. 78). Revenu à Paris, souffrant déjà d'un
mal qui lui arrachera des plaintes fréquentes (p. 61, l. 19--p. 66. ll.
33-4), la gravelle, très affecté même (p. 51, III, p. 65, XI), il saisit
avec joie une offre qui vient l'arracher à lui-même, l'offre que lui
font ses amis les Trudaine de l'emmener faire un voyage de deux années.
Il dit en effet dans ses adieux aux frères de Pange:
Si je vis, le soleil aura passé deux fois
Dans les douze palais où résident les mois,
D'une double moisson la grange sera pleine
Avant que dans vos bras la voile me ramène
On devait visiter la Suisse, l'Italie et la Grèce, André vit la Suisse.
Il fit un long séjour à Rome. Sinon la Rome chrétienne, du moins la
Rome antique l'émerveilla. Les Romaines, s'il avait prolongé ce
séjour, auraient pu, à en croire ses vers (p. 72, XV), tout comme
les Parisiennes, lui inspirer des élégies amoureuses. Il pousse de là
jusqu'à Naples, puis brusquement, souffrant sans doute, il interrompt
son voyage, sans aller voir la Grèce, et reprend le chemin de Paris.
Ici se placent trois années selon le coeur d'André Chénier, trois
années de vie intense, faites d'alternatives de solitude studieuse et
de plaisirs. Ces trois années, 1785, 1786, 1787, il les passe à Paris,
coupées de séjours à la campagne, à Montigny (p. 58, l. 16) chez les
Trudaine, ou à Maroeuil (p. 68, ll. 17-18) chez les de Pange. Il fait de
sa vie deux parts, l'une donnée au travail, l'autre à la société, à la
politique, aux plaisirs. Il se mêle au milieu intellectuel de son temps.
Il est par conséquent encyclopédiste et philosophe, il a le culte de la
raison; il est athée--et c'est là l'inspiration de son _Hermès_ et de
son _Amérique_. Il mène--et c'est là, avec l'imitation des élégiaques
de l'antiquité, l'origine de ses élégies qui sont ses confessions
amoureuses--la vie dissipée et voluptueuse de cette société licencieuse
et sceptique du XVIIIe siècle. Il fut des soupers joyeux de Grimod de la
Reynière. Il aima Glycère et autres beautés faciles. Il eut des amours
plus relevées. Il aima Mme de Bonneuil, femme distinguée originaire de
l'île Bourbon, et la chanta sous le nom de Camille. Il aima Mrs. Cosway,
Irlandaise née sur les rives de l'Arno, musicienne et peintre, femme
d'un miniaturiste anglais, qu'il rencontra dans l'hiver de 1785-6 et
qui fut la belle D. R. des élégies. Il aima et il fut aimé. Car, malgré
qu'il fût fort laid, avec sa tête énorme, ses cheveux rares sur le
devant, son teint bilieux et olivâtre, ses traits gros, ses yeux petits,
il avait de la vivacité dans le regard, bref, il était 'rempli de
charmes.' C'est une femme, Mme Hocquart, qui nous le dit. Nous avons
aussi le rapport d'un homme, Lacretelle, qui le vit plus tard à la
tribune des Feuillants et fut frappé de l'impression de force qui se
dégageait de cette figure 'athlétique.' La fougue que Lacretelle lui vit
à la tribune, André Chénier dut l'avoir en amour. Cela paraît assez dans
ses élégies et, s'il s'y montre parfois sensuel et mignard, comme les
élégiaques de son temps, cette note domine, et, jointe aux retours de
mélancolie profonde où il songe à la mort, aux rêveries poétiques, aux
aspirations à la solitude studieuse et aux demandes de consolation à
l'amitié, marque ces pièces, d'une écriture d'ailleurs si précise, comme
très différentes des productions d'un Parny.
Et la même ardeur que cet homme, vraiment homme, apportait au plaisir,
il l'apportait aussi à l'étude. A vrai dire on se demande si jamais
poète fut plus industrieux. Il lit dans toutes les directions et la
plume à la main--d'abord, peut-être, pour le désir de savoir et parce
que, étant bien de son temps, il avait l'âme d'un encyclopédiste--étant
d'avis aussi que 'savoir lire et savoir penser' sont le 'préliminaire
indispensable de l'art d'écrire,'--mais surtout pour faire provision de
matériaux à utiliser et parce que, en lisant, les idées lui venaient. Il
lit donc les _Analecta_ de Brunck, son livre de chevet; il lit Homère,
Hésiode, Platon, Aristophane, Callimaque, Théocrite, Méléagre, Catulle,
Lucrèce, Virgile (Virgile est partout dans son oeuvre), Horace, Tibulle,
Properce, Tacite, Salluste, Cicéron, le _Florilegium_ de Stobée,
Pétrarque, Sannazar, Rabelais, Montaigne, Ronsard, Malherbe, qu'il
commente et admire fort, Pascal, qu'il juge durement, Molière,
Corneille, Racine, qu'il cite souvent, Voltaire, qu'il aime peu et
n'estime guère, Montesquieu, J.-J. Rousseau, Raynal, Condorcet, Mably,
Buffon, Lebrun. Il lit Shakespeare dont il imite deux passages (p. 39,
XIX) et pour lequel son frère Marie-Joseph lui reprochera d'être trop
indulgent, Milton ('le grand Milton,' 'grand aveugle dont l'âme a su
voir tant de choses'), le _bon_ Suisse Gessner, comme il l'appelait, qui
lui suggère, entre autres choses, Pannychis (p. 31), et que parfois il
traduit (p. 43, XXVI), Richardson, dont il aime les douces héroïnes,
Clarisse et Clémentine (p. 57, ll. 67-72), Thomson (p. 44, XXX), Ossian
(p. 59, l. 55). Il lit la Bible, dont il tire un poème, _Suzanne_, et
qu'il imite parfois (p. 37, XVI). Il lit des auteurs chinois, notant
son regret que davantage ne soit point traduit de cette littérature.
