Charles:--Pauvre Juliette! Pauvre amie! Quelle récompense de ta bonté!»

Charles se promena avec agitation dans la chambre. Il parlait haut sans

s'en douter.

«C'est incroyable!... disait-il. Je ne l'aurais jamais deviné!... Elle

est folle!... A trente-deux ans!... Et un homme de quarante-cinq!... Ils

sont fous tous les deux!... Et cette pauvre petite!... C'est mal!...

Très mal!... Et ils croient que je la laisserai là!... seule! à

souffrir, à pleurer!... Jamais!... Je vivrai pour elle comme elle vit

pour moi!... Si elle y voyait! Mon Dieu, si elle y voyait!»

Son agitation se calma tout doucement.

«Juliette, dit-il, viens promener; viens respirer dans les champs; on

étouffe ici.

Ils sortirent. Charles mettait plus de soin que jamais à lui faire

éviter les pierres, les ornières; il semblait comprendre qu'il était

dans l'avenir son seul appui, son seul ami. Juliette avait sans doute la

même pensée, car elle mettait plus d'abandon dans ses allures, dans ses

paroles; elle ne retenait plus sa pensée, qu'elle déroula tout entière

quand Charles lui reparla de ce qu'elle venait de lui apprendre, et de

ses propres impressions sur le projet de sa soeur et sur ceux présumés

de Charles. Elle lui avoua que depuis longtemps elle songeait avec

terreur au jour où elle le verrait lié par le mariage à un autre devoir

et à une affection.

«Ce n'est pas de l'égoïsme, Charles, je t'assure; c'est un sentiment

naturel devant la perte d'un bonheur dont j'apprécie toute la valeur et

que rien ne peut remplacer.»

Charles fut moins confiant, il lui parla peu de ses pensées intimes;

mais en revanche il lui témoigna une affection plus vive et lui promit

encore une fois de ne jamais l'abandonner.

«Ce n'est pas un sacrifice, Juliette, je t'assure; c'est un sentiment

d'instinct naturel pour mon propre bonheur.»

Et Charles disait vrai. Profondément reconnaissant de la métamorphose

que Juliette avait opérée en lui par sa douceur, sa patience, sa piété,

sa constance, sa vive affection, il s'était promis et il avait promis à

Dieu de se dévouer à elle comme elle s'était dévouée à lui. Il vit avec

un redoublement de reconnaissance la tendresse toujours croissante

que lui portait Juliette; il comprit qu'elle ne pouvait être heureuse

qu'avec lui et par lui; il comprit que s'il introduisait une femme dans

leur intérieur, ce serait leur malheur à tous: Juliette, qui souffrirait

toujours de ne plus venir qu'en second dans son affection; sa femme, qui

craindrait toujours que Juliette ne reprît sa place au premier rang;

lui-même, enfin, qui verrait sans cesse les objets de sa tendresse

souffrir par lui et à cause de lui. Il jura donc de ne jamais se

marier, de toujours garder Juliette chez lui, et, si quelque événement

extraordinaire, comme le mariage de Marianne, rendait cette position

impossible, de faire de Juliette sa femme, à moins qu'elle n'y voulût

pas consentir et qu'elle ne préférât rester près de lui comme son amie,

sa soeur.

Les semaines, les mois se passèrent ainsi; Marianne attendait avec

patience et ne se lassait pas d'offrir des femmes à Charles, qui

les rejetait toutes; il avait vingt-trois ans, Marianne en avait

trente-quatre, Juliette en avait vingt-cinq. Enfin, un jour, Marianne

entra triomphante dans la salle où étaient Charles et Juliette.

«Charles, cette fois j'ai à te proposer une jeune fille que tu ne

refuseras pas, j'espère, car elle a tout ce que tu peux désirer dans une

femme.

--Et qui est cette merveille? demanda Charles en souriant.

Marianne:--C'est la fille de l'architecte qui est venu s'établir ici

pour bâtir l'usine de M. Castel-Oie. Elle est bonne, douce, jolie,

charmante. Ils doivent venir ici ce soir; tu verras par toi-même.

Charles:--Je ne demande pas mieux, Marianne. Seulement vous savez que je

ne me marierai pas à première vue.

Marianne:--Je le sais bien; on te donnera une quinzaine pour la bien

connaître et la juger. Ils vont arriver bientôt. Ne vas-tu pas mettre

ton habit pour les recevoir?

Charles:--Pour quoi faire? Je ne mets mon habit que le dimanche pour

donner le bras à Juliette qui est en grande toilette. Le reste du temps,

je suis toujours en veste ou en blouse.

Marianne:--Comme tu voudras, mon ami; c'était pour toi ce que j'en

disais.»

Et Marianne sortit.

Charles:--Ne te tourmente pas, Juliette. Tu sais ce que je t'ai dit, ce

que je t'ai promis.

Juliette:--Je le sais et je ne me tourmente pas. Mais, Charles, si elle

te plaît, si tu crois pouvoir être heureux avec elle, dis-le moi tout

de suite. N'est-ce pas? Me le promets-tu?

Charles:--Je te le jure, dit Charles en lui baisant les mains; mais, je

te le répète: sois tranquille, je ne l'aimerai pas.»

Une heure après, l'architecte, M. Turnip, arriva accompagné de sa fille.

Charles alla au-devant d'eux.

«C'est sans doute ma cousine Marianne que vous désirez voir, Monsieur?

lui dit-il; je vais la prévenir; en attendant, voici notre chère aveugle

qui va faire connaissance avec vous et avec Mademoiselle votre fille.»

Charles approcha des chaises près de Juliette et alla chercher Marianne,

qui s'empressa d'arriver.

Juliette et Lucy Turnip eurent bientôt fait connaissance; Charles

s'assit près d'elles et causa avec beaucoup de gaieté et d'esprit; il

faisait un temps magnifique; Charles proposa une promenade, qui fut

acceptée.

Marianne allait prendre le bras de Juliette, lorsque Charles,

s'approchant, s'en empara et dit en riant:

«Vous voulez m'enlever mes vieil les fonctions, Marianne; je ne les cède

à personne, vous savez.

Marianne:--Je pensais que tu donnerais le bras à Mlle Lucy.

Charles:--Je regrette beaucoup de ne pouvoir faire comme vous le dites,

Marianne; mais, tant que j'aurai le bonheur d'avoir Juliette avec

moi, je la promènerai, je la soignerai comme par le passé. J'espère,

Mademoiselle Lucy, ajouta-t-il en se tournant vers elle, que vous ne

m'en Voudrez pas; si vous connaissiez Juliette, si vous saviez tout ce

que je lui dois, tout ce qu'elle a fait et continue à faire encore pour

mon bien, vous Trouveriez bon et naturel qu'elle passât pour moi avant

tout le monde.»

Lucy ne répondit pas et parut embarrassée; elle se mit près de Juliette,

qui fut bonne et aimable comme toujours. Elle craignait que Lucy ne

fût blessée de ce manque d'empressement de Charles à son égard; elle

cherchait d'autant mieux à le faire oublier. Charles fut très poli, mais

il ne chercha pas à dissimuler que sa première pensée et sa constante

préoccupation étaient pour Juliette.

Un bon petit diable · 第 75 / 87 题