Il écrit des pages de prose qui le révèlent moraliste à la façon de La
Bruyère. Surtout, sous l'aiguillon de la lecture, il compose ses vers,
et, ce qu'il y a d'extraordinaire, il gardait tout en portefeuille,
nullement pressé de rien publier, se réservant de revoir tout,
d'améliorer tout, jamais prêt à rien lire à ses amis (p. 60, l. 80; p.
85, ll. 64-9) dans ce petit cénacle littéraire, présidé par Lebrun
et dont étaient Brazais, les deux Trudaine, les deux de Pange, et son
frère, Marie-Joseph Chénier.
Ses oeuvres, toutes posthumes, sauf deux, où l'inachevé coudoie
l'achevé, nous admettent dans le secret de cet atelier. Nous y voyons
André Chénier, lecteur industrieux, butinant, faisant des extraits,
mettant en réserve mots, tournures, images, qu'il compte utiliser dans
un poème futur. Ce sont, par exemple, des canevas avec l'indication des
textes à imiter:
'Il faut en faire une (une bucolique) sur les Triétériques, en
Béotie, et imiter d'une manière bien antique tout ce qu'il y a
de bien dans le _Penthée_ d'Euripide, vers 13, etc.... ce qu'il
chante, au choeur des femmes, au _thiasus_, pour l'exciter, vers
55. Tout le choeur. Toute la scène du bouvier, vers 659. Voir la
traduction des vers 693 et suivants, mêlés avec les vers 142 et
suivants, édition de Brunck, etc.
Ce sont des vers ou des expressions à placer: 'en commencer une
(bucolique) par ces vers... en commencer ou en finir une ainsi...'
Dans une _Histoire de la Chine_ il rencontre deux pièces traduites du
Chi-King, le livre des vers. Il se promet de faire entrer cela dans ses
_Bucoliques_. Le même feuillet souvent nous offre un fragment d'élégie,
une note pour son _Hermès_, une remarque philologique, quelques vers
indiquant un projet d'églogue, une citation de Tibulle, etc.
Ainsi il accumulait les matériaux que sa fin prématurée ne lui a pas
laissé le temps d'exploiter, qu'il n'aurait sans doute pas utilisés tous
au cours d'une longue vie. Il l'a dit lui-même (Épître II, v. 47-92), il
commençait cent choses à la fois. Sans compter les projets de 'quadri,'
dont on ne sait pas s'ils désignaient un tableau qu'il aurait peint ou
une idylle.
Voilà donc la vie, complète réellement, que mène André Chénier durant
ces années de Paris. En 1787, c'est-à-dire alors qu'il a vingt-cinq ans,
il est probable que la plus grande partie de ses oeuvres poétiques sont
déjà exécutées. C'est alors qu'il est nommé secrétaire d'ambassade à
Londres.
Il se rendit à son poste en décembre 1787 (p. 74, XIX). Il se déplut
à Londres (p. 75, XX), soit qu'il se sentît humilié dans une situation
dépendante (p. 68, XIII), soit que, peu muni d'argent, il fût réduit
à faire pauvre figure au milieu d'une société aristocratique riche et
volontiers dédaigneuse, soit plutôt que, comme jadis à Strasbourg, comme
peut-être en Italie, il fût pris de la nostalgie de son Paris et de ses
habitudes faciles.
La littérature anglaise, malgré 'l'indulgence' que, selon Marie-Joseph,
il avait pour Shakespeare, ne paraît pas lui avoir inspiré grand
enthousiasme, peut-être parce que, connaissant insuffisamment l'Anglais,
il lui était assez difficile de l'apprécier. Il a même sur les poètes
anglais un jugement assez dur et fort injuste, à peine adouci par cette
concession malgracieuse que 'quelquefois, dans leurs écrits nombreux'
ils sont 'dignes d'être admirés par d'autres que par eux.' Sans doute,
remarque M. Faguet, André Chénier songeait-il à Young, très en faveur à
cette époque, et on aime à le supposer avec lui.
Ce séjour à Londres de trois ou quatre ans (jusqu'au milieu de 1790 ou
l'été de 1791) fut d'ailleurs, surtout vers la fin, coupé de tant de
voyages à Paris, qu'André Chénier finit par être plus souvent à Paris
qu'à Londres.
Rentré à Paris, il y fait la connaissance de Mme Necker, de M. et Mme
de Montmorin, de Mme de Staël, toute jeune encore. Il s'occupe plus que
jamais de politique. Dès 1789 il fait partie de la _Société Trudaine_,
cercle d'amis qui accueille la Révolution avec transport et devient la
_Société de 1789_, puis la _Société des amis de la Constitution_. Il
entre dans la politique militante par son _Avis au peuple français sur
ses véritables ennemis_ inséré dans le _Journal de la Société de 1789_,
le 28 août 1790, pour lequel il reçut du roi de Pologne une médaille
accompagnée d'une lettre flatteuse. En avril 1791 il publie une
brochure, _L'Esprit de parti_. Il écrit _Le Jeu de Paume_, où il trace
à grands traits la naissance de l'Assemblée nationale et un programme
politique, la première oeuvre poétique qu'il livre au public,
composée dans le goût des odes pindariques de Lebrun, mythologique,
périphrastique et oratoire. Il écrit vingt et un articles (de novembre
1791 à juillet 1792) dans le _Journal de Paris_, rédigé par les _Amis
de la Constitution_ ou _Feuillants_. Il publie, le 15 avril 1792, ses
premiers _Ïambes_, l'_Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses révoltés
du régiment de Châteauvieux_ (p. 123), la deuxième et dernière oeuvre
poétique qu'il ait jamais imprimée.
Lors du procès de Louis XVI il écrit pour le malheureux roi quatre
plaidoyers divers. Peu en sûreté à Paris, malade de corps et d'âme,
après l'exécution du roi, il se retire à Versailles. Là, dans sa
retraite de la rue de Satory (n° 69), il retourne sans doute à son
_Hermès_, et, sous l'influence du sentiment tendre que lui inspire
Mme Lecoulteux (Fanny) qu'il voyait à 'Luciennes,' c'est-à-dire
Louveciennes, chez sa mère, Mme Pourrat, il produit ses dernières
poésies amoureuses et les plus pures, comme son _Ode à Versailles_ (p.
116; voir aussi p. 75, XXII) et les élégies à Fanny. C'est là aussi
qu'il écrivit son _Ode à Charlotte Corday_ (p. 118), si différente
d'ailleurs d'inspiration et plus semblable à la poésie officielle du
temps.
De retour chez son père, rue de Cléry, à l'automne de 1793, au plus fort
de la Terreur, il se trouve le 7 mars 1794 à Auteuil, chez Mme Pastoret,
née Piscatory, lorsque les commissaires chargés, en exécution d'un ordre
du Comité de sûreté générale, d'arrêter cette femme, se présentent sans
la trouver et l'arrêtent, lui, comme suspect. Il est mené à Saint-Lazare
(la lettre d'écrou est datée du 9 mars), où il devait rester quatre
mois et treize jours. En prison il se trouve en compagnie de Roucher,
l'auteur des _Mois_, son collaborateur au _Journal de Paris_, de ses
amis les Trudaine, qui vinrent bientôt l'y rejoindre, et du peintre
Suvée, qui, le 29 messidor, fit le portrait du poète dans sa cellule.
C'est en prison qu'il écrit l'_Ode à Marie-Joseph_, rangé en politique
dans le camp adverse, cet adieu si triste qui sonne comme une rupture,
où il dit à ce frère:
...mes amis, ma famille,
Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs.
C'est en prison qu'il compose ses _Ïambes_ vengeurs (pp. 124-7) et sa
touchante _Jeune Captive_ (p. 120), inspirée par une de ses compagnes
d'infortune, la duchesse de Fleury, née de Coigny.
Nous approchons maintenant du triste dénouement. Les prisons
regorgeant de monde, le Comité de sûreté générale découvre--ou
invente--la 'Conspiration des prisons,' vaste complot d'évasion. C'était
l'occasion pour la justice d'être expéditive. André Chénier comparut
le 7 thermidor devant le tribunal révolutionnaire avec vingt-six autres
victimes, dont Roucher. L'acte d'accusation--tellement était grande
l'incurie de cette soi-disant justice--reprochait à André des faits
concernant son frère Sauveur, également arrêté et interné dans une autre
prison! Quand on se fut aperçu de cette confusion, on ne prit même pas
la peine de rayer de l'acte d'accusation d'André ce qui s'appliquait
à Sauveur. André Chénier fut condamné et exécuté le soir même, à six
heures, sur la place du Trône[1]--et non sur la place de la Révolution
comme A. de Vigny le dit par erreur dans son roman de _Stello_. Sa mort
précéda de vingt-quatre heures celle des frères Trudaine. Deux jours
plus tard Robespierre tombait et les exécutions cessaient.
[Footnote 1: Pendant la Terreur cette place prit le nom de place du
Trône-Renversé, et elle fut le théâtre de nombreuses exécutions. On
l'appelle actuellement la place de la Nation.]